‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 449 sur 558 · En terre batiuo · texte numérisé non relu

En terre batiuo

du ruisseau dont j'ai parlé; mais à l'endroit où les cailloux arrêtent le plus sa course, ce ruisseau s'élargit un pou à mi-cùte, et coule ensuite paisiblement au milieu dos arbres fruitiers, qui prêtent aux morts une ombre hospitalière. Leur tranquille séjour est marqué par des pierres couronnées de turbans, dont quelques-uns sont dorés, et par des espèces d'urnes cinéraires en marbre, mais grossièrement construites. La variété de tous ces genres de spectacles, qui donnent à penser, me dégoûte d'écrire : je m'étends sur mes carreaux, et je réfléchis.

Non, tout ce qui se passe dans mon âme ne peut se concevoir; je me sens un nouvel être. Échappé aux grandeurs, au tumulte des fêtes, à la fatigue des plaisirs et aux deux Majestés Impériales de l'Occident et du ISord, que j'ai laissées de l'autre côté des montagnes, je jouis enlin de moimême. Je me demande où je suis, et par quel hasard je me trouve ici; et, sans m'en douter, je fais une récapitulation de toutes les inconséquences de ma vie.

Je m'aperçois que, ne pouvant être heureux que pnr la tranquillité et l'indépendance, qui sont en mon pouvoir, et porté à la paresse du corps et de l'esprit, j'agite l'un sans cesse par des guerres, ou des inspections de troupes, ou des voyages, et que je dépense l'autre pour des gens qui souvent n'en valent pas la peine. Absez gai pour moi, il faut que je me fatigue à l'être pour ceux qui ne le sont pas. Si je suis un instant occupé de cent choses qui me passent par la tête dans une minute, ils me disent : vous êtes Iri&te, c'est de quoi le devenir; ou bien : vous vous ennuya, c'est de quoi me rendre ennuyeux.

Je me demande pourcpioi, n'aimant ni la gêne, ni les honneurs, ni l'argent, ni les faveurs, étant tout ce qu'il faut pour n'en faire aucun cas, j'ai passé ma vie à la cour dans tous les pays de l'Europe.

La nuit sera délicieuse. La mer, fatiguée du mouvement qu'elle s'est donnée pendant le jour, est si calme qu'elle ressemble à un grand miroir, dans lequel je me vois jusqu'au fond de mon cœur. La soirée est admirable; et j'é-

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prouve dans mes idées la même clarté qui règne sur le ciel et sur l'onde.

Pourquoi, me dis-je à moi-même, suis-je occupé à méditer sur les beautés de la nature, plutôt que d'en jouir dans le doux repos dont je suis idolâtre? c'est que je m'imagine que ce lieu-ci m'inspirera, et qu'au milieu de tant d'extravagances il me viendra peut-être une pensée qui fera du bien ou du plaisir à quelqu'un.

C'est peut-être ici qu'Ovide écrivait^ peut-être il était assis où je suis. Ses élégies sont de Pont : voilà le Pont- Euxin; ceci a appartenu à Mithridate, roi de Pont; et comme le lieu de l'exil d'Ovide est assez incertain, j'ai plus de droit à croire que c'est ici qu'à Carantschebes, ainsi que le prétendent les Transilvains.

Leur titre à cette prétention c'est : Cara mia sedes, dont ils s'imaginent que la prononciation corrompue a fait le nom que je viens de citer. Oui, c'est Parthenizza, dont l'accent Tartare a changé le nom grec, qui était Parthenion, et voulait dire vierge; c'est ce fameux cap Partiienion où il s'est passé tant de choses : c'est ici que la mythologie exaltait l'imagination. Tous les talens au service des dieux de la fable exerçaient ici leur empire. Yeux-je un instant quitter la fable pour l'histoire? Je découvre Eupatori, fondée par Mithridate * : je ramasse ici près, dans ce vieux Cherson', des débris de colonnes d'albâtre; je rencontre des restes d'aqueducs et des mu-rs qui me présentent une enceinte aussi grande à la fois que Londres et Paris. Ces

