P. — UNE QUESTION DE DIGNITE
' A soîf riLS AISÉ*.
A Fresnes, le 25 janvier il20.
Je me réjouis avec vous, mon cher fils, et encore pltis avec moi-même, du rétablissement de votre santé et du zèle avec lequel vous reprenez l'exercice de vos fonctions. Ne le portez pourtant pas trop loin, surtout dans les commencemens, et souvenez-vous qu'il faut marcher doucement pour marcher longtemps. J'ai senti par avance tout ce que vous m'expliquez par votre lettre, sur le dégoût du service avec le nouveau lieutenant général de police* que l'on vous donne, et j'avais déjà prévu les raisons qu'on peut dire de part et d'autre sur ce sujet, et entre lesquelles les avis se partagent.
Pour moi, qui suis persuadé que la conduite la plus simple et la plus unie est toujours la meilleure, je serais assez porté à penser comme M. d'Ormesson', que les personnes ne doivent jamais influer dans ce qui regarde les fonctions publiques. Si j'étais rappelé à Paris sans qu'on me rendit les sceaux*, il faudrait bien que je visse auprès de moi, au conseil, un homme dont je n'ai pas assurément sujet de me louer, et cela ne devrait pas me détourner d'y faire mon devoir. Je sais bien que j'y serais comme supérieur en dignité, et que vous serviriez au contraire avec son fils comme inférieur; mais après tout, ce sont les places
1. Henri Dagucsscau était avocat (lu roi au Cliâtclct de Paris.
2. Pierre -Marc de Voyer d'Arlenson (1096-1761), qui fut ministre .ielaguerredel747àl757,puisexilé dans sa terre des Ormes. C'était le frère cadet du marquis d'Argenson, l'auteur des J/é/noir«, qui fut quelque temps ministre des affaires étrangères. Il succéda en 1720 com- IB« lieuteDSOt d« police à son père
Marc-René d'Argenson (1652-1721), qui fut universellement regretté.
5. Uenri dOrmesson (1685-1716), membre du Conseil de Régence, puis intendant des finances. II était beau-frère du chancelier.
i. Le chancelier fut exilé à Fresnes pendant deux ans et demi (1718-1720), pour avoir combattu le système de Law. On avait donné lei sreaui à Marc-Rcoé d'Argensos.
qu'il faut envisager dans le service du public, el non pas le goût et le dégoût que nous pouvons avoir pour ceux qui les remplissent, surtout quand on y est déjà, et qu'on délibère, non pour y entrer, mais pour y demeurer ou pour en sortir. 11 y a un mauvais proverbe (je dis mauvais parce qu'il n'est pas rimé, ce qui est de l'essence du proverbe, selon M. Romieu*) qui dit, Qui quitte sa place, la perd; et il semble en elfet qu'il y a une espèce de déshonneur ou de faiblesse à quitter une charge parce qu'on craint les dégoûts qu'un autre peut nous y donner. C'est marquer en quelque manière que l'on ne se sent pas assez fort pour s'y soutenir et pour s'y faire considérer; c'est avouer la supériorité de celui que l'on évite. Je conviens cependant avec ceux qui sont d'un avis contraire, que, s'il y avait lieu d'appréhender raisonnablement de pareils dégoûts, il serait peut-être plus prudent de les prévenir par un changement de charge, parce qu'il faut éviter autant que l'on peut, non pas tant un dégoût qu'on ne reçoit qu'autant qu'on le veut, mais les occasions de donner des scènes au pul)lic. Je me rendrais donc volontiers à cette raison, si je croyais qu'il fût vraisemblable que ces occasions dussent se présenter; mais je n'y vois point d'apparence, et il y a tout lieu de croire que le jeune magistral dont il s'agit vous recherchera au contraire et se piquera d'honneur sur ce sujet. D'ailleurs, un avocat du Roi n'a pas mille occasions d'aller pour son service chez le lieutenant général de police : il ne le voit qu'à l'audience, et il n'est guère à présumer qu'il veuille se servir de cette occasion pour vous faire de la peine. Ainsi il me paraîtrait non seulement plus snnple, mais plus noble et plus honorable, de ne pas faire la moindre attention au changement qui arrive, d'aller son chemin toiii uniment, et de faire son devoir avec quelque personne qu'on soit obligé de servir le public. Mais comme il n'y a point de mal, absolument parlant, à prendre le parti con-
1. Ce Provençal, homme de goût 1 ceplc.ur des enfants au chancelier, et lecond en saillies, avait été pré- I qui le fit trésorier du sceau.