A M. DAMILAVILLE
14 mars (1764)
Mon cher frère, je reconnais votre cœur au zèle et à la douleur que l'intérêt d'un ami vous inspire. Vous avez l'un et l'autre une belle âme. Mais rassurez-vous ; votre ami n'a certainement rien à craindre de la rapsodie dont vous me parlez^. Quand même cette satire aurait cours pendant huit jours (ce qui peut bien arriver, grâce à la malignité humaine), la foule de ceux qui sont attaqués dans cette rapsodie ferait cause commune avec M. Diderot, et celte satire ne lui ferait que des amis. Mais, encore une fois, ne craignez rien; on m'écrit que cet ouvrage a révolté tout' le monde. L'auteur n'est pas adroit. Quand on veut nuire dans un ouvrage, il faut qu'il soit bon par lui-même, et que le poison soit couvert de fleurs : c'est ici tout le contraire.
1. C'est une jeune Indienne que des circonstances romanesques ont fait aimer d'un jeune Européen, et qui apprend de lui, avec surprise, les préjugés sur lesquels reposent les mœurs des peuples soi-disant civilisés.
2. Ké en 1719, mort en 1768, premier commis du Vingtième, à l'administration des finances; ami inlirae de Diderot et corres-
pondant assidu de Voltaire. 11 f.l des articles spéciaux pour VEncyclopédie, sans les signer, à cause de ses fonctions : c'était un des hommes les plus passionnés de son parti contre la religion.
5. La Diuiciade, poème satirique lie l'alissot, imité de Pope, où Diderot, Maniiontel et autres encyclopédistes étaient violemment diffamés.
Il est vrai qua l'auteur a des prolecteurs'; mais les protecteurs veulent être amusés, et ils ne le seront pas. L'ouvrage sera oublié dans quinze jours ; et le grand monument qu'érige M. Diderot doit faire à jamais l'honneur de la nation. J'attends V Encyclopédie'^ avec l'imjiatience d'un homme qui n'a pas longtemps à vivre, et qui veut jouir avant sa mort. Plût à Dieu qu'on eût imprimé cet ouvrage en pays étranger! Quand Saumaise' voulut écrire librement, il se retira en Hollande ; quand Descartes voulut philosopher, il quitta la France : mais puisque M. Diderot a voulu rester à Paris, il n'a d'autre parti à prendre que celui de s'envelopper dans sa gloire et dans sa vertu.
Il est bien étrange, je vous l'avoue, que la police souffre une telle satire, et qu'on craigne de publier la Tolérance''. Mais rien ne m'étonne; il faut savoir souffrir, et attendre des temps plus heureux.
On dit que l'abbé de La Tour-du-Pin est à la Bastille pour les affaires des jésuites ; c'est un parent de Mlle Corneille, devenue Mme Dupuits. C'est lui qui sollicita si vivement une lettre de cachet pour ravir à Mlle Corneille Pasile que je lui offrais chez moi ^. Où en serait cette pauvre enfant, si elle n'avait eu pour protecteur que ce mauvais parent? Mon cher frère, les hommes sont bien injustes; mais de toutes les horreurs que je vois, la plus cruelle, à mon gré,