L'édition Bcuchut (182S-18Ô
contient 7 473 lettres de Voltaire t. LI-LXX); l'édition Avenel (1867- 1873), S 4M (t. VI, p. 657 fin, t. VII, et VIII); l'édition Moland (1877l883),10i65(t.XXXIII-L).— Cf.Bengesco , Bibliographie des œuvre»
de Voltaire, t. III, et les huit toluraes de M. Desnoircsterres sur la vie de Voltaire.
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I a première lettre qui nous soit parvenue est do 1713 : Voltaire a dix-neuf ans; frais échappé du collège, il est en Hollande, secrétaire du marquis de Châteauneuf. La dernière est du 26 mai 1778 : Voltaire mourut le 30. Dans les soixante-cinq anS qui séparent ces deux dates, il ne s'écoula pour ainsi dire point de jour que Voltaire n'écrivît, et souvent il écrivit trois, cinq, huit lettres dans la méme'journée. On a peine à concevoir celle activité épistolaire, surtout quand on songe à tant d'autres ouvrages de toute nature que cet éternel mourant trouva le temps de composer. Toute la vie de Voltaire est donc écrite dans sa correspondance : la plupart de ces lettres ont été arrachées par le besoin, dictées par la passion ; elles témoignent des circonstances que traversait l'auteur et de l'état moral où ces circonstances l'avaient mis. Et cette vie est une des plus accidentées, des plus remplies d'événements, d'actes, d'émotions et de désirs, que jamais créature humaine ait vécue. Aussi faut-il, en lisant la Correspondance de Voltaire, avoir sans cesse sa biographie présente à l'esprit, comme inversement la lecture de la Correspondance met la couleur, la vie, l'intérêt moral dans la sèche succession des faits de la biographie.
Représentons-nous donc, quana nous îeuilletons ces quinze ou vingt volumes de correspondance, représentons-nous le jeune Arouet, au sortir du collège, encore incertain de sa voie, mais travaillé déjà de deux instincts dont la vie n'arrivera pas à fatiguer l'énergie, l'instinct irréligieux et l'instinct littéraire, auxquels s'ajoutent la haine de la procédure et le goût de la vie aristocratique et opulente. Il se développe en tous sens dans les années qui suivent : brillant causeur dans les salons et les châteaux où des amitiés de collège utilement choisies et son esprit étincelant l'introduisent, poète léger et malin en qui semble revivre la verve facile deMarot et quelque chose de La Fontaine, auteur applaudi d'Œdipe, dont l'éclatant succès promet un successeur à Corneille et à Racine, émule avec cela d'Homère et de Virgile, et consacrant la renommée de son génie par cette Henriade où le public français salue la première épopée que la littérature classique ait réussi à enfanter. Mais ni la vanité d'être le commensal des grands seigneurs, ni la gloire de passer tout jeune encore pour le plus grand poète de son temps n'enivrent Voltaire. Son père le notaire et ses aïeux bourgeois lui ont légué un fonds de bon sens pratique, ,qui ne se repaît point de fumée et tend aux possessions solides . il a pour maxime que la
richesse est le plus sûr fondement de l'indépendance, et pour sa pensée, qui a besoin d'être libre, comme pour son esprit, pour ses sens, qui ont besoin du bien-être et des jouissances du luxe, il s'appliquera à être riche : à tous ses talents Voltaire joindra celui de faire et d'administrer la plus grande fortune peut-être qui ait été aux mains d'un homme de lettres. Enfin Je pouvoir se chargera de compléter son éducation et de lui faire prendre conscience et de sa vocation et de sa puissance : deux séjours à la Bastille, d'inégale durée, et pour des causes très différentes (1717 et 172G), l'inviteront à réfléchir sur le gouvernement despotique et l'inégalité des classes. Ce même pouvoir, qui eût dû l'envoyer en Espagne, s'il eût été clairvoyant, lui donna pour lieu d'exil l'Angleterre : le pays du monde où Voltaire pouvait le mieux fortifier son esprit naturel d'indocilité et d'incrédulité, et s'habituer à l'usage de toutes les libertés qu'on n'avait pas en France.
