REVERIE
A LA MÊME
De Parthenizza *
C'est sur la rive argentée de la mer Noire; c'est au bord du plus large des ruisseaux, où se jettent tous les torrens du Tczetlerdan ; c'est à l'ombre des deux plus gros noyers qui existent et qui sont aussi anciens que le monde; c'est au pied du rocher où l'on voit encore une colonne, triste reste du temple de Diane, si fameux par le sacrifice d'Iphigénie; c'est à la gauche du rocher d'où Thoas précipitait les étrangers ; c'est enfin dans le plus beau lieu et le plus intéressant du monde entier que j'écris ceci.
Je suis sur des carreaux et un tapis turc, entouré de Tartares qui me regardent écrire, et lèvent les yeux d'admiration, comme si j'étais un autre Mahomet.
Je découvre les bords fortunés de l'antique Idalie*, et les côtes de la Natolie ; les figuiers, les palmiers, les oliviers, les cerisiers, les abricotiers, les pêchers en lueurs répandent le plus doux parfum, et me dérobent les rayons du soleil ; les vagues de la mer roulent à mes pieds des cailloux de diamans. J'aperçois derrière moi, au travers des feuillages, les habitations en amphithéâtres de mes espèces de sauvages fumant sur leurs toits plats', qui leur servent de salon de compagnie; j'aperçois leur cimetière qui, par l'emplacement que choisissent toujours les Musulmans, donne une idée des Champs-Elysées. Ce cimetière-ci est au bord
1. Parlhenizza ou Parthenité, village situé au pied de la montagne de l'Ours (Ai Udagh), où l'on a en efïet placé le temple de la Diane Taurique. On voit encore les noyers dont parle le prince de Ligne.
— Cette lettre est écrite au cours du même voyage que le précédent.
L'impératrice avait donné des
terres en Crimée au princ« de Ligne.
2. Souvenir du premier vers du IX* chant de la Henriade. Inutile dédire que la citation ne s'applique pas exactement, et qu'Idaiit, c'est-à-dire Chypre, ne se découvre pas de la Crimée.