La lettre précédente (oclobis
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l'abbé de Saint-Remy, g^iii est un bœuf% et sur lequel il ne compte nullement ; un nommé Guiry, qui n'est qu'un valet, et un nommé Bussy, qui n'est qu'un petit garçon. Un homme d'esprit, qui serait le quatrième secrétaire, aurait sans doute toute la confiance et tout le secret de l'ambassadeur.
Si l'homme qu'on demande veut des appointements, il en aura; s'il n'en veut point, il aura mieux et il en sera plus considéré; s'il est habile et sage, il se rendra aisément le maître des affaires sous un ambassadeur jeune, amoureux de son plaisir 2, inappliqué et qui se dégoûtera aisément d'un travail journalier. Pour peu que l'ambassadeur fasse un voyage à la cour de France, ce secrétaire restera sûrement chargé des affaires; en un mot, s'il plaît à l'ambassadeur, et s'il a du mérite, sa fortune est assurée.
Son pis aller sera d'avoir fait un voyage dans lequel il se sera instruit, et dont il reviendra avec de l'argent et de la considération. Voilà quel est le poste que je vous destinais, ne pouvant pas vous croire assez insensé pour refuser ce qui fait l'objet de l'ambition de tant de personnes, et ce que je prendrais pour moi de tout mon cœur.
La première de vos lettres qui m'apprit cet étrange refus me donna une vraie douleur; la seconde, dans laquelle vous me dîtes que vous êtes prêt d'accepter, m'a mis dans un embarras très grand; car j'avais déjà proposé M. Davou. Voici de quelle manière je me suis conduit. J'ai détaché de votre lettre deux pages qui sont écrites avec beaucoup d'esprit; j'ai pris la liberté d'y rayer quelques lignes et je
1. G'esl-à-dire un lourdaud; ce terme était alors fort usité; Saint- Simon l'emploie fréquemment.
2. Le duc de Richelieu n'avait que vingt-six ans et faisait éclat par l'audace et le nombre de ses
galanteries. 11 se distingua néanmoins dans cette ambassade, et contribua beaucoup à rapproclier les deux branches de la maison de Bourbon, la française et l'espagnole.
les ai lues ce matin à M. le duc de Richelieu, (Hii est venu chez moi : il a été charmé de votre style, qui est net et simple, et encore plus de la défiance où vous êtes de vousmême, d'autant plus estimable qu'elle est moins fondée. J'ai saisi ce moment pour lui faire sentir de quelle ressource et de quel agrément vous seriez pour lui à Vienne. Je lui ai inspiré un désir très vif de vous avoir auprès de lui. Il m'a promis de vous considérer comme vous le méritez et de faire votre fortune, bien sûr qu'il fera pour moi tout ce qu'il fera pour vous*. Il est aussi dans la résolution de prendre M. Davou. Je ne sais si ce sera un rival ou un ami que vous aurez. Mandez-moi si vous le connaissez. Je voudrais bien que vous ne partageassiez avec personne la confiance que M. de Richelieu vous destine; mais je voudrais bien aussi ne point manquer à ma parole.
Voil.i l'état où sont les choses. Si vous pensez à vos intérêts autant que moi, si vous êtes sage, si vous sentez la conséquence de la situation où vous êtes : en un mot, si vous allez à Vienne, il faut revenir au plus tôt à Paris et vous mettre au fait des traités de paix. M. le duc de Richelieu m'a chargé de vous dire qu'il n'était pas plus instruit des affaires que vous, quand il fut nommé ambassadeur; et je vous réponds qu'en un mois de temps vous en saurez plus que lui. Il est d'ailleurs très important que vous soyez ici quand M. l'ambassadeur aura ses instructions, de peur que, les communiquant à un autre, il ne s'accoutume à porter ailleurs la confiance que je veux qu'il vous donne tout entière. Tout dépend des commencements. Il faut, outre cela, que vous mettiez ordre à vos affaires ; et, si vos
1. VoUaire et Richelieu s'Otaient liés à Villars et à Sceaux; il y avait entre eux une grande conformité de mœurs et d'esprit, et
Voltaire était bientôt devenu, ce qu'il resta toute sa vie, le courtisan idolâtre du brillant et vicieux gentilhomme.
intérêts ne passaient pas toujours devant les miens, j'ajouterais que je veux passer quelque temps avec vous, puisque je serai huit mois entiers sans vous voir. Je vous conseille ou de vendre le manuscrit de l'abbé de Chaulieu', ou d'abandonner ce projet. Vous savez que les petites affaires sont des victimes qu'il faut toujours sacrifier aux grandes vues.
