Cf. p. C
ouvriers. On ne peut se faire idée de la lenteur et de l'inertie que les gens les plus actifs contractent ici à l'exemple des naturels du pays. D'ailleurs les ouvriers sont rares : il n'y en a pas de bons; le temps du travail est court; la journée commence et finit à six heures : dans les douze heures, il y a environ deux heures pour le déjeuner et environ cinq heures pour le dîner et le goûter; en sorte qu'on peut à peine compter sur cinq heures d'ouvrage, et ces cinq heureslà n'en valent pas trois des ouvriers de France. Je radoube quelques vieilles embarcations et j'en fais de nouvelles avec des bois du pays, faute de mieux; car, en arrivant, je n'ai pas trouvé un canot en état de nager*, et j'ai été forcé d'emprunter les quatre premiers avirons dont je me suis servi. Je travaille aux affûts et aux plates-formes, où il n'y a pas un morceau de bois qui ne soit pourri. Je fais réparer et faire les lits et les fournitures des casernes, dont le délabrement m'a fait venir les larmes aux yeux à mon arrivée; je fais remanier toutes Içs cloisons, tous les murs, toutes les toitures de l'hôpital pour le mettre en état de recevoir la foule des malades qui doit y entrer dans la mauvaise saison. Je suis en même temps obligé de faire quelques réparations urgentes à ce qu'on appelle mon gouvernement : c'est la plus pauvre, la plus sale et la plus dégradée de toutes les masures. Je ne parle pas des fortifications, et je ne m'en occupe pas encore; elles sont dans un tel état, qu'elles seraient nulles quand même elles seraient bonnes, et elles sont tellement mauvaises qu'elles seraient nulles quand même elles seraient en état. Mais c'est ici la chose la moins nécessaire; des trois grands lléaux, celui qui aura le plus de peine à nous approcher, c'est la guerre; aussi d'ici à longtemps, je ne songerai à éloigner que la peste et la famine. L'une et l'autre sont plus près qu'on ne pense : la mauvaise farine que no!'*^ mangeons fait que nous avons beaucoup plus de malade qu'on n'en a ordinairement sur pareil nombre d'homnu ^^.
1. Tenue technique, très juste d'après l'étymologic navigart.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
à pareille époque, et cette mauvaise farine, notre unique ressource, nous n'en avons plus que pour trois mois; il est vrai que la Compagnie attend des vaisseaux, mais elle les attend depuis si longtemps que je tremble qu'ils n'arrivent point. C'est bien là le cas de dire : On désespère, alors qu'on espère toujours. Je vais rassembler, aux frais de la Compagnie', tout ce que je trouverai dans les différentes maisons de commerce, à quelque prix que ce soit; ce sera un petit objet; mais si la denrée est bonne, elle servira pour le pain de l'hôpital. D'ici à quelque temps, je ferai peut-être donner à la troupe trois rations par semaine en mil : c'est la nourriture du pays et la plus saine de toutes ; mais je ne m'y porterai qu'à la dernière extrémité, parce que cette opération, très-bonne en elle-même, serait en même temps très alarmante, et je crois que le mieux en pareille circonstance est de s'inquiéter pour fout le monde et de n'inquiéter personne. Je sens que je m'attriste en parlant de notre misère, et par conséquent que je vous ennuie; pardonnez-le-moi, mon cher oncle, et consolezvous en pensant que yf*ns m'aiderez à consoler beaucoup de malheureux.
BERNARDIN DE SMNT-PIERRE'
( .<^lui qui n'aurait lu que Paul et Virgtme, et les Études ou les Harmonies de la nature, se ferait sans doute une bien fausse idée de Bernardin de Saint-Pierre. Rarement écrivain fut plus sincère, et rarement écrivain a moins ressemblé à son œuvre. Cet idéaliste tendre, ce doux rêveur, qui paraît dans ses livres, tout optimisme et tout amour, fut une sorte de misanthrope morose, irascible et pointilleux, toujours aigri et mécontent des hommes
1. La Compagnie des Indes, a laquelle appartenait le commerce de la colonie.
2. Correspondance de Bernardin de Saint-Pierre, publiée jiar Aimé Martin, Paris, 1826, 4 vol. in-S
et des choses, pétri d'amour-propre, défiant, ombrageux, faisant des affaires sur tout et s'en faisant : avec cela aventureux, inquiet, ambitieux, courant le monde pendant des années et pendant des années aussi assiégeant les ministères, solliciteur hautain et pourtant obstiné, ayant trop de dignité pour demander avec succès, trop peu de dignité ou peut-être de trop pressants besoins pour cesser de demander; et si par hasard il obtient une grâce, souffrant d'avoir obtenu çt s'en trouvant avili : tout le contraire enfin d'un philosophe. Sa pensée se porte toujours vers les lointains objets et les vastes entreprises : après son roman de Pologne et d'Allemagne, sans emploi et sans ressources, il rêve tantôt d'aller civiliser la Corse, tantôt de découvrir les sources du Nil, tantôt de parcourir l'Amérique ou l'Inde; il a des vues politiques, il aveitit les ministres, il prédit les événements; il a des mémoires et des systèmes sur toutes les affaires de l'Europe Son regard embrassait le monde, la société et la nature, avant de se fixer sur un fraisier. Cependant, dans ses lettres à M. Hennin, au milieu de ses impatiences, de ses plaintes, de ses déceptions continuelles, percent l'amour, l'adoration, l'idolâti'ie de la nature, une grande puissance d'enthousiasme, compensée par une égale faculté de désillusion, enfin le rêve chimérique et toujours caressé d'une humanité meilleure, où tous les cœurs seraient unis par les liens d'une mutuelle et molle bienveillance. Et Ton comprend que cette âme d'une irritable délicatesse, froissée par la vie, ne trouvant pas les hommes tels entre eux ni à son égard qu'il les aurait voulus, ait réalisé dans ses écrits l'idéal de son imagination, et satisfait ainsi le besoin d'enthousiasme et d'harmonie qui la tourmentait. On comprend comment il est allé forcer la nature inanimée à porter témoignage en laveur du rêve qui lui était cher. Puis, à mesure qu'il voit venir à lui la gloire et la fortune, quand sa vie est assurée et son amour-propre apaisé par le succès de ses écrits, du Bernardin aventureux et chagrin se dégage un autre homme, moins agité, plus serein, plus conforme enfin à ce que devait être l'auteur de tels écrits : l'harmonie s'établit entre l'homme et l'œuvre, dès que la vie cesse d'y faire obstacle. Rien n'est plus charmant que l'égoïsme heureux. Un Bernardin idyllique, sentimental, champêtre, bénisseur, optimiste, un peu fade dans sa bonté attendrie, un peu rabâcheur dans ses effusions morales, apparaît dans les letti-es qu'il a écrites à ses deux femmes et à Bon ami Robin. Il aperçoit partout la Providence, il ne récolte
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pas un haricot qu'il n'admire la sage et bienfaisante économie de l'univers. Il se bouche les yeux pour nier le mal : ceux qui y croient le font et sont des méchants ; l'idée que tout ne soit pas bien, que tout le monde ne soit pas bon, déchaîne les seule» colères de ce bon vieillard.