DEGOUT DES AFFAIRES
A MILORD MaRISCHÀL*.
Février 1756.
Je vous vois quitter à regret une place*, mon cher milord, qui sera toujours mal remplie par votre successeur. Vous pouvez choisir tel endroit pour votre demeure qu'il vous plaira, sûr que j'y donnerai les mains toutes fois et quantes l'endroit se trouvera à ma disposition. Je trouve heureux ceux qui, à un certain âge, peuvent se retirer des affaires, et ce bonheur me paraît d'autant plus grand, que je crains fort de n'en jouir jamais. Des projets, des soins, des embarras, voilà tout ce que fournissent les grandeurs humaines. Quand on a vu quelquefois cette lanterne magique, on en a tout son soûl; mais malheur au Savoyard qui la porte ! Toutes nos peines n'aboutissent souvent qu'à vouloir rendre des gens heureux, qui ne veulent point l'être, à régler l'incertitude de l'avenir, qui renverse nos projets. Quand tout cela s'est fait pendant un nombre d'années, voici le moment où il faut décamper, et, calcul fait, on trouve qu'on a vécu pour les autres, et point pour soiiiuine. Mais chaque machine est faite pour un certain usage, la pendule pour marquer les heures, le tournebroche pour rôtir, les meules d'un moulin pour tourner. Tournons donc, puisque tel est mon lot ; mais soyez persuadé que, pendant que je tourne malgré moi, personne ne s'intéresse plus à votre repos philosophique que votre
1. Georges Keilh, maréchal d'É- .; (1686-1778), obligé de quil- ... sa pairie comme partisan des Stuarls, servit d'abord en Espagne, puis entra au service de Prusse en I7i8. Il devint en 1754 gouver-
neur de la principauté de Neufchàtel. Frédéric l'estimait infiniment et lui fit bâtir, en 1764, une maison près de Sans-Souci.