I. — LA VIE DE L'HOMME DE LETTRES
A Monsieur Lefebvre*.
Votre vocation, mon cher Lefebvre, est trop bien marquée pour y résister. Il faut que l'abeille fasse de la cire» que le ver-à-soie file, que M. de Réaumur* les dissèque, et que vous les chantiez. Vous serez poète et homme de lettres, moins parce que vous le voulez, que parce que la nature Ta voulu. Mais vous vous trompez beaucoup en imaginant que la tranquiUité sera votre partage. La carrière des lettres, et surtout celle du génie, est plus épineuse que celle de la fortune. Si vous avez le malheur d'être médiocre (ce que je ne crois pas), voilà des remords pour la vie ; si vous réussissez, voilà des ennemis : vous marchez sur le bord d'un abîme, entre le mépris et la haine.
(( Mais quoi, me direz-vous, me haïr, me persécuter, parce que j'aurai fait un bon poème, une pièce de théâtre applaudie, ou écrit une histoire avec succès, ou cherché à m'éclairer et à instruire les autres ! »
Oui, mon ami, voilà de quoi vous rendre rrialheureux à jamais. Je suppose que vous ayez fait un bon ouvrage : imaginez-vous qu'il vous faudra quitter le repos de votre cabinet pour solliciter l'examinateur ^ ; si votre manière de penser n'est pas la sienne, s'il n'est pas l'ami de vos amis, s'il est celui de votre rival, s'il est votre rival lui-même, il vous est plus difficile d'obtenir un privilège, qu'à un homme
1. Ce jeune liUératcur, que Vol- I vaux, des Mémoires pour servir à
taire avait recueilli chez lui, mourut peu de temps après, en laissant .|n fragment de tragédie.
2. Ferchaull de Réaumur (1687- 1757), célèbre physicien et naturaliste. U A laissé, entre autres tra-
i'hisloire des insectes (173i-1742).
5. Le censeur, sans l'approhation duquel l'imprimeur n'obtenait point de privilège l'autorisant à publier l'ouvrage et lui en garantissant la propriété.
qui n'a point la protection des femmes d'avoir un emploi dans les finances. Enfin, après un an de refus et de négociations, votre ouvrage s'imprime ; c'est alors qu'il faut ou assoupir les Cerbères de la littérature, ou les faire aboyer en votre faveur. Il y a toujours trois ou quatre gazettes littéraires en France, et autant en Hollande*; ce sont des factions dilférentes. Les libraires de ces journaux ont intérêt qu'ils soient satiriques ; ceux qui y travaillent servent aisément l'avarice du libraire et la malignité du public. Vous cherchez à faire sonner ces trompettes de la Kenommée ; vous courtisez les écrivains, les protecteurs, les abbés, les docteurs, les colporteurs : tous vos soins n'empêchent pas que quelque journaliste ne vous déchire. Vous lui répondez, il réplique : vous avez un procès par écrit devant le public, qui condamne les deux parties au ridicule* C'est bien pis si vous composez pour le théâtre. Vous commencez par comparaître devant l'aréopage de vingt comédiens, gens dont la profession, quoique utile et agréable, est cependant flétrie par l'injuste mais irrévocable cruauté du public. Ce malheureux avilissement où ils sont les irrite ; ils trouvent en vous un client, et ils vous prodiguent tout le mépris dont ils sont couverts. Vous attendez d'eux votre première sentence; ils vous jugent; ils se chargent enfin de votre pièce : il ne faut plus qu'un mauvais plaisant au parterre pour la faire tomber. Réussit-elle,
1. En Hollande, il y eut les Nouvelles de la République des Lettres ilG8i-87) de Bayle ; Vllis.'uire des ouvrages des savants (1C87l'Od), de Basnaçre de Beauval ; les diterses Bibliothèques (168G-95; 1703-15; 17U-30) de Leclcrc; le Mercure historique et politique (1680-1782); en France le Journal des tavans, depuis 1665 ; le Mtr- CHre depuis 1672; le Journal de Trévoux (1701-1782) ; le Nouvellùte du Parnasse (1751-54) et les
Observations sur les écrits mo»
dernes (1735 sqq.) de DcsfonlaiiK*.-.; les Lettres sur quelques écrits du temps (1749) et l'Année littéraire (1754-1776) de Fréron; le Pour et le Contre (1753-1740) do l'ahhé Prévost, le Journal étrangei'{il^i) et la Gazette littéraire de l'Europe (1764) de Suard et de l'abbé Arnaud, etc., etc.