Enfin c'est à vous à vous décider. J'ai fait pour vous ce que je ferais pour mon frère, pour mon fils, pour moimême. Vous m'êtes aussi cher que tout cela. Le chemin de la fortune vous est ouvert; votre pis aller sera de revenir partager mon appartement, ma fortune et mon cœur.
Tout vous est bien clairement expliqué; c'est à vous à prendre votre parti. Voilà le dernier mol que je vous en dirai.
1. Il le vendit à Laiinay, quoiqu'il ne pailil pas avec liiclielieu (voyez lettre précédonle, p. 23, note -i). En elTet l'influenGe de Mme de Bernières, à qui le bavardage de Thicriot plaisait inliiiiment, lut plus puissante sur ce paresseux que les belles espérances d'une carriùrc diplomatique.
Quelques jours après, Voltaire lui écrivait pour conclure toute cotte négociation : « Vous m'avez causé un peu d'embarras par vos irrésolutions. Vous m'avez fait donner deu.ï ou trois i)aroles dillérenles à M. de Ilichelieu, qui a
cru que je l'ai voulu jouer. Je vous paidonne tout cela de bon cœur, puisque vous demeurez avec nous. Je faisais trop de violence à mes sentiments, lorsque je voulais m'arracher de vous pour faire votre fortune. Voire bonheur m'aurait coûté le mien; mais je m'y étais résolu malgré moi, parce que je penserai toute ma vie qu'il faut s'oublier soi- \ même pour songer aux intérêts"' de ses amis... » La conduite cl le langage de Voltaire, en cette circonstance, font grand honneur à son jugement et à son cœur.
AU MÊME
J'ai reçu bien tard, mon cher Thieriot, une lettre de vous, du 11 du mois de rnai dernier. Vous m'avez vu bien malheureux à Paris. La même destinée m'a poursuivi partout. Si le caractère des héros de mon poème est aussi bien soutenu que celui de ma mauvaise fortune, mon poème assurément réussira mieux que moi-. Vous me donnez par votre lettre des assurances si touchantes de votre amitié, qu'il est juste que j'y réponde par de la confiance. Je vous avouerai donc, mon cher Thieriot, que j'ai fait un petit voyage à Paris, depuis peu. Puisque je ne vous y ai point vu, vous jugerez aisément que je n'ai vu personne. Je ne cherchais qu'un seul homme que l'instinct de sa poltronnerie a caché de moi, comme s'il avait deviné que je fusse à sa piste. Enfm la crainte d'être découvert m'a fait partir plus précipitamment que je n'étais venu. Voilà qui est fait, mon cher Thieriot; il y a grande apparence que je ne vous reverrai plus de ma vie. Je suis encore très incertain si je me retirerai à Londres. Je sais que c'est un pays où les arts sont tous honorés et récompensés, où il y a de la différence entre les conditions, mais point d'autre entre les hommes que celle du mérite. C'est un pays où on peme librement et noblement, sans être retenu par aucune crainte servile. Si
1. Après l'outrage que Uii avait infligé le chevalier de Roiian et sa seconde incarcération à la Bastille (voy. Notice, p. vu), Voltaire avait été conduit à Calais et embarqué pour l'Angleterre le 5 mai 17"26. 11 devait ne rentr.r régulièrement en France qu'au mois de mars 1729. Mais on voit, par
£ctle IçllïfLErécLeuse, qu'il revint \ ciandcstinement à Paris, pour y/ chercher son insulteur, sans succès, tiés peu de temps après stm arrivée en Angleterre.
