‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 514 sur 558 · GABRIEL-HONGRE DE RIQUETTI · texte numérisé non relu

GABRIEL-HONGRE DE RIQUETTI

Les lettres de Mirabeau nous font assister au développement de son prodigieux caractère à travers les fautes, les aventures et les malheurs de sa jeunesse. Pied -bot, couturé de petite vérole, laid à faire peur, et, quand il voulait, faisant oublier sa laideur à force de grâce aimable et d'esprit, il étonna son père dès son enfance par sa facilité, sa mémoire et son intelligence. Il le blessa aussi par les premières manifestations de son humeur fantasque et fougueuse, qui correspondait trop à la propre nature du marquis pour en être supportée. Aussi l'envoya-t-il, pour le dompter, dans une maison où l'on recevait les enfants indisciplinés, chez l'abbé Choquard. C'était la première apphcalion du système qui devait si peu réussir. Le marquis ne comprit jamais, malgré les avertissements du bailli, qu'un tel caractère ne pourrait pas être réduit par la violence, mais qu'on en obtiendrait tout par douceur, par sentiment et par persuasion. A peine Mirabeau fut-il sorti de pension, que rhostiUté entre ce père et ce fils également inflexibles, hautains et emportés, commença à se marquer par des scandales publics. C'est d'abord une lettre de cachet qui l'enferme à l'ile de Rhé, pour avoir fait des dettes et mené une intrigue d'amour, étant sous-heutenant à Saintes. Délivré, Mirabeau fait la campagne de Corse : au retour son père le marie. Mais il

i. Mémoires de Mirabeau^ etc.,cf.

p. 320, n. 1. — Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes pendant les années 1777-1780 (ce sont les fameuses letrres à Sophie), Paris, 1792, i vol.

in-8. — Correspondance de Mirabeau et du comte de la Marck, Paris, 1854, 3 vol. in-8. — Corres-

pondance avec Cerutti^ 1790, in-8.

— Lettres de Mirabeau à un dé ses amis en Allemagne (le niajof Mauvillon), Brunswick, 1792, in-8.

—Lettres de Mirabeau àChamfort^ Paris, 1796, in-8. — Lettres inédites de Mirabeau, Mémoires et extraits de Mémoires écrits en 1781-1783, Paris, 1806. in-8.

fait en peu de temps 100 000 francs de dettes : le marquis le fait interdire. Un certain M. de Villeneuve-Moans insulte sa sœur et lui refuse toute réparation. Mirabeau lui administre une correction publique : là-dessus son père le fait incarcérer au château d'If, de là, il est transféré au fort de Joux, près de Pontarlier. On connaît la forte passion qu'il conçut pour Mme de Monnier; son évasion, leur fuite en Hollande, où la police française ne tarda pas à les découvrir. Ils sont arrêtés, ramenés en France : Sophie est jetée dans un couvent, et Mirabeau va passer trois ans et demi au donjon de Vincennes, jusqu'à ce que son implacable père, de qui seul dépend sa liberté, consente à l'en faire sortir. C'est pendant cette longue détention, qu'au milieu de lectures et de travaux de toute sorte, il écrit ces fameuses lettres à Sophie, incroyable mélange de déclamations passionnées, où l'amour déborde parmi la philosophie, la politique, la morale, où tout Mirabeau se découvre, avec ce qu'il a de plus grand et de plus bas dans sa nature, avec sa fougue de tempérament et son immoralité foncière, mais aussi avec ses généreuses aspirations, sa prodigieuse universalité de connaissances, son ampleur de conception sur tous les sujets, et l'éclat de sa forme oratoire. C'est du Rousseau, si l'on veut, mais du Rousseau plus trouble, plus débraillé, plus tumultueux et plus vibrant, toutefois aussi plus sensé et plus pratique.

Puis on voit Mirabeau, sinon réconcilié avec son père, du moins lui imposant l'idée de sa supériorité, le contraignant à l'admiration, presque à l'affection, tandis que le bailU, qui a fini par partager les préventions de son aîné, se refuse obstinément à revoir ce neveu dont il avait si longtemps été le défenseur.

Mirabeau n'est pas excusable : mais on ne saurait pourtant oublier que les fureurs de son père le poussèrent toujours à aggraver ses fautes et à en commettre de nouveUes. Quand on songe surtout à ce qu'était au fond cette brillante société du xvni" siècle, on voit que Mirabeau se perdit pour jamais dans l'opinion publique, par des actes qui, chez les autres, étaient traités de peccadiles. Mais sa fougue, sa violence rendirent monstrueux ce que la légèreté sceptique faisait excuser en beaucoup de gens, et ses contemporains se refusèrent à lui compter comme circonstance atténuante la passion, qui le jetait hors des bienséances et des conventions sociales ; d'autre part l'acharnement du marquis à le poursuivre et à dénoncer toutes ses fautes leur donna quelque chose d'énorme aux yeux d'une société qui par-

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donnait tout hors le scandale. Mirabeau fut moins jugé sur ses actes — Richelieu, Lauzun et cent autres ont fait pis — que sur les invectives forcenées de son père : nul père en aucun temps n'a ainsi dénoncé son fils à l'exécration et au mépris du public.

On sait comment Mirabeau, par de retentissants plaidoyers dans ses propres causes, par des ouvrages politiques et de vives polémiques sur des questions de finance et d'intérêt public, s'acquit une réputation d'homme d'État et dorateur, et tout discrédité qu'il était encore et presque noté d'infamie, put prétendre à jouer un rôle dans les grands événements qui allaient se produire. Ce fut le dernier créve-cœur du marquis mourant, que de voir, ce fils revendiquer une place, sa place, parmi les représentants de la Provence : qu'il y eût un Mirabeau aux États généraux, et que ce ne fût point l'Ami des Hommes.

Désormais la vie de Mirabeau appartient tout entière à l'histoire de France. Mais ses lettres à Cerutti, à Mauvillon, celles surtout qu'il écrit à La Marck, nous aident à mieux juger l'homme d'État et l'homme. On voit quel malheur ce fut pour la France comme pour lui, qu'il eût à lutter contre ce funeste passé qui, au milieu de sa gloire, l'empêchait d'obtenir l'estime et de faire croire à sa probité. On voit ce qu'il y eut en lui d'idées justes et sages, de passion sincère et désintéressée du bien public. Même dans ce marché qu'il fit avec la cour, il ne se vendit pas. Il s'efforça, avec autant de loyauté que de juste sentiment de la situation politique, de sauver la monarchie pour établir la liberté. Rien ne l'honore plus que ces lettres au comte de la Marck, et ces billets tiévreux, que lui arrachait l'impatience de voir à la cour et dans l'assemblée, auprès de la reine et autour de La Fayette, toute sorte de divisions, de défiances, de maladresses, de mesquines passions, d'espérances puériles et de craintes pusillanimes, paralyser ses efforts et rendre inutiles son dévouement et son génie.

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