A M. DE VAUVENARGUES, A NANCY
Paris, le IS avril (1743).
J'eus l'honneur de dire hier à M. le duc de Duras ^ que je venais de recevoir une lettre d'un philosophe plein d'esprit, qui d'ailleurs était capitaine au régiment du Roi. Il
1. Le marquis de Vauvenargues, né en 1715, mort en 17i7, était capitaine au régiment du roi, en garnison alors à Nancy. La retraite de Prague (1742) avait épuisé les forces de ce jeune et brillant officier : il consacrait ses loisirs forcés à des écrits de morale et de critique, et avait pris Voltaire pour conûdent de ses essais. — Cette lettre de Voltaire est
une réponse à celle que Vauvenargues venait de lui écrire (4 avril).
2. Né en 1715, mort en 1789; maréchal de France, gentilhomme de la chambre du roi ; plus distingué comme homme du monde que comme militaire, il fut élu à l'Académie française en 1775 ; i!
aimait les lettres et montrait une faveur discrète pour les idées nouvelles.
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devina aussitôt M. de Vauvenargues. Il serait en effet fort difficile, monsieur, qu'il y eût deux personnes capables d'écrire une telle lettre ; et depuis que j'entends raisonner sur le goût, je n'ai rien vu de si fin, de si approfondi que ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire.
Il n'y avait pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s'avouer à eux-mêmes que Corneille n'était souvent qu'un déclamateur*; vous sentez, monsieur, et vous expri mez cette vérité en homme qui a des idées bien justes et bien lumineuses. Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi sage et aussi fin donne la préférence à l'art de Racine, à cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le faut ; mais en même temps je suis persuadé que ce même goût, qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l'art de Racine, vous fait admirer le génie de Corneille, qui a créé la (ragédie dans un siècle barbare-. Les inventeurs ont le premier rang, à juste titre, dans la mémoire des hommes. Newton en savait assurément plus qu'Archimède ; cependant les Équipondéranls d'Arcliimède seront à jamais un ouvrage admirable '. La belle scène d'Horace et de Curiace *, les deux charmantes scènes du Cid^, une grande partie de Cinna, le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline ^, la moitié du dernier acte de Rodogune, se soutien-
à ses inventions, le principal défenseur de la ville. 11 a nolamment établi les principes de la statique; son trailé de VÉquilibre des cor2}s plotif/és dans un fluide est celui que Voltaire désigne ici.
i. Horace, acte II, se. 3.