A MADEMOISELLE CLAIRON
Janvier (1750).
Vous avez dû recevoir, mademoiselle, un changement très léger, mais qui est très important-. Je ne crois pas m'aveugler; je vois que tous les véritables gens de lettres rendent justice à cet ouvrage, comme on la rend à vos talents. Ce n'est que par un examen continuel et sévère de moi-même, ce n'est que par une extrême docilité pour de sages conseils, que je parviens chaque jour à rendre la pièce moins indigne des charmes que vous lui prêtez.
Si vous aviez le quart de la docilité dont je fais gloire, vous ajouteriez des perfections bien singulières à celles dont vous ornez votre rôle. Vous vous diriez à vous-même quel effet prodigieux font les contrastes, les inflexions de voix, les passages du débit rapide à la déclamation douloureuse, les silences après la rapidité, l'abattement morne et s'exprimant d'une voix basse, après les éclats que donne l'espérance ou qu'a fournis l'emportement. Vous auriez lair abattu, consterné, les bras collés, la tête un peu
t. Célèbre tragédienne (son vrai nom était Claire Leyris de Latude), née en 1723, morte en 1803. Elle avait débuté en 17i3, à la Comédie française, où elle devint proinptement la rivale de Mlle Dumesnil, qu'elle surpassait par les dons physiques. Son humeur hautaine, plus encore que sa mauvaise santé, la fit renoncer à la scène dès 1765. Peu d'actrices furent plus qu'elle adulées par le public et par les écrivains : on voit par cette lettre, et par trois autres qui la précédèrent, sur le même sujet, combien il
fallait de précautions, même à Voltaire, son fervent admirateur, pour lui glisser quelques avis.
2. Au rôle d'Electre, dans la tragédie d'Oresle. Cette pièce , représentée le 12 janvier, élait destinée à rabaisser dans l'opinion VÉleclre deCrébillon, vieille déjà de quarante ans. Aussitôt après la première représentation, Voltaire avait repris son œuvre, et annonçait qu'elle serait jouée la seconde fois « avec les corrections qui ont paru nécessaires ». II venait d'envoyer à Mlle Clairon son rôle remanié.
VOLTAIRE
baissée, la parole basse, sombre, entrecoupée. Quand Iphi^e* vous dit :
Pararuùne- nous conjure De ne point approcher de sa retraite obscure; Il y va de ses jours....
vous lui répondriez, non pas avec un ton ordinaire, mais avec tous ces symptômes du découragement, après un ah! très douloureureux,
Ahl.... que m'avez-vous dit?
Vous vous êtes trompée....
(Acte II, se. 7.)
En observant ces petits artifices de l'art 5, en parlant quelquefois sans déclamer, en nuançant ainsi les belles couleurs que vous jetez sur le personnage d'Electre, vous arriveriez à cette perfection à laquelle vous touchez, et qui doit être l'objet d'une âme noble et sensible. La mienne se sent faite pour vous admirer et pour vous conseiller; mais, si vous voulez être parfaite, songez que personne ne l'a jamais été sans écouter des avis, et qu'on doit être docile à proportion de ses grands talents.