‹ Choix de lettres inédites, écrites (volume 2)Chapitre 75 sur 131 · BRULART A TAVANNES · texte numérisé non relu

BRULART A TAVANNES

Alerle causée à Dijon par rapproche annoncée du duc de Lorraine; la Bourgogne est sans moyens de défense; épouvante générale; conseil de guerre tenu à cette occasion^ où le maire refuse de se rendre; Boucha a fait sonnerie tocno et partir sa famille : cet exemple a été suivi par un grand nombre de personnes; conduite courageuse de Brulart, mesures prises par ses soins; il parvient à rassurer les esprits.

Dijon, le 9 juin 167.t.

Monsieur,

L'avis que reçut il y a quelques jours M. le duc de Navailles^ qu'il était entré quinze ou dix-huit cents hommes, tant Suisses que Milanais, dans la Franche -Comté, outre les troupes qui y étaient déjà, et que M. le duc de Lorraine avait pris sa marche pour venir au même pays avec les siennes, qui étaient accompagnées ou devaient être incontinent suivies de quelques régiments de Tempereur pour faire irruption dans cette province , TobUgea, par une sage précaution, à envoyer une oi*donnance aux principales villes pour faire garde aux portes. J'étais alors chex moi à la campagne, où je reçus en peu d'heures plusieurs messages précipités les uns sur les autres, pour me faire savoir que tout était dans une très grande épouvante dans cette ville ; qu'il y avait eu dans la nuit du 5 au 6 de ce mois une alarme qui avait obligé généralement tous les habitants, même les hauts privilégiés, sans excepter le clergé séculier et régulier, à prendre les armes, et que M. ]k>uchu m'avait fait chercher pour me dire qu'il désirait d'entrer au Parlement, afin d'y faire connaître l'état des choses et que nous pussions pourvoir à la sûreté publique. Je me rendis le même jour en cette ville, où je trouvai l'épouvante plus grande et plus terrible que je ne puis vous l'expliquer. Le lendemain, 7 de ce mois, j'assemblai la Compagnie pour entendre ce que nous voudrait dire M. l'Intendant. Il nous expliqua par le détail tous les avis qu'avait reçus M. de Na-

vailles ; nous dit que nous avions à craindre une insulte du duc de Lorraine, qu'il savait avoir passé le Rhin du côté de Rheinfeld depuis quelques jours <'l); qu'il ne nous attaquerait pas par un sièfre réglé, n'ayant point d'artillerie avec lui, mais seulement qu'il le pourrait faire par surprise, sans savoir le jour ni le moment qu'elle se ferait : nous exposa parle même toutes les fai- Messes de cette ville, tant par les diverses brèches de nos murailles que par le manque d'armes et d'expérience de tous les habitants ; qu'il ne savait pas s'il nous venait du secours, mais que n'y ayant, ni gens de guerre dans cette province, dont nous nous puissions servir, ni commandant pour mettre à notre tète, M. de Navailles s'en devant aller le lendemain du côté de Nancy, now^ avions à prendre des mesures avec promptitude pour la sûreté de cette ville qui, par la réputation et de sa richesse et de son opulence ferait prendre au duc de Lorraine le dessein de la piller; qu'il fallait faire une revue générale et qu'il pourvoirait à tous les frab pour la dépense. Ces discours, avec la connaissance qu'on avait

(1) Au lUoLs de juiii nnz, et à la suite d*une nouvelle canipa^nie de Louid XIV (U)iitre la llollaudc, Teunemi avait jugt^ que le uieilleur moyen d*eu forcer Tabandon , serait de porter la guerre ou France. C'était dàUA ce but <fue Télecteur <le Braudcbour^ et MontécuruUi venaient de combattre pendant trois mois 8ur le Rhin^ où ils avaient ùchoué devant les efforts de Tureune Le bruit répandu dans le même temps de l'entrée du duc de lorraine en Bourgogne^ et qui aurait passé ce fleuve du coté de Rheinfeld, eut pour objet de favoriser cette diversion , qui devait empêcher Tattaque par le Roi de France des forces espagnoles en Flandre. La présence d*une armée étrangère en Franche-Comté venait augmenter ces craintes. Une telle infraction, commise par le Roi d'Espagne , aux traités de neutraUté conclus depuis des siècles pour cette partie de leurs Etats entre ce souverain et la France, deviendra un nouveau grief ((ui fera décider, un au plus tard, la conquête de cette province.

