POUR LA LIBERTE DE LA PENSEE
A DM PREMIER COMMIS*.
20 juin 1733
Puisque vous êtes, monsieur, à portée de rendre service aux belles-lettres, ne rognez pas de si près les ailes à nos écrivains, et ne faites pas des volailles de basse-cour de ceux qui, en prenant l'essor, pourraient devenir des aigles; une liberté honnête élève l'esprit, et l'esclavage le fait ramper. S'il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n'aurions aujourd'hui, ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron. Si Milton, Dryden, Pope et Locke n'avaient pas été libres, l'Angleterre n'aurait eu ni des poètes ni des philosophes ; il y a je ne sais quoi de turc à proscrire l'imprimerie : et c'est la proscrire que de la trop gêner. Contentez-vous de réprimer sévèrement les libelles diffamatoires, parce que ce sont des crimes ; mais tandis qu'on débite hardiment des recueils de ces infâmes Calottes*, et tant d'autres productions qui méritent l'hor-
1. Les premiers commis, dans l'ancieD régime, étaient les directeurs des divers services immédiatement au-dessous des ministres, et parfois plus réellement qu'eux. Voltaire est rentré en France depuis 1729 : il est encore tout échaulTé ëe ce qu'il a vu en Angleterre.
2. Le Régiment de la Calotte était une société fondée au com-
mencement du xviii* 9., où l'on plaçait tous les personnages qui s'étaient signalés par une sottise ou une extravagance, en paroles ou ea action. Les Calottes éttient le; brevets d'admission dans la société d'abord on ne demanda pas aux gens leur consentement, et on leur adressait des brevets fort satiriques ; puis la mode s'en mit, les enrôlé*
reur et le mépris, souffrez au moins queBayle* entre en France et que celui qui fait tant d'honneur à sa patrie n'y soit pas de contrebande.
Vous me dites que les magistrats qui régissent la douane de la littérature se plaignent qu'il y a trop de livres. C'est comme si le prévôt des marchands se plaignait qu'il y eût à Paris trop de denrées : en achète qui veut 2. Une immense bibliothèque ressemblé à la ville de Paris, dans laquelle il y a près de huit cent ncille hommes : vous ne vivez pas avec tout ce cliaos : vous y choisissez quelque société et vous en changez. On traite les Uvres de même ; on prend quelques amis dans la foule. Il y aura sept ou huit mille controversistes, quinze ou seize mille romans, que vous ne lirez point; une foule de feuilles périodiques que vous jetterez au feu après les avoir lues. L'homme de goût ne lit que le bon, mais l'homme d'État permet le bon et le mauvais.
Les pensées des hommes sont devenues un objet important de commerce. Les libraires hollandais gagnent un million par an, parce que les Français ont eu de l'esprit. Un roman médiocre est, je le sais bien, parmi les Uvres ce qu'est dans le monde un sot qui veut avoir de l'imagi-
prirent la cliose gaiement, et tout le monde voulut en être. Cela dura jusqu'au milieu du siècle.
1. Bayle (1647-1706), l'auteur du Dictionnaire historique et critique, fut le vrai maître de Voltaire en scepticisme pliilosopliiquc, et lui fournil la plupart des armes avec lesquelles il combaltitle spiritualisme et la religion.
2. Ce qu'il disait avec calme et autorité à un lu-emicr commis, Voltaire ne cessa pondant toute sa vie de le répéter, et souvent en termes plus vifs. « Le commerce des pensées est un peu interrompu en France, écrivait-il le 13 janvier 1767 à Éiie de Beaumont ; on
dit même qu'il n'est pas perii' d'envoyer des idées de Lyon à Paii .
On saisit les manufactures de l'c prit humain comme des étoiles dr fendues. C'est une plaisante politique de vouloir que les hommes soient des sots et de ne faire cousister la gloire de la France que dans l'opéra-comique. Les Anglais en sont-ils moins heureux, moins riches, moins victorieux pour avoir cultivé la philosophie? Ils sont aussi hardis en écrivant qu'en combattant, et bien leur en a pris.
Nous dansons mieux qu'eux, l'avoue; c'est un grand méri!
mais il ne suffit pas. Locke ri Newton v.ilfntbien Dupréet Lulli >
nation. On s'en moque, mais on le souffre. Ce roman fait vivre et l'auteur qui l'a composé, et le libraire qui le débite, et le fondeur, et l'imprimeur, et le papetier, et le colporteur, et le marchand de mauvais vin, à qui tous ceux-là portent leur argent. L'ouvrage amuse encore deux ou trois heures quelques femmes avec lesquelles il faut de la nouveauté en livres, comme en tout le reste. Ainsi, tout méprisable qu'il est, il a produit deux choses importantes, du profit et du plaisir.
Les spectacles méritent encore plus d'attention. Je regarde la tragédie et la comédie comme des leçons de vertu, de raison et de bienséance. Corneille, ancien Romain parmi les Français, a établi une école de grandeur d'âme; et Molière a fondé celle de la vie civile*. Les génies français formés par eux appellent du fond de l'Europe les étrangers qui viennent s'instruire chez nous et qui contribuent à l'abondance de Paris. Nos pauvres sont nourris du produit de ces ouvrages, qui nous soumeMent jusqu'aux nations qui nous haïssent. Tout bien pesé, il faut être ennemi de sa patrie pour condamner nos spectacles. Un magistrat qui, parce qu'il a acheté trop cher un office de judicature, ose penser qu'il ne lui convient pas de voir Cinna, montre beaucoup de gravité et bien peu de goût.
Il y aura toujours dans notre nation polie 'de ces âmes qui tiendront du Goth et du Vandale ; je ne connais pour frais Français que ceux qui aiment les arts et les encouragent. Ce goût commence, il est vrai, à languir parmi nous....
Nous jouissons des Teilles des grands hommes qui ont travaillé pour nos plaisirs et pour ceux des siècles à venir, comme nous recevons les productions* de la nature; on dirait qu'elles nous sont dues. Il n'y a que cent ans que nous mangions du gland ; les Triptolèmes qui* nous ont donné le fromeni le plus pur nous sont indifférons;