Sur la duchesse du Maine, voy. p. 65, note
3. C'est la tragédie qu'il intitulera Rome sauvée. — Crébilion avait fait représenter au commencement de 1749 un Catiliua qu'il tenait depuis dix-huit ans en
porfefeuille. Mme de Pompadour s'était fait gloire de protéger l'œuvre du vieux poète et avait obtenu pour lui du roi des frais de mise en scène, faveur analogue à celle qui venait d'être accordée à la Sémii-amis de Voltaire (voy. page précéd., note 2). Cette pièce de Crébilion, néanmoins, eut peu de succès : l'auteur avait dénaturé violemment les données de l'histoire, rabaissé le caractère de Cicéron, et mêlé une intrigue d'amour à cette terrible page. La duchesse du Maine se mit au nombre des censeurs, encouragea Voltaire à refaire cette tragédie de Crébilion, comme naguère Sémiramis :
aussi Voltaire feint-il de n'être que l'exécuteur des ordres de la duchesse. Voy. Notice, p. xvm.
106 VOLTAIRE
remis sa vengeance en d'indignes mains. Je ne réponds, madame, que de mon zèle ; il a été peul-ôtre trop prompt. Je me suis telicincnt rempli l'esprit de la lecture de Cicéron, de Salluste et de Plutarque, et mon cœur s'est si fort échauflë par le désir de vous plaire, que j'ai fait la pièce eu huit jours. Vous aurez la bonté, madame, d'y compter aussi luiit nuits. Enfin l'ouvrage est achevé; je suis épouvanté de cet effort; il n'est pas croyable, mais il a été fait pour Mme la duchesse du Maine.
Mme du Cliâtelel, à qui j'apportais un acte tous les deux jours, était aussi étonnée que moi. Il y a ici trois ou quatre personnes qui ont le goût très cultivé et même très difficile', qui He veulent point que l'amour avilisse un sujet si terrible; qui me croiraient perdu si la galanterie de R;icine venait affaiblir entre mes mains la vraie tragédie, qu'il n'a connue que dans Alhalie; qui me croiraient perdu encore, si je tombais dans les déclamations de Corneille; qui veulent une action continue, toujours vive, toujours intriguée, toujours terrible; un tableau fidèle et agissant de Rome entière; Cicéron dans sa grandeur. César dans l'aurore de la sienne et déjà au-dessus des autres hommes; les Calilinaires en action, la vérité fidèlement observée, et, pour toute fiction, Catilina éperdument épris de sa femme, avec qui il est marié en secret, femme vertueuse et qui aime véritablement son mari; Catilina forcé de tuer le père de sa femme, dans l'instant que ce Romain va révéler la conspiration. Voilà en gros, madame, ce que l'on désirait et ce que l'on a trouvé pour le fond. Peut-être la longue habitude que j'ai de faire des vers, la subhmité du sujet, surtout l'ardeur de vous plaire, m'ont élevé audessus de moi-même. Mme du Châtclet me flatte que Votre
l. Entre autres Tressan et Saint-Lambert.
Altesse trouvera Catilina le moins mauvais de mes ouvrages; je n'ose m'en flaller. Je le souhaite pour l'Jionneur des lettres, si indignement déshonorées; et il faut, de plus, qu'un ouvrage t'ait par vos ordres soit bon. Mais enfin, que mon obéissance et mon zèle me tiennent lieu de quelque chose. Protégez donc, madame, ce que vous avez créé.
On m'apprend que votre protection nous donne l'abbé Le Blanc pour confrère à l'Académie*. 11 vous est plus aisé, madame, de donner une place au mérite, que de donner le talent nécessaire pour faire Calilina.
11 faut à présent revoir avec un flegme sévère ce que j'ai fait avec le feu de l'entliousiasme''; il s'agit d'être correct et élégant; voilà ce qui coûte plus qu'une tragédie. Je ne me console point de n'être point aux pieds de Votre Altesse dans Anet^; c'est là que j'aurais dû travailler; mais votre royaume est partout.
J'ai combattu pour vous sur la frontière contre les barbares^; c'est votre étendard que je porte.
Je suis avec un profond respect, etc.
1. Cf. p. 76, note 1. — L'abbé Le Blanc, candidat perpétuel à l'Académie, ne put jamais en forcer les portes.
2. Catilina ne fut joué qu'au mois de novembre, chez Voltaire et par ses amis ; la première représentation de Rome sauvée à la Comédie n'eut lieu qu'en 1732, le 24 février.
3. Célèbre château près de Dreux, construit en 1548 par Philibert Delorme et décoré par le sculpteur Jean Goujon, sur l'ordre do Henri 11, pour Diane de Poitiers, détruit en 1792; on peut en voir le portail à l'École des beaux-arts, à Paris.