‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 374 sur 558 · REGRETS SUR LA MORT D'UN AMI · texte numérisé non relu

REGRETS SUR LA MORT D'UN AMI

A LA MARGRAVE DB BaIRBUTH*.

Le 14 janvier 1752 Ma très chère sœur, S'il y a quelque chose capable de me consoler*, c'est la part que vous daignez prendre à la douloureuse situation où je me suis trouvé. Je vous avoue, ma chère sœur, que

avait voulu faire sur les hillcls de la banque saxonne (la Steuer). Ces billets étaient très dépréciés : mais un article du traite de Uresile stipulait que tous les Prussiens qui en seraient porteurs seraient iolégralemeut remboursés. Frédéric ayant reconnu l'abus auquel cette clause donnait lieu défendit l'admission des bons de la Steuer en Prusse.

Voltaire avait cbargé Hirsch de lui acheter à Dresde à 35 0/0 de perte des bons dont il espérait se faire rembourser au pair. Puis effrayé ou averti, il avait révoqué les lettres de change déjà données à Hirsch ; d'où le procès «tait venu.

1. Voltaire, qui était à Berlin, demandait l'autorisation de venir à Polsdam.

2. Frédérique-Sophie-Wilhelmine (1709-1758), mariée en 1751 au margrave de Baireulh. C'était la sœur chérie de Frédéric, sa confidente et son amie dévouée. Il y eut pourtant un certain refroidissement entre eux en174i, et la margrave, qui avait l'esprit mordant, a laissé des Uémoires où elle ne ménage pas toujours son frère.

3. 11 venait de perdre uc de ses plus chers amis, le comte de Rottembourg (1710-1751), lieutenant général.

je suis fort de votre sentiment, que la vie ne vaut pas la peine d'être beaucoup regrettée. Qu'est-ce que de vivre, quand on se voit privé de toutes les personnes avec lesquelles on a le plus vécu, et que la mort nous ravit pour toujours ceux que nous aimions? Pour moi, je vous avoue que je suis fort dégoûté du sot personnage que je joue et que le monde m'est bien insipide. Vous me demandez comment Rottembourg est mort? Hélas ! ma chère sœur, il est expiré entre mes bras, ferme et avec une indifférence héroïque. Ses douleurs lui faisaient crier quelquefois : 0 Dieu! ayez pitié de moi! Mais point de signe de superstition ni de faiblesse dans ses derniers momens. Le prêtre catholique arriva; mais il expira le moment même, et ce n'était point lui qui l'avait fait venir*. Le pauvre défunt me tendit sa main mourante, et, pouvant à peine parler, il me dit : « Adieu, Sire; il faut que je vous quitte, je n'en saurais revenir ». Ma situation a été affreuse les premiers jours. J'ai calmé cette première agitation de mon esprit; mais il me reste dans l'âme un fond de mélancolie que je sens bien que je ne pourrai pas déraciner sitôt. La moindre chose qui me rappeHe ce souvenir, c'est un coup de poignard qui me perce le cœur. Je crois qu'il n'y a d'heureux dans le monde que ceux qui n'aiment personne. Je lis le troisième chant de Lucrèce*, et je tâche d'adoucir mes peines; mais tout cela ne me rend point ce qui ne saurait m'être rendu. Je travaille beaucoup pour me distraire, et je trouve que l'ouvrage est ce qui me soulage le plus. Ne craignez rien pour moi, ma chère sœur, je ne suis pas assez bon pour mourir, et ménagez-vous vous-même, pour ne pas mettre le comble à mon affliction.

Je voudrais que le carnaval fût fini, et je roule dans ma tête le moyen de me sauver à Potsdam', où je suis plus à

1. On reconnaît là l'irréligion absolue, qui était le premier article de la philosophie de Frédéric.

2. Étrange consolation. Ce livre est celui où Lucrèce essaie de

ruiner la croyance i l'iounoitalité de l'âme.

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