1. Ovide, quoi qu'en dise par badinage le prince de Ligne, fut en elfet exilé prés des bouches du Danube, à Tomes.

2. Eupatoria : les Russes donnèrent ce nom à la ville de Kozlov, en souvenir de l'antique cité de Mithridate, qui s'élevait dans le voisinage. — Pour tous les établissements des Grecs et de Mithridate 3ur cette côte, voyez l'ouvrage de

M. Th. Reinach, sur Mithridate le Grand.

3. Cherson, ou Chersonèse, dont les ruines se voient encore aujourd'hui, subsista jusqu'au ix» s. Le prince de Ligne exagère beaucoup la grandeur des villes de Crimée.

Ce qui l'a trompé sans doute, c'est, pour Chersonèse, les traces d'un mur qui fermait toute la presquile.

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deux villes passeront comme celle-là. Il y avait les mêmes intrigues d'amour et de politique; chacun croyait y faire une grande sensation dans le monde; et le nom même des pays, défiguré par celui de Tartarie et de Crimée, est tombé dans l'oubli : belle réllexion pour messieurs les importans! En me retournant j'approuve la paresse de mes bons musulmans, assis les bras et les pieds croisés sur leurs toits. Je trouve parmi eux un Albanais qui sait un peu l'italien; je lui dis de leur demander s'ils sont heureux, ou si je puis leur être utile, et s'ils savent que l'Impératrice me les a donnés. Ils me font dire qu'ils savent, en général, (ju'on les a partagés, et qu'ils ne comprennent pas trop ce que cela veut dire; qu'ils sont heureux jusqu'à présent; que, s'ils cessent de l'être, ils s'embarqueront sur les deux navires qu'ils ont construits eux-mêmes, et qu'ils se réfugieront ciiez les Turcs, dans la Romanie. Je leur fais dire que j'aime les paresseux, mais je veux savoir de quoi ils vivent. Ils me montrent quelques moutons couchés sur l'herbe, ainsi que moi : je bénis les paresseux. Ils me montrent leurs arbres à fruit, et me font dire que lorsque la saison de les cueillir est arrivée, le Kaimakan vient de Baiczisarai pour en prendre la moitié : chaque famille en vend pour deux cents francs par an ; et il y a quarante-six familles tant à Parthenizza qu'à Nikita*, autre petite terre qui m'appartient, et dont le nom grec signifie victoire. Je bénis les paresseux. Je leur promets d'empêcher qu'on ne les tourmente. Ils m'apportent du beurre, du fromage et du lait, qui n'est point du tout de leurs jumens, comme chez les Tartares. Je bénis les paresseux et je retombe dans mes réflexions....

Oubhant enfin toutes les puissances de la terre, les trônes, les dominations, j'éprouvai tout d'un coup un de ces charmans anéantissemens que j'aime tant, lorsque l'esprit se repose tout à fait, lorsque l'on sait à peine qu'on

1. Entre Yalla et Parthcnité : on i pcrial. La vipnc ei le tabac font y a clabli un jardin botanique im- \ vivre aujourd'hui ce» Tartarci

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existe. Que fait l'âme alors? Je n'en sais rien, mais ce qu'il y a de sûr au moins, c'est que son activité est suspendue, et qu'elle a la jouissance et le sentiment de son repos.

Ensuite je fais des projets. Blasé presque sur tout ce qui m'est connu, pourquoi ne pas me fixer ici? Je convertirai ces tartares musulmans en leur faisant boire du vin, et donnant à ma demeure l'air d'un palais, qui sera vu de loin par les navigateurs, je bâtirai huit maisons de vignerons avec des colonnes et une balustrade qui en cachera les toits. Je dessine aussitôt ce qui aurait été exécuté incessamment sans la guerre à laquelle notre voyage de fête donna lieu.

