VOLTAIRE ET SHAKESPEARE
A Monsieur l'abbé Desfontaines '.
A Cirey, le 14 novembre 1755.
Si l'amitié vous a dicté. Monsieur, ce que j'ai lu dans la feuille trente-quatrième que vous m'avez envoyée, mon cœur en est bien plus louché que mon amour-propre n'avait été blessé des feuilles précédentes. Je ne me plaignais pas de vous comme d'un critique, mais comme d'un ami*, carmes ouvrages méritent beaucoup de censure;
(1719), vivait à Rome : il mourut en 1752. Voltaire l'avait appelé (au 1. VIII de son Charles XII) « puissant génie qui a gouverné l'Espagne assez longtemps pour sa gloire, et trop peu pour la grandeur de cet État ».
1. M. de Chauvelin était alors l'homme de confiance du cardinal de Fleury. Il fut renvoyé et exilé en 1757.
2. Il l'appelle Pollion à cause de la protection qu'il donnait ù Tltic-
riot et à d'autres hommes de lettres,
5. L'abbé Desfontaines (1685- 1745) devint bientôt l'un des plus ardents ennemis de Voltaire. Leurs scandaleux démêlés ne firent lionneiir ni à l'un, qui fut convaincu d'ingratitude, ni à l'autre, qui oublia toute dignité. Cf. p. 191, n. 2.
i. La tragédie de la Mort de César avait été publiée malgré Voltaire : il craignait d'être inquiété pour avoir rendu sympa-
mais moi, je ne méritais pas la perte de votre amitié. Vous avez dû juger, à l'amertume avec laquelle je m'étais plaint à vous-même, combien vos procédés m'avaient affligé; et vous avez vu, par mon silence sur tous les autres critiques, à quel point j'y suis sensible. J'avais envoyé à Paris, à plusieurs personnes, la dernière scène, traduite de Shakspeare, dont j'avais retranché quelque chose pour la représentation d'HarcourtS et que l'on a encore beaucoup tronquée dans l'impression. Cette scène était accompagnée de quelque"^' réflexions sur vos critiques. Je ne sais si mes amis les feront imprimer ou non : mais je sais que, quoique ces réflexions aient été faites dans la chaleur de mon ressentiment, elles n'en étaitmt pas moins modérées. Je crois que M. l'abbé Assehn les a, il peut vous les montrer, mais il faut regarder tout cela comme non avenu.
Il importe peu au public que la Mort de César soit une bonne ou une méchante pièce ; mais il me semble que les amateurs des lettres auraient été bien aises de voir quelques dissertations instructives sur cette espèce de tragédi*' qui est si étrangère à notre théâtre *. Vous en avez parlé et jugé comme si elle avait été destinée aux comédiens français. Je ne crois pas que vous ayez voulu, en cela, flatter l'envie et la malignité de ceux qui travaillent dans ce genre; je crois plutôt que, rempli de l'idée de notre théâtre, vous m'avez jugé sur les modèles que vous connaissez. Je suis persuadé que vous auriez rendu un service aux belleslettres, si, au lieu de parler en peu de mots de cette tragédie comme d'une pièce ordinaire, vous aviez saisi l'occasion d'examiner le théâtre anglais et même le théâtre d'Italie, dont elle peut donner quelque idée. La derrtière scène et
lliUlue un régicide. Il pria Desfontaiues de lui venir ou aide dans son journal ; celui-ci déclara la pièce contraire aux bonnes mœurs, et dit que l'action de Drutus était d'un quaker : mot qui réveillait l'alTaire des Lellres anglaises.
1. L'abbé Asselin avait demandé h Voltaire sa tragédie pour la laire représenter par les élèves du tollc{;e d'Ilarcourt : celte représentation eut lieu le 11 août 173o.