2. La Ligne, qui était en train de subir une refonte complète, pour paraître à Londres, sous le titro de la Iknriade, en 1728.
VOLTAIRE
je suivais mon inclination, ce serait là que je me fixerais, dans l'idoe seulement d'apprendre à penser*. Mais je ne sais si ma petite fortune, très dérangée par tant de voyages, ma mauvaise santé, plus altérée que jamais, et mon goùl pour la plus profonde retraite, me permettront d'aller me jeter au travers du tintamarre ^ de 'NVhitehall^ et de Londres. Je suis très bien recommandé en ce pays-là et on m'y attend avec assez de bonté^; mais je ne puis pas vous répondre que je fasse le voyage^. Je n'ai plus que deux choses à faire dans ma vie : l'une de la hasarder avec honneur'' dès que je le pourrai; et l'autre de la finir dans l'obscurité d'une retraite qui convient à ma façon de penser, à mes malheurs et à la connaissance que j'ai des hommes.
J'abandonne de bon cœur mes pensions du roi et de la reine ^; le seul regret que j'aie est de n'avoir pu réussir à
1. Remarquons encore une fois cette prédilection de Tauteur pour les pays libres, particulièrement pour ceux où la pensée n'es* gênée par aucune entrave. Cf. plus haut, lettre 8.
■2. Bruit à la fois éclatant et confus. Ce mot, d'une élymologie obscure, et qui parait être une onomatopée, ne se trouve pas avant le quinzième siècle. 11 tend à descendre de la langue noble dans l'usage tarailier.
3. Ancien palais des rois d'.\ngleterre. C'est devant Whitehall que fut exécuté Charles I" (1649).
4. Bolingbroke, queVoltaireavait connu et fréquenté, tandis que l'ancien ministre de la reine Anne était exilé en France (voy. p. 10, note 5), avait obtenu de rentrer dans La patrie en 1723; c'est par
lui et chez lui que l'auteur fut mis en relation avec ce que l'Angleterre comptait alors de plus remarquable dans les lettres, Swift, Pope, Gay. Voltaire trouva un autre protecteur en M. Falkener, auquel il dédia Zaïre. Le roi George lui-même lui fit un présent de cent guinées, pour subvenir à ses premiers besoins. t). On ne sait où Voltaire se trouvait alors; sans doute sur quelque point de la côte anglaise.
6. Pour sauver « non son honneur, disait-il, mais celui de M. de Rohan ».
7. 11 avait reçu du roi (1722) une pension de deux mille livres, et une autre de la reine (17:25) de quinze cents livres, après la représentation à la cour de Ma~ riamne et de l'Indiscret.
vous les faire partager. Ce serait une consolation pour moi dans ma solitude de penser que j'aurais pu, une fois en ma vie, vous être de quelque utilité; mais je suis destiné à être malheureux de toutes façons. Le plus grand plaisir qu'un honnête homme puisse ressentir, celui de faire plaisir à ses amis, m'est refusé.
Je ne sais comment Mme de Bernières pense à mon égard.
Prendrait-elle le soin de rassurer mon cœur Contre la défiance attachée au malheur'?
Je respecterai toute ma vie l'amitié qu'elle a eue pour moi et je conserverai celle que j'ai pour elle. Je lui souhaite une meilleure santé^, une fortune rangée^, bien du plaisir et des amis comme vous. Parlez-lui quelquefois de moi. Si j'ai encore quelques amis qui prononcent mon nom devant vous, parlez de moi sobrement avec eux et entretenez le souvenir qu'ils veulent bien me conserver.
Pour vous, écrivez-moi quelquefois, sans examiner si je fais exactement réponse. Comptez sur mon cœur plus que sur mes lettres.
Adieu, mon cher Thieriot ; aimez-moi malgré l'absence et la mauvaise fortune.
1. Apres sa mésaventure, Mme de Bernières (voy. p. 17, note 5) avait paru se désintéresser de lui.
Les deux vers qu'il insère ici sont une réminiscence de Racine (ililliridale, II. 4).