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ne change pas de résolution et n'abdique aucune de ses maximes, ou pour mieux dire, qu'il reste invariablement le même au milieu de situations opposées. N'est-ce pas le comble de l'habileté qu'un pareil contraste, qui montre l'homme d'Etat sous l'homme de robe, tantôt apaisant la Cour irritée contre le Parlement, tantôt défendant cette Compagnie contre les tendances de la Cour à l'asservir, et conquérant, en restant fidèle à tous, l'estime d'un grand Roi, le meilleur juge en fait de mérite. Si donc l'on a vu Brulart à la tête du Parlement, ferme jusqu'à la roideur, fier jusqu'à l'orgueil, sévère pour les autres comme envers lui-même, on le trouve, dans son exil de 1659, patient jusqu'à la vertu , digne jusqu'à la grandeur, humble sans abaissement, passionné pour son Prince et pour la Compagnie dont il expie les fautes sans y avoir pris part, ainsi que Louis XIV le reconnut dans les lettres de réintégration que nous publions, et qui seront le plus éclatant témoignage de sa conduite.
Ajoutons ces combats sans nombre soutenus par le Magistrat appelé par la place qu'il occupait à y prendre la plus grande part. Quelle vie que celle d'un homme « toujours sous le harnais, » comme il le dit lui-même dans une de ses lettres; luttant contre sa Compagnie si impatiente du frein, centre les Ministres si avides de la maîtriser, contre la Chambre des Comptes qui veut partager ses privilèges, contre les Elus de la province qui s'emparent de sa juridiction, contre la Chambre de ville si fière de ses prérogatives, contre les lieutenants de Roi, ses adversaires les plus acharnés, contre un intendant sans pitié qui opprime des populations aux abois ; lui-même haï de quelques-uns, suspect à plusieurs, envié
du plus grand nombre, calomnié pat ses compétiteurs en autorité, et parfois abandonné par une cour ingrate! Oublierai-je son courage, lorsqu'à l'approche annoncée d'une armée ennemie qui menace la Bourgogne, il accourt, prend le commandement des armes, rassure les populations, organise la défense et fait passer dans les âmes toute son énergie; quand déjà l'intendant de la province lui-même a, dans sa famille, donné l'exemple de la fuite.
Tel fut l'athlète de ces luttes incessantes dont cette correspondance offre le tableau si intéressant pour l'histoire du XVIIe siècle. De nos jours, où les pouvoirs publics, mieux définis, se touchent sans s'entre-choquer, mais aussi, où le patriotisme s'est affaibli par l'unité en toutes choses, trouverait-on, dans des situations analogues, des hommes capables d'y suffire, comme le fit Brulart pendant trente-cinq ans à la tête du Parlement de Bourgogne?
Puis dans un ordre plus sévère de ses devoirs, nous le voyons rendre compte aux ministres de Louis XIV, tantôt d'une accusation de rapt portée contre un conseiller de sa Compagnie, protégé parla faveur; tantôt de guet-apens, de \iolences exercées par des magistrats en robe, sur une femme de qualité et ses valets ; ici, de menées coupables pour arracher à la justice un moine convaincu d'avoir empoisonné l'abbé deCîteaux et ses religieux; là, de l'insulte faite en plein Palais, par un conseiller arrogant, à la Compagnie qui vient d'ajourner sa réception; enfin, et par-dessus ces choses, des irrévérences commises envers lui-même j usque sur son siège au Parlement. Révélations trop fidèles des désordres d'un Corps où la jeunesse l'emporte en nombre, mais où parfois des hommes
graves parviennent à se faire entendre «au milieu de la cohue des chambres assemblées. » Tel se montre ce magistrat dans des lettres intimes, où ces vérités, adoucies, sont relevées d'ailleurs par de belles actions et de grands caractères.