Quel dommage, me dis-je alors, que la superstition de la religion grecque ait détruit ces beaux restes du culte des dieux, si favorables à l'imagination ! ces beaux lieux, néanmoins, réjouissent encore la vue par les blancs minarets, les longues et minces cheminées en forme d'aiguilles, et l'espèce d'architecture orientale qui donne son joH style même aux plus petites cabanes. Mes réflexions qui me retracent les ravages du temps, me font aussi penser à mes propres pertes. Je trouve que rien ici-bas ne demeure dans une stagnation parfaite, et que dès qu'un Empire ne s'élève plus, il diminue : de même que le jour qu'on n'aime pas davantage, on aime moins ! Aimer ! Quel mot ai-je prononcé ? Je fonds en larmes sans savoir pourquoi ; mais que ces larmes sont douces! c'est un attendrissement général; c'est un épanchement de sensibihté, sans en pouvoir fixer l'objet.

Je juge le monde et le considère comme les ombres chinoises, en attendant le moment où la faulx du temps me fera disparaître. Neuf ou dix campagnes que j'ai faites, une douzaine de batailles ou d'affaires que j'ai vues, viennent ensuite se présenter à moi comme un songe. Je pense au néant de la gloire qu'on ignore, qu'on oubhe, qu'on envie, qu'on attaque et qu'on révoque en doute; et une partie de ma vie pourtant, me dis-je à moi-même, s'est passée à chercher à la jiordre, cette vie, en courant après cette gloire.

Se n'attaque pas ma valeur, elle est peut-être assez brillante; mais je ne la trouve pas assez pure : il y entre de la charlatanerie*. Je travaille trop pour la galerie. J'aime mieux la valeur de mon cher Charles-, qui ne regarde pas si on le regarde. Je m'examine encore. Je me trouve une vingtaine de défauts; ensuite je pense au néant de l'ambition. La mort m'a enlevé ou m'enlèvera bientôt la faveur de quelques grands hommes de guerre, et de quelques grands souverains. Le caprice, l'inconstance, la méchanceté me feront perdre mes espérances. L'intrigue m'éloignant de tout, me fera oubUer des soldats qui avec quelque plaisir pourraient entendre encore la voix de leur Vizir ^. Sans regret pour le passé, ni crainte pour l'avenir, je laisse aller mon existence au courant de ma destinée.

Après m'ôlre bien moqué de mon peu de mérite et de mes aventures de cour et d'armé(>, je m'applaudis de n'être pas encore pire; je me félicitai surtout du grand talent de tirer parti de tout pour mon bonheur.

Je me jugeais, je me voyais ainsi tel que je suis dans cette vaste mer, qui rélléchissait mon âme comme une glace réfléchit les traits du visage. Déjà les voiles de la nuit commencent à obscurcir le jour : le soleil est attendu sur l'horizon de l'autre hémisphère. Les moutons qui paissent auprès de mon tapis de Turquie appellent les Tartares, qui descendent gravement de leuj:* toit pour les enfermer à côté de leurs femmes qu'ils ont tenues cachées tout le long du jour. Les crieurs appellent à la mosquée du haut de leurs minarets. Je cherche delà main gauche la barbe que je n'ai pas; j'appuie ma main droite sur mon sein, je bénis les paresseux et je prends congé d'eux, en les laissant aussi étonnés de me voir leur maître que d'apprendre que je voulais qu'ils fussent toujours le leur.

Je recueille mes esprits qui avaient été si épars, je rassemble au hasard mes pensées incohérentes. Je regarde

1. Le prince He Ligne est dans un I 2 Son fils, moment de sincérité parfaite. 1 3. Cf. la 1" scène de Bajittt.

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autour de moi avec attendrissement ces beaux lieux que je ne reverrai jamais et qui m'ont fait passer la journée la plus délicieuse de ma vie. Un vent frais, qui s'éleva tout d'un coup, me dégoûta de la chaloupe qui devait me mener par mer à Théodosie; je monte sur un cheval Tartare, et, précédé de mon guide, je me replonge dans les horreurs de la nuit, des chemins, des torrens, pour repasser les fameuses montagnes et retrouver, au bout de quarante-huit heures. Leurs Majestés Impériales à Carassbazar*.

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