LA MAISON DE CORNEILLE ET LE GRENIER DE DUCIS
A MoMsiEOR Lbnercier*.
Versailles, 50 avril 1808.
Mon cher Nepomucène, comme vous pouvez venir d'un instant à l'autre dans votre cellule de la rue des Bourdonnais, je ne dois point vous laisser exposé au danger d'y faire une visite sans y trouver le révérend père Jean-François* votre gardien. Ainsi, je vous préviens, mon cher ami, que, le 6 du mois prochain, je pars avec ma sœur pour Paris. Nous y prendrons le lendemain matin ensemble la diligence de Rouen, où nous arriverons le même jour pour le mariage de mon neveu Auguste.
1. Nép. Lemcrcier (1771-1840), 1 2. Lui-même, Jean - Franroi» Vduieur d'Agamemnon cide l'into. I Ducis.
Nous resterons à Rouen tout au plus une douzaine de jours. Je ne connais pas Rouen, mais certainement j'irai y voir Li maison où sont nés Pierre et Thomas Corneille, et où ils ont vécu célèbres et sans bruit, avec leurs deux femmes qui étaient les deux sœurs, et leurs petits marmols que j'ai peints dans mon épitre des Bonnes Femmes ou le Ménage des deux Corneille. Il me semble, à force de les aimer, que je suis un, peu de leur famille. Ah! comme toutes ces pauvres maisons bourgeoises rient à mon cœur ! Je n'étais appelé ni à l'éclat ni à la fortune, qui n'a jamais pu rien faire de moi, mauvais sujet, vrai nigaud, pauvre imbécile !
Je me rappelle avec plaisir votre dernière apparition, avec Talma*, dans mon grand cabinet, qui ressemble à peu près à un vaste grenier : grenier bien cher aux muses, au repos, à l'innocence, et où volent quelquefois d'heureux hémistiches, qu'on attrape comme des mouches, et qu'on fait entrer gaîment dans ses bagatelles fugitives, dans nos rêveries, voire même dans la tragédie et dans l'épopée ! Vous entendez ce langage, frère Népomucène, parce que vous êtes du couvent.
Je ne compte pas beaucoup sur la visite de Talma. Il est perdu dans ce brillant et rapide tourbillon du monde, il n'en sort que par le génie sur la scène tragique, ou par quelques courts momens dans ses repos avec l'amitié. Car voilà ce qui soutient dans le vide. Pauvres hommes, avec leur gloire!
A propos de joujoux, j'ai encore dans la tête des formes, des couleurs, des idées poétiques, originales, bizarres, flottantes, .qui sont comme les rats de mon grenier, et les grains qui nous nourrissent Mais, si Talma m'échappe, vous n'oubherez pas, vous, Jean-Népomucène, la route silencieuse de votre ermitage. Je ne l'ai point gâté par le moindre luxe.
1. François-Joseph Talma (1763- 1826), un des plus grands tragédiens français; ce fut le premier qui parut sur la scène, dans le rôle
de Cinna, en costume. romain, laid comme une statue, ainsi que lui disnit naïvement une de ses camarades.
LE COM.TE DE MIRABEAU
Il vous appelle par son calme et sa simplicité, et par là voix de votre vieil et fidèle ami.
LE COMTE DE MIMBEÂU'