A M. L'ABBE D'OLIVET
A Cirey, ce 20 octobre (1738).
Ouoique je sois en commerce avec JJewton-Maupertuis et avec Descartes-Mairan*, cela n'empêche pas que Quinlilicnd'Olivet - ne soit toujours dans mon cœur, et que je ne le regarde comme mon maître et mon ami. In domo palris mei mansiones viultœ sunf^, et je peux encore dire, m domo mca. Je passe ma vie, mon cher abbé, avec une dan:e qui fait travailler trois cents ouvriers *, qui entend Newton, Virgile et le Tasse, et qui ne dédaigne pas de jouer au piquet. Voilà l'exemple que je tâche de suivre, quoique de très loin. Je vous avoue, mon cher maître, que je ne vois pas pourquoi l'étude de la physique écraserait les fleurs de la poésie. La vérité est-elle si malheureuse qu'elle ne puisse souffrir les ornements? L'art de bien penser, de parler avec éloquence, de sentir vivement, et de s'exprimer de même, serait-il donc l'ennemi de la philosophie ? Non, sans doute, ce serait penser en barbare. Malebranche, dit-on,
i. Maupertuis, né en 1698, mort en 1739, célèbre géomètre, revenait d'une expédition au pôle, où le gouvernement l'avait envoyé pour mesurer un degré de longitude : cette mission scientifique avait mis le comble à sa réputation. 11 partit en 1740 pour Berlin, où Frédéric l'appelait comme président de l'Académie : c'est là qu'il eut avec Voltaire des démêlés si violents. Voy. Notice, p. xii. — Mairan, né en 1678, mort en 1771, est aussi un physicien et un mathématicien distingué. — Ces deux savants étaient, dans l'Académie des sciences, les représentants
autorisés des deux physiques rivales, celle de Descartes et celle de Newton. C'est sur ce sujet que Voltaire, grand partisan de Newton, correspondait avec eux.
2. Quintilien, célèbre rhéteur romain du premier siècle après J.-C, maitre de Pline le Jeune, et peut-être de Tacite, a composé le WyTeéeVInstitulion oratoire, Aam lequel il défend la rhétorique cicéronienne. Cf. p. 76, note 5.
3. Saint Jean, xiv, 2. — Sentence dont Voltaire use fréquemment, surtout comme d'une leçon de tolérance.