Voltaire revient d'Angleterre, après trois ans (1729), sinon transformé, du moins mûri pour la discussion et armé pour la lutte. Le libertin railleur, nourri de Montaigne et de l'incrédulité légère. des habitués du Temple et du salon de Ninon, a connu Locke et la doctrine sensualiste. Newton et l'esprit scientifique : dans l'amusante mêlée des sectes anglaises, il a fait sa théologie, et compris la force des idées que Bayle mettait à sa disposition. Désormais il n'y aura plus en France de libertins : il y aura des philosophes, bien autrement dangereux et redoutables à l'Église. Pareillement le bourgeois frondeur, le bel esprit satirique ont appris en Angleterre à prendre au sérieux les questions pratiques de législation et d'économie politique : c'est un réformateur de l'État et de la société que Londres nous renvoie. Le public et le pouvoir ne tardent pas à s'apercevoir qu'il est revenu de l'exil quelque chose de plus que l'auteur (ÏCEdipe et de la Henriade. Après Zaïre et Charles XII, éclatent les Lettres philosophiques (l'754), qui forcent Voltaire à quitter Paris; pendant plus de dix années il fait sa principale résidence en Champagne, à Cirey (1754-1744) toujours prêt à passer la frontière en cas d'alerte, fuyant en Hollande après le scandale du Mondain, et dans les moments de sécurité se hasardant à faire quelque séjour à Paris. A Cirey, où le visite Mme de Graffigny en 1758, son inconcevable activité suffit à tout : tragédies, épitres, travaux historiques et scientifiques, philosophie, violentes polémiques contre Desfontaines et Rousseau, sans compter les vers de
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circonstance et les divertissements de société, lés rôles qu'il joue sur le théâtre de Cirey, et jusqu'aux marionnettes qu'il donne avec la même furie d'esprit dont il fait tout. C'est le temps de Mérope, mais aussi de Mahomet^ du Traité de méiaphytigue^des Discours en vers sur l'homme. En 1745, par une transformation inattendue, nous trouvons Voltaire à la cour établi dans la faveur de Mme de Pompadour: le voilà académicien, gentilhomme de la chambre du roi, historiographe de France, aspirant diplomate, et poète offlciel des fêtes de la cour et des gloires du règne. Cela ne pouvait durer : Voltaire avait trop d'esprit pour être un parfait courtisan. Il lui faut quitter la cour et Paris (1747) : il se cache d'abord à Sceaux chez la duchesse du Maine, puis il s'en va chez le roi Stanislas à Lunéville, et, après la mort de Mme du Chàtelet, il élit domicile à Paris (1740), où sa nièce Mme Denis vient tenir sa maison. Mais l'esprit de critique et de propagande philosophique le tourmente : il commence à faire aux institutions et aux croyances traditionnelles une guerre de pamphlets mordants et facétieux, dont le premier effet est de lui rendre le séjour de Paris impossible. Il se rend donc aux invitations multipliées depuis longtemps du roi de Prusse, avec qui il était en correspondance depuis 1736 : il part (1750), pour ne plus rentrer à Paris du vivant de Louis XV, et n'y devant reparaître que pour mourir.
On sait, et on lira dans les lettres qui suivent, quelle fut pour Voltaire l'issue de ce voyage : comment l'enchantement des premiers jours fit place aux inquiétudes, aux tracasseries, aux querelles, et comment après plusieurs brouilles et plusieurs raccommodements. Voltaire et Frédéric en vinrent, à propos de Maupertuis, à une rupture complète. Voltaire n'avait pas perdu son temps en Prusse : il avait terminé le Siècle de Louis XlV{ilo2), préparé VEssai sur les Mceurx, et donné dans le Poème sur la loi naturelle la meilleure expression de sa philosophie morale.