2. Comment Voltaire, qui savait si bien le train des choses, nt c'abstint-il jamais de répliquer ?
la farce qu'on appelle italienne y celle de la Foire, vous parodient*; vingt libelles vous prouvent que vous n'avez pas dû réussir. Des savans qui entendent mal le grec, et ijui ne lisent point ce qu'on fait en français, vous dédaignent ou affectent de vous dédaigner.
Vous portez en tremblant votre livre à une dame de la cour ; elle le donne à une femme de chambre qui en fait des papillotes; et le Liquais galonné qui porte la livrée du luxe insulte à votre habit qui est la livrée de l'indigence.
Enfin, je veux que la réputation de vos ouvrages ait forcé l'envie à dire quelquefois que vous n'êtes pas sans mérite ; voilà tout ce que vous pouvez attendre de votre vivant : mais qu'elle s'en venge bien en vous persécutant ! On vous impute des libelles que vous n'avez pas même lus, des vers que vous méprisez, des sentimens que vous n'avez point. Il faut être d'un parti, ou bien tous les partis se réunissent contre vous.
11 y a dans Paris un grand nombre de petites sociétés où préside toujours quelque femme qui, dans le déclin de sa beauté, fait briller l'aurore de son esprit*. Un ou deux hommes de lettres sont les premiers ministres de ce petit royaume. Si vous négligez d'être au rang des courtisans, vous êtes dans celui des ennemis, et on vous écrase. Cependant, malgré votre mérite, vous vieillissez dans l'opprobre et dans la misère. Les places destinées aux gens de lettres sont données à l'intrigue, non au talent. Ce sera un précepteur qui, par le moyen de la mère de son élève, emportera un poste que vous n'oserez pas seulement regarder.
1. Presque tous les ouvrages nouveaux étaient parodiés. Legraud, Piron, Dominique, Romagnesi, Laujon, Favart se sont surtout distingués eu ce genre. On compte, parmi les pièces les plus célèbres, l'Agnès de Chaillot (1723), parodie de l'Inès de Castro, de La Motte, le Mauvais ménage de Voltaire 1725), parodie de Mariamne: les
Enfants trouvés on le Snllan poli par l'amour (1732), parodie de Zaïre. Voltaire ne vit jamais ces plaisanteries de sang-froid.
2. Les plus célèbres salons du xvui» s. furent ceux de M""' de Lambert, de Tencin, Geoffrui, du Dclfand, Doublet, d'Épinay, Keckcr, de M"» de Lespinasse, de la maréchale de Luxembourg, etc.
Le parasite d*un courtisan vous enlèvera l'emploi auqin^l TOUS êtes propre.
Que le hasard vous amène dans une compagnie où il se trouvera quelqu'un de ces auteurs réprouvés du public, ou de CCS demi-savans qui n'ont pas même assez de mérite pour être de médiocres auteurs, mais qui aura quelque place ou qui sera intrus dans quelque corps ; vous sentirez, par la supériorité qu'il affectera sur vous, que vous êtes justement dans le dernier degré du genre humain.
Au bout de quarante ans de travail, vous vous résolvez à chercher par les cabales ce qu'on ne donne jamais au mérite seul ; vous vous intriguez comme les autres pour entrer dans l'Académie française, et pour aller prononcer, d'une voix cassée, à votre réception, un compliment qui le lendemain sera oublié pour jamais. Cette Académie française est l'objet secret des vœux de tous les gens de lettres; c'est une maîtresse contre laquelle ils font des chansons et des épigrammes jusqu'à ce qu'ils aient obtenu ses faveurs, et qu'ils négligent dès qu'ils en ont la possession.
