‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 491 sur 558 · I. — LE CULTE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

I. — LE CULTE DE VOLTAIRE

A MONSIEOR SuARD*.

Genève, juin 1775

J'ai enfin obtenu le but de mes désirs et de mon voyage j'ai vu M. de Voltaire. Jamais les transports de sainte Thérèse n'ont pu surpasser ceux que m'a fait éprouver la vue de ce grand homme : il me semblait que j'étais en présence d'un dieu, mais d'un dieu dès longtemps chéri, adoré, à qui il m'était donné enfin de pouvoir montrer toute ma reconnaissance et tout mon respect. Si son génie ne m'avait pas portée à cette illusion sa figure seule me l'eût donnée. Il est impossible de décrire le feu de ses yeux, ni les grâces de sa figure : quel sourire enchanteur! il n'y a pas une ride qui ne forme une grâce. Ah! combien je fus surprise quand, à la place de la figure décrépite, que je croyais voir, parut celte physionomie pleine de feu et d'expression; quand, au lieu d'un vieillard voûté, je vis un homme d'un maintien droit, élevé et noble quoique abandonné, d'une démarche ferme et même leste encore, et d'un ton, d'une poUtesse, qui, comme son génie, n'est qu'à lui seul! Le cœur me battait avec violence en entrant dans la cour de ce château consacré depuis tant d'années par la présence d'un grand homme. Arrivée à l'instant si vivement désiré, que j'étais venu chercher de si loin et que j'obtenais par tant de sacrifices, j'aurais voulu différer un bonheur que j'avais toujours compris dans les vœux les plus chers de ma vie ; et je me sentis comme soulagée quand Mme Denis nous dit qu'il était allé se promener. Mme Cramer*, qui nous avait accompagnés, alla au-devant de lui pour m'annoncer ainsi que mon frère', et lui porter les lettres de mes amis. Il parut bientôt, en s'écriant : a Où est-elle cette

1. J.-B.-A. Suard (1733-1817), | 2. Femme du libraire de Genève journaliste et traducteur : ce fut qui édita les œuvres de Voltaire, feiu'tout un brillant causeur. | 5 C'était l'imprimeurPanckourlfc

dame? où est-elle? c'est une âme que je viens chercher. » Et comme je m'avançai : « On m'écrit, madame, que vous êtes toute âme. — Cette âme, monsieur, est toute remplie de vous, et soupirait, depuis longtemps, après le bonheur de s'approcher de la vôtre. »

Je iui parlai d'abord de sa santé, de l'inquiétude qu'elle avait donnée à ses amis. Il me dit ce que ses craintes lui font dire à tout le monde, qu'il était mourant, que je venais dans un hôpital, car Mme Denis était elle-même malade, et qu'il regrettait de ne pouvoir m'y ofTrir un asile.

Dans ce moment, il y avait une douzaine de personnes dans le salon : notre cher Audibert* était de ce nombre. J'avais été désolée de ne pas le trouver à Marseille; je fus enchantée de le rencontrer à Ferney. M. Poissonnier* venait aussi d'y arriver; il n'avait pas encore vu M. de Voltaire : il alla se placer à ses côtés, et ce fut pour lui parler sans cesse de lui. M. de VoJ"\ire lui dit qu'il avait rendu un grand service à l'huma. iité, en trouvant des moyens de dessaler l'eau de mer. « Oh, Monsieur ! lui dit-il, je lui en ai rendu un bien plus grand depuis; j'étais fait pour les découvertes ; j'ai trouver le moyen de conserver des années entières de la viande sans la saler. » Il semblait qu'il fût venu à Ferney pour se faire admirer; et non pour rendre hommage à M. de Voltaire. Oh! combien il me paraissait petit! qile la médiocrité vaine est une misérable chose à côté du génie modeste et indulgent! car M. de Voltaire paraissait l'écouter avec indulgence; pour moi j'étais impatientée à l'excès; j'avais les oreilles tendues pour ne rien perdre de ce qui sortait de la bouche de ce grand homme, qui dit mille choses aimables et spirituelles avec cette grâce facile qui charme dans tous ses ouvrages, mais dont le trait rapide frappe plus encore dans la conversation. Sans em-

1. Négociant, membre de l'Académie de Marseille, qui le premier

parla à Voltaire de l'affaire Calas.

2. Ce médecin avait inventé une machine à dessaler l'eau de mer.

11 mourut en 1798. Cf. p. 611, u.3.

MADAME SUARD

pressement de parler, il écoute tout le monde avec une attention plus flatteuse que celle qu'il a peut-être jamais obtenue lui-même. Sa nièce dit quelques mots : ses yeux pleins de bienveillance étaient fixés sur elle, et le plus aimable sourire sur sa bouche*. Dès que M. Poissonnier eut assez parlé de lui, il voulut bien céder sa place. Pressée par un vif désir, par une sorte de passion qui surmonta toute ma timidité, j'allai m'en emparer : j'avais été un peu encouragée par une chose aimable qu'il avait dite sur moi ; son air, ses regards, sa politesse avaient banni toutes mes agitations, et me laissaient tout entière à mon doux enthousiasme. Jamais je n'avais rien éprouvé de semblable ; c'était un sentiment nourri, accru pendant quinze ans, dont, pour la première fois, je pouvais parler à celui qui en était l'objet : je l'exprioiai dans tout le désordre qu'inspire un si grand bonheur. M. de Voltaire en parut jouir : il arrêtait de temps en temps ce torrent par des paroles aimables : Vous me gâtez, vous voulez me towner la tête : et quand il put me parler de tous ses amis, ce fut avec le plus grand intérêt. 11 me parla beaucoup de vous, de sa reconnaissance pour vos bontés*, c'est le mot dont il se servit; du maréchal de Richelieu. « Combien, me dit-il, sa conduite m'a surpris et affligé'! » Il parla beaucoupdeM. Turgot* : a II a, ditil, trois choses terribles contre lui, les financiers, les fripons et la goutte. » Je lui dis qu'on pouvait y opposer ses vertus, son courage et l'estime publique, a Mais, madame, on m'écrit que vous êtes de nos ennemis. —Eh bien, monsieur, vous ne croirez pas ce qu'on vous écrit, mais vous me croirez peutêtre. Je ne suis l'ennemie de personne. Je rends justice aux vertus et aux lumières de M. Turgot; mais je connais aussi à M. Necker» de grandes vertus et de grandes lumières que

1. M— Suard affadit Voltaire en l'idéalisant. Elle parle ailleurs de ■ son air fin et doux ».

i. Dans son discours de réception à l'Académie français* en 177<it Suard avait fait l'éloge de Voltaire.

3. Le maréchal de Richelieu avait fait casser en 1772 la première élection de Suard.

i. Nommé contrdltur générai eu 1774.

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