‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 450 sur 558 · POTEMKIN · texte numérisé non relu

POTEMKIN

A LA MÊME

Au camp sous uczakow (1788).

... Je vois un commandant d'armée (le prince Potemkin) qui a l'air paresseux, et qui travaille sans cesse ; qui n'a d'autre bureau que ses genoux, d'autre peigne que ses doigts; toujours couché, et ne dormant ni jour, ni nuit, parce que son zèle pour la souveraine qu'il adore l'agite toujours, et qu'un coup de canon qu'il n'essuie pas l'inquiète, par l'idée qu'il coûte la vie à quelques uns de ses soldats. Peureux pour les autres, brave pour lui ; s'arrètant sous le plus grand feu d'une batterie pour y donner ses ordres, cependant plus Ulysse qu'Achille; inquiet avant tous les dangers, gai quand il y est; triste dans les plaisirs; malheureux à force d'être heureux, blasé sur tout, se dégoûtant aisément; morose, inconstant; philosophe profond, ministre habile, politique sublime ou enfant de dix ans; point vindicatif, demandant pardon d'un chagrin qu'iï

i. Ou Karasou-Ba7ar, une des résidences des Khans de Crimée. — CeUe lettre fait pressentir l'Itinéraire à Jérusalem de Chateaubriand. C'est le même sentiment de mélancolie excitée par les mirages d'un passé lointain et le spec-

tacle des beautés pittoresques de la nature.

i. Ce portrait est flatté. Avec de grandes qualités et un coura^re admirable, Potemkin était cruel»

capricieux, et fort rusé cour^.«aa.

Cf. p. 525.

a causé, réparant vite une injustice ; croyant ciimer Dieu, craignant le diable, qu'il s'imagine être encore plus grand et plus gros qu'un prince Potemkin; recevant des bienlaits sans nombre de sa grande souveraine, les distribuant tout de suite; acceptant des terres de l'Impératrice, les lui rendant ou payant ce qu'elle doit sans le lui dire; vendant et rachetant d'immenses domaines pour y faire une grande colonnade et' un jardin anglais, s'en défaisant ensuite ; jouant toujours ou ne jouant jamais ; aimant mieux donner que payer ses dettes; prodigieusement riche sans avoir le sou; se livrant à la méfiance ou à la bonhomie, à la jalousie ou à la reconnaissance, à l'humeur ou à la plaisanterie ; prévenu aisément pour ou contre, revenant de même ; parlant théologie à ses généraux, et guerre à ses archevêques; ne lisant jamais, mais sondant tous ceux à qui il parle, et les contredisant pour en savoir davantage; faisant la mine la plus sauvage ou la plus agréable; affectant les manières les plus repoussantes ou les plus attirantes; ayant enfin tour à tour l'air du plus fier satrape de l'Orient ou du courtisan le plus aimable de Louis XIV; sous une grande apparence de dureté, très doux en vérité dans le fond de son cœur; fantasque pour ses heures, ses repas, son repos et ses goûts; voulant tout avoir comme un enfant, sachant se passer de tout comme un grand homme ; sobre avec l'air gourmand ; rongeant ses ongles , des pommes ou des navets; grondant ou riant, contrefaisant ou jurant, polissonnant ou priant, chantant ou méditant; appelant, renvoyant, rappelant vingt aides-de-carnp, sans leur rien dire; supportant le chaud mieux que personne, en ayant l'air de ne songer qu'aux bains les plus recherchés; se mocjuant du froid en ayant l'air de ne pouvoir se passer de fourrures ; toujoul'S sans caleçon, en chemise ou en uniforme brodé sur toutes les tailles; pieds nus ou en pantoufies à paillons brodés, sans bonnet ni chapeau : c'est ainsi que je l'ai vu une fois aux coups de fusil; tantôt en mauvaise robe de. chambre ou avec une tunicpie superbe, avec ses trois plaques, ses rubans et des diamans gros comme le pouce

LE PRINCE DE LIGNE

autour du portrait de l'Impératrice : ces diamans semblent placés là pour attirer les boulets; courbé, pelotonné quand il est chez lui, et grand le nez en l'air, fier, beau, noble, majestueux ou séduisant quand il se montre à son armée, tel qu'Agauienmonau milieu des rois de la Grèce.

Quelle est donc sa magie? Du génie, et puis du génie, et encore du génie : de l'esprit naturel, une mémoire excellente, de l'élévation dans l'âme, de la malice sans méchanceté, de la ruse sans astuce; un heureux mélange de caprices dont les bons momens, quand ils arrivent, lui attirent les cœurs; une grande générosité, de la grâce et de la justesse dans ses récompenses; beaucoup de tact, le talent de deviner ce qu'il ne sait pas, et une grande connaissance des hommes.

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