I. — BEAUMARCHAIS MARCHAND DE BOIS
A Madame de Beaumarchais*.
De Rivarennes, le 15 juillet 1769.
Tu m'invites à l'écrire, ma bonne amie, je le veux de tout uiou cœur : c'est un agréable délassement aux fatigues
1 G.neviève-MadpIeineWatebled, | rai des Menus-Plaisirs. Déjàveuflui* Tcuve de M. Levêque, garde géué- | même, il l'avait épousée en 1768.
LKTTRES DU DIX-IIUITIÉME SIÈCLE.
forcées de mon séjour en ce village*. Des chefs en mésintelligence qu'il a fallu réconcilier, des commis à entendre en leurs plaintes et leurs demandes, un compte de plus de 100 000 écus morcelé en pièces de 20 et 30 sols à régler, et dont il faut décharger le caissier comptable ; les différens ports à visiter*; deux cents ouvriers des ventes dans la forêt à voir, et leurs ouvrages à examiner; deux cent quatre-vingts arpens dé bois à bas dont il faut régler la fabrication et le transport; de nouveaux chemins de la forêt à la rivière à faire construire, les anciens à raccommoder, trois ou quatre cent milliers de foin à faire serrer, la provision d'avoine de trente chevaux de trait à faire, trente autres chevaux à acheter pour monter six guimbardes^ ou charrois en plus pour transporter avant l'hiver tout notre bois de marine; des portes et des écluses à construire sur la rivière d'Indre pour nous donner de l'eau toute l'année ii l'endroit où l'on charge les bois, cinquante bateaux qui attendent leurs charges pour s'en aller à Tours. Saumur, Angers et Nantes; les baux de sept ou huit fermes réunies pour les provisions d'une maison de trente personnes à signer, l'inventaire général de notre recette et dépense depuis deux ans à régler : voilà, ma chère femme, en bref, la somme de mes travaux, dont une partie est déjà terminée et l'autre en bon train.
Tu vois, chère amie, que l'on ne dort pas tant ici qu'à Pantin*; mais l'activité de ce travail forcé ne me déplaît pas ; depuis que je suis arrivé dans cette retraite inaccessible à la vanité, je n'ai vu que des gens simples et sans manières, tels que je désire souvent être. Je loge dans mes bureaux, qui sont une bonne ferme bien paysanne, entre basse-cour et potager, et entourée de haie vive ; ma chambre, tapissée des quatre murs blanchis, a pour meubles un mau-
1. Beaumnrchais,avecloconcoui*s de Paris Du Verney , avait aclieni une grande partie de la forêl de Chinon qu'il exploita pendant de longues années.