‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 411 sur 558 · GUSTAVE III · texte numérisé non relu

GUSTAVE III

GUSTAVE IIP

Il était à Paris, quand la mort de son père le fit roi. Par le coup d'État de 1772, il abolit la constitution de 1720 et rendit à la couronne le pouvoir dont la diète l'avait dépouillée depuis la mort de Charles XII. Il fit la guerre à la Russie et au Danemark, et rêva de rétablir le trône de Louis XVI. Un nouveau coup d'autorité qui diminua encore les attributions de la diète irrita la haine que la noblesse lui portait de longue date. Une conspiration fut ourdie, et, dans un bal masqué de la cour, Ankarstrom tira un coup de pistolet à bout portant sur le roi, qui mourut au bout de quelques jours (29 mars 1792).

Intelligence, esprit, générosité, bonté, amour des arts, douceur des mœurs, Gustave III eut toutes les plus brillantes qualités, et tout son règne ne fut qu'une suite d'entreprises avortées et de déceptions cruelles, qui aboutirent à la plus déplorable catastrophe.

C'est que deux dons essentiels lui manquaient : un peu de modestie et le bon sens. Il eut des ambitions au-dessus de ses forces et de ses talents : il manqua de constance, de jugement, et de sang-froid. Il rêva tour à tour d'être un nouveau Charles XII contre la Russie, et de reprendre à la tête des rois contre la France révolutionnaire le rôle héroïque que Gustave-Adolphe avait rempli contre la catholique Autriche. Il lâcha successivement toutes les réalités dont il commençait à s'approcher poui les impossibilités lointaines et grandioses. Et quand il sentit tout lui manquer, il se réfugia dans le surnaturel, se fit francmaçon, consulta des voyants et des devineresses, et se fit montrer l'avenir dans le marc de café.

Gustave III avait reçu de ses gouverneurs, le comte de Tessin, et le comte Scheffer, une éducation décousue, où il ne pouvait guère acquérir la solidité et la stabilité de l'esprit. Mais ils lui apprirent du moins à bien manier notre langue. Il l'écrit avec plus de facihté que Frédéric lui-même : il n'a pas un style original et personnel comme le roi de Prusse : mais c'est une agréable et nette propriété, une élégance continue, sans incorrection, ni bizarrerie, ni lourdeur, san:, rien enfin qui sente l'étraa-

1 GefTroy, Gustave lil et la Cour de France.

ger : il a pris tout à fait l'air et les manières de la société française, et il eut peu d'efforts à faire pour lui plaire dans les deux voyages qu'il lit à Paris, en 1771 et 1784. Il lui convenait jusque par ses défauts. Au reste, tout en lui était au ton du jour. Ses gouverneurs l'avaient nourri de philosophie sentimentale et vague. Le comte Scheffer, qui réfutait Montesquieu, admirait Marmontel, et faisait relire Bélisaire à son élève. A vingt ans, le prince royal de Suéde rédigeait une belle déclamation sur la tolérance et contre les jésuites.

Frédéric II est le roi voltairien. Gustave III est le roi qu'ont pénétré moins les doctrines que l'âme de Rousseau : sentimental, enthousiaste, échappé au joug de la raison, et livré à toutes les impulsions de l'imagination et du cœur. Beaucoup mieux que Louis XVI, et qu'aucun autre souverain de ce temps, il représente ce que peuvent produire dans la condition royale tous les courants d'idées et de sentiments, qui traversent le xvm* siècle Unissant : c'est le vrai roi de ce monde spirituel et attendri, frivole et généreux, irréligieux et mystique, livré tour à tour à tous ceux qui offrent à son imagination de l'idéal et de l'inconnu, de ce monde qui, tout enivré de Rousseau, s'engoue de Franklin et court au bacjuet de Mesmer.

l. — REGRETS DE PARIS.

A LA COMTESSE DE La MaRCK*.

En vérité, mon aimable comtesse, n'ai-je pas mille reproches à vous faire? Voilà deux grand mois qui sont passedepuis mon départ de Paris», et je n'ai point encore eu I plus petit mot de vous. Si je ne comptais pas autant sm votre amitié, je me croirais oublié tout à fait; mais je n^ flatte encore que vous vous souvenez un peu de moi. Cetl.' illusion m'est trop chère pour que je la perde facilement Vous savez que les rois aiment à se flatter. C'est surtout c« litre qui cause mes alarmes; je sais que vous ne les aimei pas trop*. Je vous prie, du moins, si cela est vrai, de m

Page 1