A M. L'ABBÉ DE COiNDILLAC», A PARIS
Vous serez peut-être étonné, monsieur, que je vous fasse si lard des remercîments que je vous dois depuis si longtemps : plus je les ai différés, et plus ils vous sont dus-. Il m'a fallu passer une année entière au milieu des ouvriers (i des historiens 5. Les njustcmenls de ma campagne, les événements contingents de ce monde*, et je ne sais quel Orphelin de la Chine^ qui s'est venu jeter à la traverse, ne m'avaient pas permis de rentrer dans le labyrinthe de la mélaphysiquc. Enfin j'ai trouvé le temps de vous lire avec l'attention que vous méritez. Je trouve que vous avez raison dans tout ce que j'entends, et je suis sûr que vous auriez raison encore dans les choses que j'entends le moins, et sur lesquelles j'aurais quelques petites diflicullés. Il me semble que personne ne pense ni avec tant de profondeur, ni avec tant de justesse que vous.
J'ose vous communiquer une idée que je crois utile au genre humain. Je connais de vous trois ouvrages : V Essai sur Vorigine des connaissances humaines, le Traité des sensa-
1. L'abbé de Condillac, célèbre philosophe français, dont l'inlUicnce s'est maintenue clans l'enseignement jusqu'à Victor Cousin, est né en 1715, mort en 178U. Il fut un des ins)iii';Ueurs de l'Eiici/clvpcclie. En 1757, il fut clioisi comme précepteur de l'inlant duc de Parme. A son retour |17(J8; Condillac entra à l'AcaJoniio IVançaise et poursuivit la publication de ses travaux philosophiques. — Il est frère de l'abbé de Mably, l'historien.
2. Pour le Traité des sensations (175i), ou pour celui àos Animaux (1755).