Echappé à l'amitié capricieuse et despotique de Frédéric II, après la cruelle désertion de Francfort, Voltaire fut quelque temps errant sans savoir où se fixer, les yeux sur Paris, et n'osant s'éloigner pourtant de la frontière : on le voit à Colmar, à Senones, à Plombières, à Lyon. Enfin il se décide : il s'établit à Monrion près de Lausanne, et, près de Genève, à Saint-Jean, qu'il appelle les Délices (1755). Par malheur il se mêle un peu trop aux affaires ultérieures de Genève, et d'autre part le théâtre qu'il a établi chez lui inquiète et scandalise la sévérité protestante.
Impatienté de ces tracasseries qu'il a en partie suscitées, il se décide à revenir en France, mais à deux pas seulement de la frontière : il acquiert les terres de Tournay et de Ferney, dans le pays de Gex, et, à partir de 1760, il réside à Ferney, d'où à la moindre menace d'orage, la Suisse lui fournira un asile facile à atteindre. Les dix-huit dernières années sont les plus étonnantes de cette vie llévreuse et mêlée de tant de contrastes : chaque jour plus jeune, plus actif, plus irritable, plus mordant, plus idolâtré aussi du pubhc. Voltaire exerce par ses écrits une puissance souveraine sur l'opinion, qu'il émeut, qu'il allume à son gré. Courtisé des princes et des ministres, visité des grands seigneurs, des gens de lettres, des femmes, il entretient sa popularité, ranime la curiosité et l'admiration publiques, et prépare une révolution infiniment plus terrible qu'il ne l'eût jamais rêvée, par toutes sortes d'écrits. La httérature pure tient peu de place dans ces dernières années : les tragédies même, plus que médiocres, sdM[ l'Orphelin de la Chine et Ta/icrèrfe, sont des œuvres de polémique et de propagande philosophique. Il prodigue son esprit, non sans l'avilir, contre ses nombreux ennemis, dont un du moins est trop grand pour être atteint dans sa gloire. Il collabore à X Encyclopédie, allant parfois au delà de ses propres opinions pour rester le chef du mouvement qui l'emporte : il combat les Parlements et l'Eglise, et sur toutes les questions de politique, de finances, de commerce, d'économie poUtique, instruit, ou du moins amuse le public. De cette époque datent des tragédies, des poèmes, des contes et des romans, des traités, une foule de dialogues, de facéties, de pièces satiriques ou bouffonnes, qui répandent à travers toute l'Europe et dans toutes les classes de la société un esprit d'irréligion et de liberté. Le Dictionnaire philosophique (1704) résume et caractérise l'activité de Voltaire dans cette dernière période de sa vie. Les affaires Calas, Sirven, Montbailly, Lally, l'affaire des serfs du mont Jura mettent le comble à sa gloire, et en font le représentant de la tolérance et de l'humanité aux yeux du monde entier. Cependant il avait du temps et de la force pour tracasser sans doute, mais aussi, il faut le dire, pour faire du bien dans le coin de terre où il vivait. 11 se faisait agriculteur, manufacturier, fabricant d'étoffes et de montres, et faisait servir sa popularité universelle à l'écoulement des produits de l'industrie de Ferney.
Il vint mourir à Paris : la mort de Louis XV lui en avait rouvrit les portes. Ce retour (10 février 1778), fut une apothéose : le
peuple entier de Paris, l'Académie, la cour, tout fut à ses pieds. Voltaire savoura son triomphe, mais il en mourut, épuisé de fatigue et d'émotions, le 30 mai 1778.
Voilà cette vie, qui s'inscrit au jour le jour dans la Correspondance. Ce que fut l'homme, ses sentiments, bons ou mauvais, ses plus fugitives pensées s'y sont aussi enregistrés. Il y a de quoi justifier toutes les attaques et toutes les admirations. Par malheur la plupart des critiques ont fait un choix entre la haine et l'idolâtrie, et n'ont aperçu ou exprimé que ce qui légitimait lune ou l'autre.
