‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 383 sur 558 · Celle de Torgau · texte numérisé non relu

Celle de Torgau

3. C'était l'armée de l'Empire qui était partagé en dix cercles.

excepté Don Quichotte, personne n'a menée que moi. Tout ce train, tout ce désordre qui ne finit point, m'a si fort vieilli, que vous aurez peine à me reconnaître. Du côté droit de la tète, les cheveux me sont tout gris; mes dents se cassent et me tombent; j'ai le visage ridé comme les falbalas d'une jupe; le dos voûté comme un archet, et l'esprit triste et abattu comme un moine de la Trappe. Je vous préviens sur tout cela, afin que, en cas que nous nous voyions encore en chair et en os, vous ne vous trouviez pas trop choquée de ma figure. Il ne me reste que le cœur, qui n'est point changé, et qui conservera, autant que je respirerai, les sentimens d'estime et d'une tendre amitié pour ma bonne maman. Adieu. Federic

À HYLOBD MaRISCHAL.

Peterswaldau, !•' septembre 17G2.

Votre lettre, mon cher mylord, au sujet de Rousseau de Genève* m'a fait beaucoup de plaisir. Je vois que nous pensons de même; il faut soulager ce pauvre malheureux, qui ne pèche que par avoir des opinions singulières, mais qu'il croit bonnes. Je vous ferai remettre cent écus, dont vous aurez la bonté de lui faire donner ce qu'il lui faut pour ses besoins. Je crois, en lui donnant les choses en nature, qu'il les acceptera plutôt que de l'argent. Si nous n'avions pas la guerre, si nous n'étions pas ruinés, je lui ferais bâtir un ermitage avec un jardin où il pourrait vivre comme il croit qu'ont vécu nos premiers pères. J'avoue que mes idées sont aussi différentes des siennes qu'est le fini de l'infini; il ne me persuaderait jamais à brouter l'herbe et à marcher à

1. L'Emile avait été brûlé à 1 Travers, dans le canton de Neuf-

l'.iris, et le Parlement avait lancé châlel. Milord maréchal (cf. p. 479,

un décret de prise de corps contre n. 1), en était gouverneur pour Is

Rousseau, qui se réfugia à Motiers- I roi de Prusse.

quatre pattes*. Il est vrai que tout ce luxe asiatique, ce raffinement de bonne chère, de volupté et de mollesse, n'est point essentiel à notre conservation, et que nous pourrions vivre avec plus de simplicité et de frugalité que nous ne le faisons; mais pourquoi renoncer aux agrémens de la vie, quand on en peut jouir? La véritable philosopliie, ce me semble, est celle qui, sans interdire l'usage, se con tente à condamner l'abus; il faut savoir se passer de tout, mais ne renoncer à rien. Je vous avoue que bien des philosophes modernes me déplaisent par les paradoxes qu'ils annoncent. Ils veulent dire des vérités neuves, et ils débitent des erreurs qui choquent le bon sens. Je m'en tiens à tocke, à mon ami Lucrèce, à mon bon empereur Marc-Aurèle ; ces gens nous ont dit tout ce que nous pouvons savoir, à la physique d'Epicure près, et tout ce qui peut nous rendre modérés, bons et sages. Après cela, il est plaisant qu'on nous débite que nous sommes tous égaux, et que par conséquent nous devons vivre comme des sauvages, sans lois, sans société et sans police, que les beauxarts ont nui aux mœurs, et autres paradoxes aussi peu soutenables. Je crois que votre Rousseau a manqué sa vocation ; il était sans doute né pour devenir un fameux cénobite, un Père du désert, célèbre par ses austérités et ses macérations, un stylite. 11 aurait fait des miracles, il serait devenu un saint, et il aurait grossi l'énorme catalogue du Martyrologe; mais à présent il ne sera regardé qu'en qualité de philosophe singulier, qui ressuscite après deux mille ans la secte de Diogène. Ce n*est pas la peine de brouter l'herbe, ni de se brouiller avec tous les philosophes ses contemporains. Défunt Maupertuis m'a conté de lui un trait qui le caractérise bien. A son premier voyage de France, Rousseau subsistait à Paris de ce qu'il gagnait à copier de la musique. Le duc d'Orléans apprit qu'il était pauvre et malheureux et lui donna quelque musique à transcrire pour

1. Allusion à une scène de la 1 pattes, et tirait de sa poche une comédie des Philosophes, où Oris- laitue qu'il broutait, ou peut-être pin entrait en sccue à quatre | à la lettre de Voltaire (cf. p. 132;.

avoir occasion de lui faire quelque libéralité. Il lui envoya cinquante louis; Rousseau en prit cinq, et rendit le reste, qu'il ne voulut jamais accepter, quoiqu'on l'en pressât, disant que son ouvrage ne valait pas davantage, et que le duc d'Orléans pouvait mieux employer cette somme en la donnant à des gens plus pauvres et plus paresseux que lui. Ce grand désintéressement est sans contredit le fond essentiel de la vertu ; ainsi je juge que votre sauvage a les mœurs aussi pures que l'esprit inconséquent.

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