Sur Élie de Beaumont, voy
p. 296, note 2. — Le Mémoire dont il s'agit ici est le troisième d'Élie de Beaumont sur cette affaire : il était présenté aux requêtes de l'hôtel, qui devaient rendre, le 9 mars 1705, en faveur de Calas, un arrêt définitif de réhabilii-ii,'n.
était innocent*. Je lui répondis que son crime n'était pas vraisemblable, mais qu'il était moins vraisemblable encore que des juges eussent, sans aucun intérêt, fait périr un innocent par le supplice de la roue.
J'appi'is le lendemain - qu'un des enfants de ce malheureux père s'était réfugié en Suisse, assez près de ma chaumière. Sa fuite me fit présumer que la famille était coupable. Cependant je fis réflexion que le père avait été condamné au supplice comme ayant seul assassiné son fils pour la religion, et que ce père était mort âgé de soixante-neuf ans. Je ne me souviens pas d'avoir jamais lu qu'aucun vieillard eût été possédé d'un si horrible fanatisme. J'avais toujours remarqué que cette rage n'attaquait d'ordinaire que la jeunesse, dont l'imagination ardente, tumultueuse et faible, s'enfiamme par la superstition. Les fanatiques des Cévennes ^ étaient des fous de vingt à trente ans, stylés à prophétiser dès l'enfance. Presque fous les convulsionnaires ■* que j'avais vus à Paris en très grand nombre étaient de petites filles et de jeunes garçons.... Les fameux assassins, armés par le fanatisme, ont tous été de jeunes gens, de même que tous ceux qui ont prétendu être possédés; jamais on n'a vu exorciser^ un vieillard. Cette idée me fit douter d'un crime qui d'ailleurs n'est guère dans la nature. J'en ignorais les circonstances.
Je fis venir le jeune Calas chez moi. Je m'attendais à voir
1. Voy. la lettre 114. Ce voyageur était M. Audibert, négociant de Marseille.
2. Léj,'ère erreur : il n'apprit que vers la fin d'avril la présence à Genève de Donat Calas.
3. Les Camisards, protestants des Cévennes, qui se soulevèrent en inSa, après la révocation de l'édil de ÎSautcs, et dont la révolte
fut étouffée dans le sang en 1704.
4. Les jansénistes fanatiques qui, après la mort du diacre Paris (1727), venaient au cimetière de Saint-Médard se livrer à des actes d'exaltation religieuse sur le tombeau de ce prétendu saint.
5. L'exorcisme se pratiquait sur les possédés du démon ou énerguménes.
326 VOLTAIRE
un énergumène tel que son pays en a produit quelquefois. Je vis un enfant simple, ingénu, de la physionomie lapins douce et la plus intéressante, et qui, en me parlant, faisait des efforts inutiles pour retenir ses larme.-. 11 me dit qu'il était àNimesen apprentissage chez un fabricant, lorsque la voix publique lui avait appris qu'on allait condamner dans Toulouse toute sa famille au suiiplice ; que presque tout le Languedoc la croyait coupable, et que, pour se dérober à des opprobres si affreux, il était venu se cacher en Suisse.
Je lui demandai si son père et sa mère étaient d'un caractère violent : il me dit qu'ils n'avaient jamais battu un seul de leurs enfants, et qu'il n'y avait point de parents plus indulgents et plus tendres.
J'avoue qu'il ne m'en fallut pas davantage pour présumer fortement l'innocence de la famille. Je pris de nouvelles informations de deux négociants de Genève', d'une probité reconnue, qui avaient logé à Toulouse chez Calas. Ils me confirmèrent dans mon opinion. Loin de croire la famille Calas fanatique et parricide, je crus voir que c'étaient des fanatiques qui l'avaient accusée et perdue. Je savais depuis longtemps de quoi l'esprit de parti et la calomnie sont capables.
Mais quel fut mon étonnement lorsque, ayant écrit en Linguedoc sur celte étrange aventure, catholiques et protestants me répondirent qu'il ne fallait pas douter du crime des Calas! Je ne me rebutai point. Je pris la liberté d'écrire à ceux mêmes qui avaient gouverné la province, à des commandants de provinces voisines, à des ministres d'État-; tous me conseillèrent unanimement de ne me point mêler d'une si mauvaise affaire ; tout le monde me condamna, et je persistai; voici le parti que je pris.
1 Vuy. |i. 2'jC, iiolc 1. I Guyemie; S^iinUFIorcntin, minis
2. Uicliclicu, souveineui- de I trodElalil.araoignon.clianceJicr.
La veuve Calas, à qui, pour comble de malheur et d'outrago, on avait enlevé ses filles *, était retirée dans une solitude- où elle se nourrissait de ses larmes, où elle attendait la mort. Je ne m'informai point si elle était attachée ou non à la religion protestante, mais seulement si elle croyait un Dieu rémunérateur de la vertu et vengeur des crimes. Je lui fis demander si elle signerait au nom de ce Dieu que son mari était mort innocent; elle n'hésita pas. Je n'hésitai pas non plus. Je priai M. Mariette ' de prendre au conseil du roi sa défense. 11 fallait tirer Mme Calas de sa retraite, et lui faire entreprendre le voyage de Paris
On vit alors que s'il y a de grands crimes sur la terre, il y a autant de vertus ; et que si la superstition produit d'iiorribles malheurs, la philosophie les répare.
Une dame dont la générosité égale la haute naissance*, qui était alors à Genève pour faire inoculer ^ ses filles, fut la première qui secourut cette famille infortunée. Des Français retirés en ce pays la secondèrent; des Anglais qui voyageaient se signalèrent ; et, comme le dit M. de Beaumont, il y eut un combat de générosité entre ces deux nations, à qui secourrait le mieux la vertu si cruellement opprimée.
Le reste, qui le sait mieux que vous? qui a servi l'innocence avec un zèle plus constant et plus intrépide? combien n'avez-vous pas encouragé la voix des orateurs, qui a été entendue de toute la France et de l'Europe attentive? Nous avons vu renouveler les temps où Cicéron justifiait, devant une assemblée de législateurs, Amerinus accusé de parricide^...
La raison remporte donc de grandes victoires parmi