La Bourgogne était, lors de cette alarme, sans commandement militaire et dépourvue de gandsons , (;e qui explique l'efifroi qui s'empara des habitants qui n'avaient pas oublié les désastres commis en 1630 par un autre duc de Lorrame réuni à GaUas^ général de l'armée allemande. Tout autorise à penser que la prise de Maëstricht effectuée par l^uis XIV, le «9 juhi de la même année, empêcha cette diversion ; mie fois maiU'e de celte place, les conmiunications de la France avec la Hollande, qui avai«Mit été ainsi rétabhes, ayant fait renoncer h ce plan de gnerre.

que M. Bouchu avait retiré tous ses principaux meubles et effets dans le Château de cette ville, et qu'il faisait faire chez lui publiquement ses ballots pour les envoyer avec sa femme et sa famille du côté d'Auxerre, augmentèrent le désordre et la frayeur ; chacun crut que le péril était encore plus grand qu'il ne le disait. Le Parlement, de concert avec lui, établit sur-lechamp un conseil de guerre pour pourvoir à toutes choses. Ce conseil en même temps assemblé, on y fit diverses propositions, toutes marquant la confusion où on était. Le maire y fut mandé et refusa de s*y rendre, sous prétexte de quelques honneurs qu'il prétendait et qui ne lui sont pas dus. Enfin, voyant tout aller de travers et sans résolution dans cette assemblée, je pris le parti de m'en aller sur-le-champ à Âuxonne conférer de tout avec M. de Navailles, pour le prier de venir rassurer les peuples par sa présence, ou pour concerter ensemble ce qu'il y avait à faire pour faire cesser l'épouvante qui, depuis trois jours , allait en augmentant. Eu effet, M. l'Intendant disant tout haut qu'il fallait pourvoir à ses affaires particulières pour ne se pas laisser surprendre, et que dans trois jours il pouvait arriver de grands malheurs, parce que les ennemis seraient alors assemblés, la^ plupart prirent la même résolution que lui ; et toute la campagne étant avertie de cette frayeur pubUque, la prit aussi de son côté : de sorte qu'on ne voyait plus qu'une multitude de chariots chaînés se retirer dans cette ville, et d'autres en sortir pour aUer prendre leur sûreté plus loin. Cependant il y eut arrêt dans ce conseil après que j'en fus retiré, M. llntendant encore présent, par lequel il fut ordonné que la garde serait faite comme en éminent péril. J'allai coucher le soir de ce même jour auprès d'Âuxonnc pour m'y rendre le lendemain de bon matin, et retourner encore ici apporter quelque remède au mal qui nous pressait. M. le duc de Navailles, qui ne savait pas encore l'extrémité des choses, fut très surpris à les entendre par ma bouche et improuva tout ce qui avait été dit et fait dans la pensée d'un péril qui n'était qu'imaginaire. Il se résolut aussitôt de venir en cette ville pour guérir les esprits, et m'expliqua toutes choses,

par oiï je connus qu'il n*y a pr^s«Mit<Mn«mt rien à craindre, pa.*; même à la campapne, et que quaud les lorrains, dont on n'a pas encore de nouvelles, stTaient arrivés, ils ne pourraient faire tout au plus que quelques eourses qu'on arrêterait bientôt après ï»ar les ordres qu'il y donnerait et par les troupes dont ces gens-là seraient api»aremment suivis. Mais, rx)mme notre intendant devait se rendre le même jour auprès de lui, il voulut l'attendre avant que de se résoudre sur ma proposition qu'il approuva fort, quoiqu'il fut très aise de ne rien changer au dessein qu'il avait pris de ne point venir ici par pur respect pour M. le Duc. J'attendais donc l'arrivée de M. Bouchu, et cependant j'envoyai ici en diligence et y ériivis de concert avec M. de Navailies pour rassurer les esprits. M. Bouchu arrivé diminua les choses autant qu'il put. Cependant il demeura d'accord cpie, dans la nuit de la grande alarme du 5 au 6, il avait fait sonner le tocsin, et que, Iiier matin, qui était deux jours après, il avait fait sortir de cette ville sa famille et ses chariots pour se retirer du côté d'Auxerre. Enfin, nous convînmes qu'il était nécessaire que M. de Na vaille? fît une ordonnance par laquelle il déclarerait que la garde qu'il avait ordonnée n'étant qu'une simple précaution et n'y ayant aucun péril, on la fierait à la forme ordinaire, sans y comprendre les privilégiés. En même temps je r(?partis d'Auxonne et me rendis ici, à minuit, où il semblait que j'avais envoyé la paix et que j'en apportais la confirmation ; de sorte que toutes les choses vont être apparemment sur un autre pied, et que le calme qui y est présentement se répandra dès aujourd'hui par toute la province. Mais j'ai appris qu'à l'exemple de la retraite de la famille et des effets de notre intendant, il était sorti hier un nombre extraordinaire de gens de qualité, qui se sauvai*^nt avec le même empressement et la même frayeur que si les ennemis eussent dû entrer aujourd'hui à Dijon. Voilà l'état des chose? dont j'ai été bien aise de vous donner avis, afin que vous puissiez dire que tout est présentement tî*anquille et qu'un grand calme vient de succéder à la plus grande épouvante qu'on puisse presque imaginer.

BRULART

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