C'est-à-dire à la gêne
HO
VOLTAIRE
dix lettres anciennes de vous qui expliquent, qui détaillent tout le fait, toute l'horreur connue de l'abbé Desfontaines', vous affectiez aujourd'hui du mystère? Où diable avez-vous pris d'écrire une lettre ostensible ix Mme du Chàtelet? une lettre publique ? la compromettre à ce point ! montrer, dites-vous, votre lettre à deux cents personnes! à des gens de cour ! vous faire dire qu'il y a de la dignité dans cette lettre ! Vous, de la dignité ! à Mme du Chàtelet ! sentez-vous bien la force de ce terme? Je vous parle vrai, parce que je suis votre ami. Votre lettre ostensible, dont on ne voulait point, votre long silence, vos excuses sont autant d'outrages à la bienséance, à l'amitié et à Mme du Chàtelet. Est-il possible que dans cette occasion vous ayez pu consulter autre chose que votre cœur? Voyez que de malentendus votre silence a causés ! Enfin tout ceci était bien simple. Vous avez été cité avec raison, et, comme j'en ai droit, dans une lettre publique^; vous vous trouvez entre votre ami et un monstre qui vous a mordu ^. Voudrez-vous fuir à la fois votre ami et ce monstre, de peur d'être mordu encore? je suis un homme de lettres, et vous un amateur; j'ai de la réputation par mes travaux, et vous par votre goût; l'abbé Desfontaines nous a souvent attaqués l'un et l'autre; il est clair qu'il y aurait la plus extrême lâcheté h l'un de nous deux d'abandonner l'autre, de tergiverser, de craindre un scélérat qui offense un ami ; il est clair qu'un silence de seize jours, en pareille occasion, est un outrage
1. Notamment ce fait, que Dcsfoiitaines avait écrit, sous le titre d'Apologie de Y., un pamphlet contre Voltaire au moment même où il venait d'éprouver sa générosité. Voy. p. 2o, note 1.
2. Une lettre de Voltaire à Maffei. insérée dans le Préserva-
tif, libelle contre Desfon laines auquel la VoUairomanie servait de réplique : Voltaire en effet y engagesit la responsabilité de Thieriot.
5. Desfontaines, dans leDiction' naire néologique, traite Thieriot de colporteur et de faquin.
plus grand de la part d'un ami, qu'un libelle n'est offensant de la part d'un coquin méprisé.
Voilà le point essentie/, voilà toute l'affaire, voilà ce qui a pensé' faire prendre des résolutions extrêmes-; et enfin, quand au bout de seize jours vous m'écrivez, que voulezvous qu'on pense, sinon que vous avez attendu que l'exécration publique contre Desfontaines vous forçât enfin de revenir à l'amitié? C'est ce que je ne peux ôler de la tête de tout ce qui est ici, et il y a beaucoup de monde; mais c'est ce que je ne pense point. Je vous l'ai dit, je vous l'ai redit, je vous aime, et je compte sur vous; et c'est parce que je vous aime tendrement que je vous gronde très sévèrement, et que je vous prie d'écrire comme par le passé, de rendre compte des petites commissions, de parler avec naïveté 3 à Mme du Chàtelet, qui peut vous servir infiniment auprès du prince*. L'affaire des souscriptions, si elle dure encore, est essentielle S; et votre honneur, votre devoir, je dis le devoir le plus sacré, est de les payer de mon argent s'il s'en trouve. Cela a paru si essentiel à M. et Mme du Chàtelet, que vous les outrageriez en faisant sur cela la moindre représentation. Il ne faut rougir ni de faire son
1. Penser suivi d'un infinitif, tans préposition, même avec un nom de chose pour sujet, a le sens à' être sur le point de...
2. Mme du Chàtelet disait de Thieriot, dans une lettre à d'Argental, et (détail touchant) avant que Voltaire sût le premier mot de cette affaire : « S'il ne fait pas à M. de Voltaire la réparation la plus authentique, je le poursuivrai au bout de l'univers pour l'obtenir ».