Voltaire est tout pétri d'amour-propre; il l'a infini, et infiniment irritable ; il en a toutes les variétés et toutes les formes ; Vanité d'auteur d'abord, ombrageuse et jalouse; amour de la popularité bruyante; haine de toutes les supériorités qui menacent la sienne ; entêtement de toutes ses idées, jusqu'à maintenir obstinément des sottises dites légèrement, et jusqu'à se faire prendre en flagiant délit de sophisme et de mauvaise foi plutôt que de céder. Mais aussi vanité de bourgeois anobU et enrichi qui se croit un grand seigneur, parce qu'il a titre et seigneurie ; M. Faguet a pu démêler en Voltaire un peu de l'esprit de M. Jourdain.
Voltaire est tout nerfs, irritable, bilieux, rancunier, vindicatif, à moins que l'adversaire humilié ne demande grâce et n'offre à son amour-propre un triomphe plus doux que la vengeance ; peu brave, craignant naturellement les coups, comme Panurge; flagornant les puissants, princes, ministres, ducs, et jusqu'aux premiers commis : au reste ce n'est pas par peur et par intérêt seulement qu'il se prosterne, il est naturellement ébloui de la naissance et des grandeurs terrestres. Avec cela il est familier, impudent, et c'est un curieux mélange parfois que celui de son amour-propre, de son intérêt et de sa platitude.
Voltaire est intéressé, d'une avarice dont l'excès devient parfois comique. Enfin il est menteur, avec effi-onterie, avec cynisme, toutes les fois que sa sûreté, sa renommée, ou le plus léger intérêt l'y invitent.
Mais ce môme homme, d'autre part, a montré que, comme on l'a dit d'une femme du xvn» siècle, l'esprit aussi est une dignité. 11 a entendu mieux que personne l'art de louer, môme de flatter sans s'avilir, et l'art plus rare encore de recevoir avec décence le louange et la flatterie même outrées. Il a été très réellement bon, sensible, humain : il y a moins de ricanement dans sa Corresponr
dance que dans ses œuvres publiques, où il fallait forcer l'attention d'un public railleur et frivole. Avec ses familiers, dans la liberté du commerce épistolaire, il a plus de passion, plus d'emportement, plus de chaleur de cœur et d'enthousiasme, qu'on ne l'en supposerait capable. Il est tout llamme : jamais en équilibre ni de sang-froid. Non seulement ce qui touche à sa personne, mais tout l'émeut et le jette hors de lui : il est toujours prêt à se faire le 'défenseur public de tous les hommes ou de toutes les causes qu'il aime. Amour du bruit, je le veux bien, et calcul de l'amourpropre qui trouve son compte à ce rôle d'avocat des opprimés : mais il suffit d'avoir feuilleté la Correspondance pour s'apercevoir que Voltaire a vraiment aimé ses amis, môme ceux qui ne lui servaient à rien, ceux qui le trahissaient, qui le volaient, et qui ne le flattaient pas, comme ce parasite de Thieriot. Qu'on prenne la liste de ses ennemis : combien y en a-t-il qui ont commencé par être ses obligés? Combien y en a-t-il dont il ait réellement provoqué et légitimé l'ingratitude? Enfin combien de fois a-t-on fait appel inutilement à sa générosité? Cet avare, à qui n'a-t-il pas donné? Il était riche, et cela ne l'a pas ruiné : si l'on appliquait cette mesure à tous les hommes, combien seraient justifiés ? Combien de fois a-t-il abandonné à ses libraires, à ses amis, à ses acteurs, le produit de ses œuvres? Enfin pour attester son humanité, il suffit de rappeler Calas, La Barre, les serfs du Mont Jura: sans déclamer à la mode du siècle dernier, il ne faut pas être injuste pour Voltaire, et méconnaître les efforts généreux qu'il a faits pour mettre plus de justice et plus d'humanité dans nos lois. Il y allait de tout son cœur, et non pas seulement l'amour-propre, mais toute sa nature le soulevait contre les atrocités judiciaires, et les iniquités sociales.
