A M. LE CARDINAL DE BERNIS
A Ferney, 29 juillet (1763)
Je me suis imaginé, monseigneur, qu'à la longue je pourrais bien vous ennuyer en vous parlant de la douceur de vivre à la campagne, et de cultiver en paix la philosophie et son jardin ^. J'ai voulu animer un peu le commerce littéraire dont Votre Éminence veut bien m'honorer : je ne me suis pas borné à faire mes foins; j'ai fait une tragédie''. Celle-ci n'a pas été faite en six jours*. Il faut avouer que j'y en ai mis douze. Je ne puis travailler que rapidement, quand une fois je suis échauffé. Vous sentez bien qu'il vaut autant esquisser son sujet en vers qu'en prose ; cela est moins ennuyeux pour les personnes qu'on prend la liberté de consulter, et on corrige ensuite les mauvais vers qu'on
1. Bernis est né en 1715. Après avoir pris les ordres, il vint à Paris et s'y fit remarquer par l'élégance de ses petits vers, si constamment fleuris que Voltaire surnomma l'auteur Babet la bouquetière. Leurs relations furent d'abord toutes littéraires. Bernis, grâce à la protection de Mme de l'ompadour, fut élu à vingt-neuf ans membre de l'Académie française, et bientôt après élevé aux plus hautsemploispolitiques, dans lesquels il se montra plus sérieux, et même plus capable, qu'on n'aurait pu l'attendre d'un abbé régence et d'un poète galant. Ambassadeur à Venise, cardinal, ministre des affaires étrangères, il
fut exilé en 1758 pour avoir soutenu, contrairement à sa prolectrice, la nécessité de la paix. Il se retira dans le château de Vic-sur- Aisne, dépendant de son abbaye de Sai"nt-Médard de Soissons; enfin, nommé archevêque d'Albé en 176i, il fut bon prélat, cardinal zélé pour les intérêts de la Franco, et mourut en 1794 à Rome, où il vivait modestement des libéral! tés de la cour d'Espagne.
2. C'est le mot de Pangloss qui sert de conclusion à Candide :
0 II faut cultiver notre jardin ».