A MADAME LA MARQUISE DU DEFFANT
Ferney, 6 janvier (1764).
Je ne m'étonne plus, madame, que vous n'ayez pas reçu )a Jeanne^ que je vous avais envoyée par la poste, sous le contreseing d'un des administrateurs ^. Aucun livre ne peut entrer par la poste en France sans être saisi par des commis, qui se font, depuis quelque temps, une assez jolie bibliothèque, et qui deviendront en tous sens des gens de lettres. On n'ose pas même envoyer des livres à l'adresse des ministres. Enfin, madame, comptez que la poste est infiniment curieuse; et, à moins que M. le président llénault ne se serve du nom de la reine^ pour vous faire avoir une Pucelle, je ne vois pas comment vous pourrez parvenir à en avoir des pays étrangers.
Je m'amusais à faire des contes de ma mère Voie*, ne pouvant plus lire du tout. Je ne suis pas précisément comme vous, madame; mais vous souvenez-vous des yeux de l'abbé de Chaulieu, les deux dernières années de sa vie?
1. Le poème de la Pucelle: la piciïiiôre édition avouée par l'auttur était de 17G2.
2. M. Janel. C'est à lui que Voltaire adressait les livres qu'il craignait de voir saisis; on voit que les commis ne s'intimidaient pas pour si peu. Cf. p. 90, note 5.