Enfin regardons le xvui» siècle et l'ancien régime dans leur réalité. Regardons les adversaires que Voltaire a combattus, observons comment ils faisaient usage de ces principes dont Voltaire a méconnu la grandeur et la bonté. Voyons les défenseurs de la tradition monarchique et religieuse s'acharner sur des livres de génie et sur des hommes innocents : pensons encore une fois à Calas, à La Barre, ne craignons point par une sotte pudeur de rappebr toujours ces noms; pensons au Sihcle de Louis XIV ondamnô, à l'Emile brûlé; et nous conclurons, que pour beaucoup de choses dont Voltaire s'est moqué, nous en admirerions moins la bonté idéale, s'il n'en avait détruit Ifl réalité dégradée et funeste.
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Au fond il y eut en Voltaire beaucoup de légèreté, de malice, de i:aminerie ; ce fut toujours un enfant de Paris, et un terrible enfant. Il manqua de gravité, de décence, de respect d'autiui et le soi-même : il n'eut pas, pour régler et contenir sa nature intempérante, le frein intérieur de la foi religieuse ou des croyances morales. Mais ne faisons pas retomber sur lui seul ce qui est le vice de tout le siècle : jamais on ne vit plus de débraillé, plus de laisser-aller et de désordre moral, sous les apparences de l'honneur et de la politesse du monde ; et d'autre part, où pouvait mener une philosophie qui, faisant fl de la perfection intérieure et de la vraie beauté morale, réduisait toute la vertu aux effets extérieurs et sensibles, aux effusions de la sympathie et aux actes de la bienfaisance ? De là le peu d'importance attribué 'par Voltaire au mensonge, qui ne fait de mal à personne. Au reste, en dépit de celte laide habitude, c'est un des hommes les plus sincères qui aient existé. Ce que Marivaux disait des femmes est vrai de lui : il ne ment que pour l'observateur superficiel. Quand sa bouche dit autre chose que la vérité, tout le reste de sa personne la crie; son sourire, son accent, un je ne sais quoi dans sa façon de formuler le mensonge, empêche d'y croire.
En somme nature complexe, riche de bien et de mal, mêlée de tous les contraires, dispersée en tous les sens, mais tendant avec une énergie inépuisable au vrai et au bien, du moins à ce que son incomplète raison lui représentait comme le vrai et le bien, active surtout et aspirant à exercer tous les modes possibles de l'activité humaine, comme d'autres recherchent tous les modes de la sensation : c'est un des exemplaires je ne dis pas les plus nobles, mais les plus complets et les plus curieux des qualités et des défauts de la race française^ de ces Welches dont il a dit tant de mal, et qui se sont aimés en lui.
Après Voltaire, ce qu'on pourra chercher dans sa correspondance, c'est son siècle. Je ne sais avec qui il n'a pas échangé de lettres : Anglais, Espagnols, Italiens, S.**>ses, Allemands, Russes, rois, impératrices, ministres, maréchaux, grands seigneurs, magistrats, poètes, mathématiciens, négociants, prêtres catholiques, ministres protestants, cardinaux, un pape même, femmes du monde, comédiennes; c'est un défilé étourdissant de gens de toute nation, de toute profession, de toute langue, de tout costume. Et de quelles affaires n'est-il pas question ? l'iouvelles des lettres et du tnéàtre, propos des coulisses et des cafés, affaires pohtiques, militaire», diplomatiques, judiciaires, reUgieuses,
affaires de commerce et de douane, matières de science et d'art, choses de tous les pays, intéressant toutes les classes et toutes les personnes. Je ne sais guère de partie de la vie sociale et intellectuelle du xvin* siècle sur laquelle la correspondance de Voltaire soit tout à fait muette. Qui aurait eu la patience de la bien lire n'ignorerait tout à fait rien d'important de ce qui occupa les hommes de ce temps. Il connaîtrait tous les personnages qui firent les rôles principaux, toutes les affaires qui furent traitées, toutes les idées qui furent agitées. Tout le siècle lui apparaîtrait, remuant, confus, bouillant et grouillant, vivant enfin.
