A M. LE MARQUIS DE CnAUVELIN
A Ferney, 13 février (1763).
Je deviens à peu près aveugle, monsieur. Un petit garçon ^, qui passe pour être plus aveugle que moi, et qui a servi comme s'il était clairvoyant, s'est un peu mêlé des affaires de Ferney. Ce fut hier que le mariage fut consommé; je comptais avoir l'honneur d'en écrire à Votre Excellence. Deux époux qui s'aiment sont les vassaux naturels de madame l'ambassadrice et de vous. Je goûte le seul bonheur convenable à mon âge, celui de voir des heureux. 11 y a de la destinée dans tout ceci ; et où n'y en a-t-il point?
J'arrive au pied des Alpes, je m'y établis ; Dieu m'envoie Mlle Corneille^ ; je la marie à un jeune gentilhomme qui se trouve tout juste mon plus proche voisin ; je me fais deux enfants que la nature ne m'avait point donnés; ma famille, loin d'en murmurer, en est charmée : tout cela tient un peu du roman.
Pour rendre le roman plus plaisant, c'est un jésuite qui a marié mes deux petits'*. Joignez k tout cela la naïveté de Mlle Corneille, à présent Mme Dupuits; naïveté aussi ^singulière que l'était la sublimité de son grand-père.
Je jouis d'un autre plaisir, c'est celui d'un succès de l'affaire des Calas : elle a déjà été rapportée au conseil de la manière la plus favorable, c'est-à-dire la plus juste''. Ceci
2. Le dieu Cupidou : allusion au mariage de Mlle Corneille ayec M. Dupuils.