I. — SUR L'ÉDUCATION DES ENFANTS
A &JPHIK.
19 juillet 1778.
Demande un peu aux valeureux champions des vieilles sottises, s'ils ont lu dans le livre du destin, ou plutôt des
LETTRES DU DTl-IIUITIEME SIÈCLE.
possibles, comment se porteraient les hommes, s'ils étaient bien et vigoureusement élevés? et s'ils n'y ont pas trouvé ce chapitre, pourquoi décident-ils que nous ne nous en portons pas plus mal pour avoir été mal élevés * ? En effet, le quart de nos enfans meurt dans la première année, plus d'un èiers périt en deux ans, et au moins la moitié dans les trois premières années; ne voilà-t-il pas une belle preuve de la bonté de notre méthode? Notez, s'il vous plaît, excellente raisonneuse, que nous sommes les seuls êtres soumis à cette mortalité terrible, et qu'ainsi elle est purement due à nos erreurs. Et notre jeunesse, comme elle est belle et forte ! ce sont tous autant de spectres dorés vieux à trente ans. Qu'on voie en Suède, en Danemark, en Pologne, dans tout le Nord, en Angleterre, dans tout le reste du monde où l'on n'élève pas les enfans comme dans une petite moitié de notre Europe, où l'on est parvenu à dégrader l'espèce humaine en la garrottant au physique et au moral; qu'on voie, dis-je, si les enfans y sont emmaillotés et craignent l'eau. Eh bien, il n'est pas un de ces hommes agrestement éduqués* qui n'assommât en jouant huit ou dix douzaines de nos talons rouges, et autres valets de cour ou badauds de ville; et si moi, qui te parle, me sens bien la force d'en renverser quelques bataillons en soufflant dessus, c'est que la vie dure que j'ai menée, et les exercices violens que j'ai aimés (nager, chasser, escrimer, jouer à la paume, courir à cheval), ont réparé les innombrables sottises de mon éducation... Mais nous voilà tous.... Eh oui, nous voilà : 1" la moitié de ce que nous devrions être; 2" nous voilà rachitiques, faibles, malingres, bossus; quelques plançons* sont échappés droits et sains; y a-t-il beaucoup de raison et de tendresse à
1. Ces réflexions sont une preuve de l'influence que Rousseau a exercée sur l'esprit de Mirabeau. — Le tuloiement fait un contraste *ingulicr avec le ton oratoire et les amples périodes des lettres : ce
nirffans:e donne au style un air à la fois dcclatnaloire et débraillé, qui peiut l'iiomme.