Il n'est pas étonnant qu'ils désirent d'entrer dans un corps où il y a toujours du mérite, et dont ils espèrent, quoique assez vainement, d'être protégés. Mais vous me demanderez pourquoi ils en disent tous tant de mal jusqu'à ce qu'ils y soient admis, et pourquoi le pubhc, qui respecte assez l'Académie des sciences, ménage si peu l'Académie française. C'est que les travaux de l'Académie française sont exposés aux yeux du grand nombre, et les autres sont ▼oilés. Chaque Français croit savoir sa langue, et se pique d'avoir du goût; mais il ne se pique pas d'être physicien. Les mathématiques seront toujours pour la nation en général une espèce de mystère, et par conséquent quelque chose de respectable. Des équations algébriques ne donnent de prise ni à l'épigramme, ni à la chanson, ni à l'envie ; mais on juge durement ces énormes recueils de vers médiocres, de complimens, de harangues, et ces éloges qui sont quelquefois aussi faux que l'éloquence avec laquelle on les débite. On est fâché de voir la devise de Vimmorialité à la
tête de tant de déclamations, qui n'annoncent rien d'éternel que l'oubli auquel elles sont condamnées.
Il est très certain que l'Académie française pourrail servir à fixer le goût de la nation. Il n'y a qu'à lire ses Remarques sur le Cid*; la jalousie du Cardinal a produit au moins ce bon effet. Quelques ouvrages dans ce genre seraient d'une utilité sensible. On les demande depuis cent années au seul corps dont ils puissent émaner avec fruit et bienséance*. On se plaint que la moitié des académiciens soit composée de seigneurs qui n'assistent jamais aux assemblées, et que, dans l'autre moitié, il se trouve à peine huit ou neuf gens de lettres qui soient assidus. L'Académie est souvent négligée par ses propres membres. Cependant, à peine un des quarante a-t-il rendu les derniers soupirs, que dix concurrens se présentent ; un évêché n'est pas plus brigué ; on court en poste à Versailles ; on fait parler toutes les femmes; on fait agir tous les intrigans ; on fait mouvoir tous les ressorts ; des haines violentes sont souvent le fruit de ces démarches. La principale origine de ces horribles couplets qui ont perdu à jamais le célèbre et malheureux Rousseau^ vient de ce qu'il manqua la place qu'il briguait à l'Académie. Obtenez-vous cette préférence sur un de vos rivaux, votre bonheur n'est bientôt qu'un fantôme : essuyez-vous un refus, votre affliction est réelle. On pourrait mettre sur la tombe de presque tous les gens de letttres :
Ci-git, au bord de l'Hippocrène.
Un mortel longtemps abusé,
1, h&i Sentiments de V Académie sur le Cid furent rédigés par Chapelain.
2. Voltaire ne cessa de réclamer de l'Académie des travaux de ce genre. Il mit sous le patronaf^e de l'Académie son Commentaire sur Corneille, pour lequel il lui demanda souvent son avis.
5. Jean-Baptiste Rousseau (1G70- 1741) s'était présenté, en 1710, à
l'Académie en concurrence avec La.
ilotte, qui fut élu. Il accusa Saurin d'être l'auteur des couplets dilla* matoires où La Moite et d'autres étaient déchirés. L'accusation fut reconnue fausse, et Rousseau fut banni à perpétuité par arrêt du Parlement en 1712. Voltaire et Rousseau étaient ennemis mortels, depuis qu'ils s'étaient rencontrés i Bruxelles en Î722,
Pour vivre pauvre et méprisé, Il se donna bien de la peine.
Quel est le but de ce long sermon que je vous fais ? estce de vous détourner de la route de la littérature? Non ; je ne m'oppose point ainsi à la destinée : je vous exhorte seulement à la patience.