Il l'avait commencé n'étant âgé que de vingt ans
VOLTAIRE
posai à peu près tel que vous le voyez aujourd'hui : j'éfnis plein de la lecture des anciens et de vos leçons, et je connaiss-ais fort peu le théâtre de Paris; je travaillai à peu près comme si j'avais été à Athènes. Je consultai M. Dacier, qui était du pays*; il me conseilla de mettre un chœur tians toutes les scènes, îx la manière des Grecs : c'était me conseiller de me promener dans Paris avec la robe de Platon J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris voulussent exécuter les chœurs qui paraissent trois ou quatre fois dans la pièce; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles virent qu'il n'y avait point de rôle pour l'amoureuse. On trouva la scène de la double confidence entre Œdipe et Jocaste, tirée en partie de Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient dans ce temps-là petitsmaîtres et grands seigneurs, refusèrent de représenter l'ouvrage.
J'étais extrêmement jeune; je crus qu'ils avaient raison •. je gâtai ma pièce, pour leur plaire, en affadissant par des sentiments de tendresse un sujet qui le comporte si peu. Quand on vit un peu d'amour, on fut moins mécontent de moi ; mais on ne voulut point du tout de cette grande scp.^e entre Jocaste et Œdipe : on se moqua de Sophocle et de son imitateur-. Je tins bon; je dis mes raisons, j'employai des
1. Le mot est joli. Dacier, né en 1652, mort en 1722, membre de l'Académie des inscriptions et secrétaire perpétuel de TAcadcraie française, est un traducteur :
il a notamment donné la Poéliqiie d'Aristote, Épictète, les Yics de Piutarque, Sophocle. Sa femme est célèbre par sa traduction d'Homère et par l'énergie
avec laquelle elle soutint les anciens, attaques par La Motte au profit des modernes.
2. Voltaire, en .1719, ne professait pas encore pour Sophocle un pareil respect : il y avait, on tête de la première édition, des lettres de l'auteur, dont l'uin' consacrée à la critique assez irajiertiiieiite de ViEdipe grec.
nmis ; enfin ce ne fut qu'à force de protections que j'obtins qu'on jouerait OEdipeK
Il y avait un acteur nommé Quinault (Dufresne-), qui dit tout haut que, pour me punir de mon opiniâtreté, il l'uliait jouer la pièce telle qu'elle était, avec ce mauvais quatrième acte tiré du grec. On me regardait d'ailleurs comme un téméraire d'oser traiter un sujet où Pierre Corneille avait si bien réussi. On trouvait alors l'Œdipe de Corneille excellent : je le trouvais un fort mauvais ouvrage"', et je n'osais le dire; je ne le dis enfin qu'au bout de dix .ins, quand tout le monde est de mon avis.
Il faut souvent bien du temps pour que justice soit rendue : on l'a faite un peu plus tôt aux deux Œdipes de M. de La Motte*. Le R. P. de Tournemine a dû vous communiquer la petite préface dans laquelle je lui livre bataille*. M. de La Motte a bien de l'esprit : il est un peu comme cet athlète
1. Il est vrai qu'au moment où les comédiens venaient de recevoir OEdipe, Voltaire avait été mis à la Bastille, et qu'on ht'silait à jouer In pièce d'un écrivain aussi mal on cour.
2. Ce fameux acteur, qui débuta en 1712, était le meilleur tragédien qu'on eût vu depuis Baron ; mais son orgueil n'était pas inférieur à son talent. Sa femme est célèbre aussi comme tragédienne.
3. VOEdipe de Corneille (1G59), qui passe aujourd'hui pourl'une de
i ses pièces les plus faibles, avait eu longtemps la vogue, et La Bruyère s'en plaignait déjà dans son Dis-
<çou)s à l'Académie. Corneille y avait introduit ce qu'il appelle « l'heureux épisode » des amours entre Thésée, prince d'Athèneset Dircé, sœur d'Œdipe.
i. La Motte avait composé deux Œdipe en 1723 : l'un en vers, qui fut joué deux f jis; l'autre en prose, qui ne fut point représenté, et par lequel l'auteur prétendait démontrer l'inutilité de la poésie au théâtre.