Sans doute il y eut à reprendre des torts ou des erreurs dans une vie si éprouvée. Ecrivain véridique , nous n'en dissimulons aucun (1). Le lecteur les jugera comme nous l'avons fait nous-même, en pénétrant dans cette correspondance conservée entière par son auteur et où il se montre à découvert. C'est ainsi qu'avec les qualités qui le distinguent on voudrait de sa part moins d'attachement à la fortune et de cette avidité pour l'accroître qui apparaît à côté des plus grands devoirs de sa charge , que ce contact offense dans ce qu'ils ont de plus pur et de plus délicat; plus d'indulgence vis-à-vis d'un adversaire qui , comme l'avocat général Miilotet, avait, pendant les troubles de la Fronde, donné des exemples de fidélité incomparables ; moins d'ardeur à solliciter des dignités pour ses plus proches parents; en un mot, ce désintéressement joint à la magnanimité, vertus si rares, qui sont l'apanage des grands Magistrats, et dont auparavant Fremiot avait été en Bourgogne le modèle. Parlerai-je des dédains qu'il affecte vis-à-vis des gens au-dessous de son rang , sinon pour l'en faire excuser par les préjugés de son siècle.
Ainsi l'humanité perce à travers une grande figure dans
(i) Par respect pour la vérité, nous avons dû, dans cette publication nouvelle, où il eût été si facile de laisser certaines pièces dans l'oubli, prouver une fois de plus que nous n'avons jamais confondu le panégyrique avec l'histoire qui se forme pour le jugement des hommes d'Etat, de leurs fautes comme de leurs services.
cette correspondance secrète qui, mise ici en lumière, devient, pour la vie d'un seul homme, une épreuve de conduite que les plus hautes renommées ne subiraient pas sans perte. Chrétien fidèle dans ses harangues, comme il le fut à la mort, on ne voit rien dans ses lettres qui rappelé l'hérésie de Jansénius, qui avait pénétré dans sa Compagnie et qui excita à un si haut point les passions des Parlements. Dans quelques-unes d'entre elles il semble emprunter d'avance le ton et le langage d'un philosophe du XVIIIe siècle. Nous citerons celle qu'il écrit à un gentilhomme de Bourgogne pour le dissuader des vœux religieux , modèle d'une fine bien que regrettable raillerie. Mais que penser de son silence et de celui de sa Compagnie quand il s'agit d'enregistrer ces édits cruels touchant les protestants relaps, et contre lesquels un Corps aussi considérable et un Magistrat aussi grand ne firent pas entendre une seule fois la voix de la pitié î Les illusions de la Cour sur les forces d'une hérésie que des flatteurs avaient présentée comme anéantie dans le royaume ne méritaient-elles pas d'être dissipées par un organe aussi accrédité, ou combattues par l'athlète du lit de justice de 1658. Objectera-t-on qu'alors le droit de remontrances avait été enlevé aux Cours souveraines? Mais le Parlement de Dijon ne l'avait-il pas plus d'une fois ressaisi dans des conjonctures moins importantes pour son honneur, témoin le refus qu'il fit en 1682 de recevoir sans examen le Procureur général Parisot, refus qui ne céda que devant les menaces de la royauté attaquée en cela dans sa plus importante prérogative?
De ces fautes ou de ces erreurs, quelques-unes tiennent au temps où Brulart vécut, c'est-à-dire à la révolution que le
schisme et la Fronde avaient produite dans les esprits, comme ils avaient changé les mœurs de l'époque où ils prirent naissance. Ainsi l'emporte le courant des idées, que les hommes les plus forts n'échappent pas à l'entraînement de leur siècle. En Bourgogne, Denis Brulart, Pierre Jeannin et Etienne Bernard n'avaient-ils pas cédé aux déviations de la Ligue; Jacques Bretagne et Hubert Languet aux emportements de la Réforme; Bouchu à l'esprit séditieux des Parlements; de Brosses aux nouveautés du XVIIIe siècle , qui amenèrent la destruction, qu'il ne voulait pas, de l'ancienne monarchie? Moins célèbre par la renommée que Jeannin, mais supérieur à tous les autres, on peut dire, en terminant, du Magistrat dont nous publions la correspondance, que ce qui fut grand en lui dépassa tellement ce qui resta faible ou défectueux, qu'il doit prendre place parmi les noms célèbres de cette immortelle période de nos annales où la gloire se montra partout ; en un mot, qu'il sut allier ce qui se rencontre si rarement dans les caractères de sa trempe : la science de l'homme d'Etat au génie des lettres et des affaires. C'en est assez pour son éloge, consacré déjà par ce que nous avons fait connaître dans un précédent ouvrage de ses travaux et de sa vie.
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