A M. HELVÉTIUS
A Cirey, ce i décembre (1738).
Mon très cher enfant, pardonnez l'expression, la langue du cœur n'entend pas le cérémonial ; jamais vous n'éprouverez tant d'amitié et tant de sévérité : je vous renvoie votre ÉpUre apostillée ^, comme vous l'avez ordonné. Vous et votre ouvrage méritez d'être parfaits. Qui peut ne pas s'intéresser à l'un et à l'autre? Mme la marquise du Chàtelet pense comme moi : elle aime la vérité et la candeur de votre caractère ; elle fait un cas infini de votre esprit ; elle vous trouve une imagination féconde; votre ouvrage lui paraît plein de diamants brillants ; mais qu'il y a loin di-, tant de talents et de tant de grâces à un ouvrage correct ! La nature a tout fait pour vous ; ne lui demandez plus
1. Claude-Adrien Helvétius, né en 17 15, venait d'être pourvu d'une ferme générale; mais il s'adonnait aux belles-lettres, qu'il finit par cultiver exclusivement à partir de 1750, quand il eut résigné sa charge. Après quelques tentatives poétiques, il se tourna vers la philosophie, et publia en 1758 le livre de VEspril, inspiré par un brutal sensualisme, en psychologie et en morale. Cet ouvrage fit scandale et fut brûlé
en 1759, par arrêt du parlement.
Helvétius démentait d'ailleurs par ses mœurs la sécheresse de sa doctrine : c'était pour les gens de lettres l'hôte le plus affable, l'ami le plus dévoué. Il mourut en 1771, laissant un traité de l'Homme, ouvrage posthume.
2. Une épître en vers sur- V Etude, qu'il avait soumise aux hôtes de Cirey, et que Voltaire lui renvoyait avec des apostilles, ou notes critiques.
nen ; demandez tout à l'art ; il ne vous manque plus que de travailler avec difficulté. Vingt bons vers en quinze jours sont malaisés à faire ; et, depuis nos grands maîtres ditesmoi, qui a fait vingt bons vers alexandrins de suite' Je ne connais personne dont on puisse en citer un pareil nombre Et voila pourquoi tout le monde s'est jeté dans ce misérable style marotiqueS dans ce style bigarré et grimaçant où Ion allie monstrueusement le trivial et le sublime le'sérieux et le comique, le langage de Rabelais S celui de Villon 5 et celui de nos jours. A la bonne beure, qu'un laid visage se couvre de ce masque. Rien n'est si rare que le beau naturel ; c'est un don que vous avez; tirez-en donc mon cber ami, tout le parti que vous pouvez; il ne lien^ qu'a vous. Je vous jure que vous serez supérieur en tout ce que vousentreprendrez; mais ne négligezrien. Je vous donne un bon conseil, après vous avoir donné de bien mauvais exemples. Je me suis mis trop tard à corriger mes ouvra-es • je passe actuellement les jours et les nuits à réforme'r la Henriade Œdipe, Brutus, et tout ce que j'ai jamais fait. JN attendez pas comme moi :
Si nolis sanus, curres hydroptcus
(Hor., lib. I, ep. ri, v. 34.)
Je songe à guérir mes maladies; mais vous, prévenez celles qui peuvent vous attaquer. Puisque vous chantez Yétude avec tant d'esprit et de courage, ayez aussi le courage de limer cette production vingt fois; renvoyez-la-moi et que je vous la renvoie encore. La gloire, en ce métier-ci, est
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3. Le plus grand poète français recueils intitules le PeTi Itt du quinzième siècle, vrai ^amin Grand Testament.
comme le royaume des cieux, et violenli rapiunt illud^. Que je sois donc votre directeur- pour ce royaume des belleslettres; vous êtes une belle âme à diriger. Continuez dans le bon chemin, travaillez; je veux que vous fassiez aux belles-lettres et à la France un honneur immortel. Plutus^ ne doit être que le valet de chambre d'Apollon; le tarif* est bientôt connu, mais une épître en vers est un terrible ouvrage. Je défie vos quarante fermiers généraux de le faire. Adieu; je vous embrasse tendrement; je vous aime comme on aime son fils. Mme du Chàtelet vous fait les compliments les plus vrais; elle vous écrira, elle vous remercie.
Allons, qu'un ouvrage qui lui est adressé soit digne de vous et d'elle. Vous m'avez fait trop d'honneur dans cet ouvrage, et cependant je vous rends la vie bien dure. Adieu; je vous souhaite la bonne année. Aimez toujours les art* et Cirey.