‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 492 sur 558 · Necker combattait les iduo · texte numérisé non relu

Necker combattait les iduo

3'honore également. J'aime d'ailleurs sa personne, et je iuj dois de la reconnaissance*. » Comme je prononçai ces paroles d'un ton sérieux et pénétré, M- de Voltaire eut l'air de craindre de m'avoir affligée. « Allons, madame, me dit-il d'un air aimable, calmez-vous. Dieu vous bénira; vous savez aimer vos amis. Je ne suis point l'ennemi de M. Necker, mais vous me pardonnerez de lui préierer M. Turgot. N'en parlons plus. »

En quittant le salon, il m'a priée de regarder sa maison comme la mienne. Déjà il avait oublié qu'il venait de me dire qu'il était désolé de ne pouvoir m'y offrir un asile. « Je vous en sup{)lie, madame, en regrettant bien de ne pouvoir vousen faire les honneurs.» Je me suis bornée à lui demander la permission de venir passer quelquefois une heure à Ferney pour demander des nouvelles de sa santé, de celle de Mme Denis : je l'ai assuré (car je sais qu'il craint les visites) que je m'en irais contente, si je l'apercevais seulement de loin; et comme il paraissait fatigué, je l'ai conjuré, en lui baisant les mains, de se retirer. H a serré et baisé les miennes avec sensibilité, et il a passé dans son cabinet. Je crois qu'il a achevé d'y lire les lettres de mes amis qui m'ont si bien traitée; car peu de temps après il est revenu me joindre dans son jardin. Je me suis longtemps promenée seule avec lui*. Vous pouvez imaginer combien j'étais heureuse de m'entretenir avec liberté avec ce génie subhme, dont les ouvrages avaient fait le charme de ma vie, et dans ces beaux jardins, devant ces riches coteaux qu'il a si bien chantés ! Je ne lui parlai que de ce qui pouvait le consoler de l'injustice des hommes, dont je voyais qu'il ressentail encore l'amertume. « Ah! lui ai-je dit, si vous pouviez être témoin des applaudissemens, des acclamations qui s'élèvent

de Turgot; il était notaniiuent hostile à la liberté du commerce des grains, et voulait en défendre l'exportation.

* »>iand Suard perdit la direc- Itan de la Gazette de France en

1771, M. et M" Ncckcr lui lireul passer un contrat de rente perj»

tuelle de 800 livres, sans se noranifi 2. Une autre fois Voltaire lui montra ses bois, sa ferme, «t .'ill.i lui chercher du lait d« ••> vaclius

MADAME SUARD

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aux assemblées publiques, lorsqu'on y prononce votre nom, combien vous seriez content de notre reconnaissance et de notre amour! qu'il me serait doux de vous voir assister à votre gloire! que n'ai-je, hélas! la puissance d'un dieu pour vous y transporter un moment! — J'y suis, j'y suis! 'est- '1 écrié : je jouis de tout cela avec vous ; je ne regrette plus rien. »

Pendant cette- conversation, j'étais aussi étonnée qu en chantée de le voir nfarcher à mes côtés, du pas le plus ferme et le plus leste, et de manière que je n'aurais pu le devancer sans me fatiguer (il avait alors quatre-vingts ans), moi qui, comme vous le savez, marche très bien. Mon inquiétude m'arrêtait de temps en temps, a Monsieur, n'êtes-vous point fatigué? de grâce ne vous gênez point. — Non, madame, je marche très bien encore, quoique je souffre beaucoup. » La crainte qu'il a du parlement* lui fait tenir ce langage à tous ceux qui arrivent à Ferney. Ah ! comment pourrait-il concevoir l'idée de troubler les derniers jours de ce grand homme ! Non, sa retraite, son génie, notre amour sauvera à ma patrie un crime si lâche. Avant de le quitter, je l'ai remercié de sa réception si pleine débouté, et qui me payait, avec usure, les deux cents lieues que je venais de faire pour le venir chercher. Il ne voulait pas croire que je vous eusse quitté, ainsi que mes amis, pour le voir uniquement. Je l'ai

sure que les lettres de mes amis le trompaient en tout, \cepté en cela; enfin je l'ai quitté si rempUe du bonheur que j'avais goûté, que cette vive impression m'a privée du sommeil pendant toute la nuit.

1. Voltaire, de longrue date en guerre avec les Parlements, avait a[iplaudi au coup d'État Naupeou.

Aussi le rappel des anciens Par-

lements, au début du rcgue de Louis XVI, lui donna-t-il de l'in- (piiétude. De là le soin de se (aire passer pour mourant.

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