Et pour qui ne cherche pas à se rendre l'image d'un passé déjàlointain, pour qui ne demande à la lecture que de lui fournir de quoi élargir son intelligence, exciter son activité et multipher ses idées, quel charme d'entendre Voltaire causer hbrement dans sa volumineuse correspondance. Quelle abondance d'idées, fines ou neuves, d'un bon sens lumineux ou d'une hardiesse paradoxale, toujours légèrement indiquées, et suggérant la réflexion ou la contradiction ! Songez que Voltaire eut l'une des intelligences les plus curieuses, les plus universellement avides de connaissance, qu'on ait jamais vues : une intelligence alerte, souple, ouverte à tous les ordres d'idées, et capable en toute matière de saisir avec précision les notions essentielles. Il eut ses lacunes sans doute ; il n'eut pas la tête métaphysique; il n'avait pas l'imagination scientifique, celle qui invente ou comprend les grandes hypothèses, l'imagination d'un Buffon ou d'un Darwin ; il n'avait pas l'imagination religieuse, le sens du mystère et de l'infini. Il a trop cru à la raison, et il a trop cru que les bornes de son bon sens, les préjugés de son goût et les partis pris de sa philosophie étaient les bornes même de la raison. Mais enfin ses erreurs ne sont plus guère dangereuses aujourd'hui, et avec ses lacunes et ses faiblesses, il n'en est pas moins, en général, admirable de lucidité et d'ouverture d'esprit. Et, pour le dire en passant, s'il a été un piètre métaphysicien, s'il s'est contredit sur Dieu et sur la Providence et n'a trop su qu'en penser, s'il n'a pas eu de système politique ou social, et n'a point dressé le plan d'une société idéale, il a eu des idées nettes, lumineuses, pratiques sur mille pomts de détail ; il a indiqué mille réformes à faire, mille nouveautés utiles dans la constitution politique, dans la législation, dans l'administration de la justice ou des Imances, jusque dans les questions d'hygiène et de voirie. Ce fut un publiciste, un journaliste de génie : est-ce à nous qui savons le w.al que peuvent
faire les grands systèmes de démolition et de reconstruction sociales, est-ce à nous de lui faire un crime d'avoir porté son attention sur les diverses parties de l'édilice, pour les améliorer sans jeter tout à bas?
La curiosité infatifrable et l'intelligence universelle de Voltaire font le plus vif intérêt de sa correspondance. Il a écrit à toutes sortes de gens, et à chaque personne il a parlé le langage de son état et de sa condition. Il a semé ainsi dans ses lettres, au hasard des circonstances, une foule d'idées qui embrassent tout le cercle des connaissances humaines. Quand on les a lues, on ne sait le tout de rien, mais on a entendu disputer sur tout : il n'est pas une branche de la culture humaine, pas un ordre d'activité, vers quoi la curiosité n'ait été attirée, et quelques éléments fournis à la réflexion.
A ce point de vue, les lettres que Voltaire a écrites sur des sujets littéraires, à Frédéric II, à Mme Du DelTand, à tant d'autres, sont particulièrement exquises. Ce n'est pas que le goût de Voltaire soit irréprochable : Voltaire est un classique de décadence; il a des préjugés étroits qui le rendent injuste envers de grands talents, aveugle à des beautés éclatantes. Mais, à tout prendre, peu d'hommes eurent le goût plus fin, et jugèrent les œuvres littéraires avec plus de bon sens et de déhcatesse. Ses erreurs et ses partis pris sont moins choquants dans ses lettres, où la sincérité, la vivacité de l'impression font passer les exagérations; on pardonne à cette verve qui s'emporte, et qui condamne sans appuyer. Il faut surtout entendre Voltaire causer théâtre : ce fut la passion de toute sa vie, et quoique ses chefs-d'œuvre ne nous ravissent guère aujourd'hui, il faut avouer qu'il avait une meiveilleuse connaissance de l'art dramatique et l'instinct de la scène. C'est plaisir de l'entendre discuter scène par scène, et ▼ers par vers, la conduite de ses pièces, diriger ses interprètes, leur marquer les effets, critiquer ses rivaux, et marquer avec une impitoyable clairvoyance la raison de leurs échecs ou la frafiiité de leurs succès,