‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 58 sur 558 · Ibld., a. IV, I î. C'est La Bruyère qui Ta dit · texte numérisé non relu

Ibld., a. IV, I î. C'est La Bruyère qui Ta dit

préféré les Latins et l'enflure des Espagnols aux divins gTÎnies de la Grèce.

Racine n'est pas sans dérauts : quel homme en fut jamais exempt? Mais qui donna jamais au théâtre plus de pompe et de dignité? qui éleva plus haut la parole, et y versa plus de douceur? Quelle facilité, quelle abondance, quelle poésie, quelles images, quel sublime dans Athalie ! Quel art dans tout ce qu'il a fait! Quels caractères! Et n'est-ce pas encore une chose admirable qu'il ait su mêler aux passions, et à toute la véhémence et à la naïveté du sentiment, tout l'or de l'imagination? En un mot, il me semble aussi supérieur à Corneille par la poésie et le génie, que par l'esprit, le goût et la déUcatesse. Mais l'esprit principalement a manqué à Corneille ; et, lorsque je compare ses préceptes et ses longs raisonnemens aux froides et pesantes morahtés de /lousseau dans ses Epîtres, je ne trouve ni plus de pénétration, ni plus d'étendue d'esprit à l'un qu'à l'autre*.

Cependant, les ouvrages de Corneille sont en possession d'une admiration bien constante, et cela ne me surprend pas. Y a-t-il rien qui se soutienne davantage que la passion des romans? Il y en a qu'on ne reht guère, j'en conviens; mais on court tous les ouvrages qui paraissent dans le même genre, et l'on ne s'en rebute point. L'inconstance du public n'est qu'à l'égard des auteurs, mais son goût est constamment faux. Or, la cause de cette contrariété apparente, c'est que les habiles ramènent le jugement du public ; mais ils ne peuvent pas de même corriger son goût, parce que l'âme a ses inclinations indépendantes de ses opinions. Ce qu'elle ne sent pas d'abord, elle ne le sent point par degrés, comme elle fait en jugeant; et voilà ce qui fait qiu^ l'on voit des ouvrages que le pubhc critique après les mailri^. qui ne lui en plaisent pas moins, parce que le public ne les critique que par réflexion, et les goûte par sentiment.

D'expliquer pourquoi les romans meurent dans un prompt oubh, et Corneille soutient sa gloire, c'est là l'avaj

t. Le rapprochemoni est tout 'a fait iujusle.

LE MARQU:S DE VAUVENARGUES

tage du théâtre. On y fait revivre les morts; et, comme on se dégoûte bien plus vite de la lecture d'une action que de sa représentation, on voit jouer dix foii sans peine une tragédie très médiocre*, qu'on ne pourrait jamais relire; entin, les gens du métier soutiennent les ouvrages de Corneille, et c'est la plus forte objection. Mais peut-être y en a-t-il plusieurs qui se laissent emporter aux mêmes choses que le peuple; il n'est pas sans exemple qu'avec de l'esprit on aime les fictions sans vraisemblance, et les choses hors de la nature'. D'autres ont assez de modestie pour déférer, au moins, dans le public, à l'autorité du grand nombre et d'un siècle très respectable; mais il y en a aussi que leur génie dispense de ces égards. J'ose dire, Monsieur, que ces derniers ne se doivent qu'à la vérité : c'est à eux d'arrêter le progrès des erreurs. J'ai assez de connaissance, Monsieur, de vos ouvrages, pour connaiti- vos déférences, vos ménagemens pour les noms consacrés par la voix pubhque; mais voulez-vous. Monsieur, faire comme Despréaux, qui a loué, toute sa vie, Voiture, et qui est mort sans avoir la force de se rétracter? J'ose croire que le public ne mérite pas ce respect. Je vois que l'on parle partout d'un poète sans enthousiasme', sans élévation, sans sublime; d'un homme qui fait des odes par article, comme il disait luimême de M. de la Motte et qui, n'ayant point de talent que celui de fondre avec quelque force dans ses poésies des mages empruntées de divers auteurs, découvre partout, ce me semble, son peu d'invention. Si j'osais vous dire, tlonsieur, à côté de qui le public place un écrivain si médiocre, à qui même il se fait honneur de le préférer quelquefois! Mais il ne faut pas que cette injustice vous sur-

1. On lira peut-être plus facilement un mauvais roman qu'on ne supportera une mauvaise pièce, à moins que le jeu des acteurs ne fasse illusion, et ne fasse prendre pour bon ce qui est mauvais.

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