LE CHEVALIER DE BOUFFLERS
Filleul du roi Stanislas, abbé, chevalier de Malte, maréchal de camp, gouverneur .du Sénégal, idole des salons et roi du bel esprit, membre de l'Académie française, député aux États généraux, courtisan d'Élisa Bonaparte et du roi Jérôme ; voilà par quelle étrange voie Boufflers en arri va à mourir dans le pai s ible et prosaïque emploi de conservateur à la bibliothèque Mazarine. Au moral, c'était la perfection de la frivolité. « Il fait très bien de petits vers, écrit très bien de petites lettres, va jouaillant un peu de sistre, et barbouillant un peu de peinture au pastel, d Jean- Jacques nous donne là en deux mots tout le secret des succès mondains de Boufflers et de cet engouement qui ne trouva point de contradicteur. Il y avait dans son esprit tout ce qui pouvait divertir, et rien qui pût inquiéter ou dépasser la foule. Il avait le génie de l'à-propos, de l'imprévu, des saillies piquantes, de tout ce qui amuse sans donner à comprendre. C'était un joli esprit fait à souhait pour le plaisir des dames, flattées d'être toujours à la hauteur des choses fines qu'il débitait, et de n'y pas soupçonner d'obscurité profonde. Les bons mots du chevalier n'ont pas de dessous ni d'arrière-fond ; jamais ils ne sont thème à réflexions : je ne sais pas d'homme d'esprit plus capable d'être goûté de ceux qui n'en ont pas.
Il faut dire pourtant à sa louange qu'il eut de la fierté et du courage. On le vit quand il alla au Sénégal, bravant les périls, les fatigues et l'ennui, pour se faire une situation digne de la femme qu'il devait épouser. Dans ces dures fonctions qu'il prit pour apporter à Mme de Sabran quelque chose de plus solide que sa gloire de bel esprit, l'inaltérable gaieté, la frivolité étourdie qui persistent malgré tout chez Boufflers. i'out tous les eflets do la constance et de la fermeté d'âme.
1. Lettres de M"^ de Graffi- 1 in-i^. Correspondance de la C"* fi gny, etc., du chevalier de Bouf- \ Sabran et du chevalier de Boujflert, etc., éd. Eug. Assc. 1870, | flers, 2' éd. Pion, 1«75, in-8.
LE CHEVALIER DE BOUFFLERS. GlI
t. — LE SÉNÉGAL EN 1786.
Au MARÉCHAL DE BkAUVAU '.
6 mars 1786.
Depuis six semaines que je suis ici*, je me suis toujours assez bien porté ; mais j'ai senti que le climat exigeait des ménagemens auxquels je ne suis point accoutumé : il faut peu manger, peu boire, peu marcher, peu dormir, peu s'occuper, etc., de tout un peu, mais peu de tout. Le pain est actuellement mauvais, par des causes que vous verrez dans un mémoire ci-joint; l'eau l'est habituellement : la mieux choisie, la mieux filtrée est toujours saumâtre. J'avais demander au ministre une machine à dessaler de M. Poissonnier'; elle m'était promise : il y en a à Rochefort; rintendant de Rochefort me l'avait promise aussi, bien sûr que le ministre l'approuverait, et elle ne m'est point parvenue. Ce serait un trésor pour le Sénégal : la machine doit, d'après les comptes qui en sont rendus, suffire aux besoins d'un vaisseau de guerre; c'est, par malheur, plus qu'il ne nous en faut. Son inconvénient sur mer était d'occuper trop de place et d'exiger trop de bois; ici, la place et le bois ne manqueront point. Depuis quelques jours, j':' supplée imparfaitement pour moi, en faisant distiller mon eau; mais je jouis mal, et même je rougis d'un avantage auquel tout le monde a dans le fond autant de droit que moi, et que je ne partage avec personne. Je passe ma vie dans mes différens ateliers à presser des travaux qui ne finiront jamais, tant à cause de la besogne qu'à cause des
1. Le prince de Beauvau, maréchal de France (cf. p. 403, n. 2) était frère deM"" de Boufflers, mère du chevalier.
2. A Saint-Louis. Le Sénégal, où desmarchands de Dieppe et de Rouen avaient formé des établissements
qui furent cédés en 1664 à la Compagnie des Indes, avait été pris par les Anglais en 1763; il venait d'ètr« rendu à la France par le traité de Versailles (1783), quand Bou£Qen en fut nommé gouverneur.