M. Varnhagen von Ens
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Genève, et que, dans sa joie, il appela les Délices. C'était en effet, à défaut d'une installation commode, inconvénient auquel Voltaire obvia sans regarder aux frais, un site admirable, d'où l'on voyait le Illiône sortir du lac, avec le mont Blanc pour fond de paysage. Il lui fallut encore trouver un faux-fuyant pour pouvoir, lui Français, posséder sur le territoire do Genève : il y parvint à l'aide d'un marché fictif avec le conseiller d'État Tronchin, marché sur lequel les autorités de la république fermèrent les yeux. Ce fut un moment unique pour Voltaire : il croyait encore que la ville de Calvin était l'asile de la tolérance, et que le mot de république y signifiait liberté; le docteur Trouchin, le plus célèbre médecin du temps, lui promettait pour sa santé les soins les plus éclairés , son enthousiasme lui inspira de beaux vers dans lesquels il se flattait d'avoir o au moins emi)rassé l'imago » du bonheur.
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Quant au vrai bonheur, il appartenait à Voltaire moins qu'à personne de le fixer. Son humeur inquiète, son esprit incisif, son irrilabilité qui faisait, à certains moments, taire en lui tout scrupule et tout respect de l'adversaire, ne lui permettaient pas do s'assurer, même dans son voisinage, des relations paisibles. La philosophie pratique lui faisait absolument défaut; il n'y avait point pour lui de petites affaires ni de contrariétés négligeables ; et quand ses écrits n'auraient pas eu pour conséquence nécessaire d'ameuter contre lui les défenseurs convaincus ou obligés des maximes qu'il combattait avec tant de véiiémence, il aurait encore trouvé le moyen, par des querelles sans portée, de troubler son repos et d'empoisonner sa vie. 11 est vrai qu'avec un caractère tel que le sien, on peut se demander si les disputes n'étaient pas la condition même de l'existence, et s'il ne s'y trouvait pas dans son élément naturel.
Au bout de trois ans il avait avec Lausanne et avec Genève des querelles tellement vives qu'il lui fallait imaginer de nouveau.x expédients pour ne point se voir privé de ces derniers asiles. A Lausanne, il s'aliéna les pasteurs par un véritable abus de confiance, commis pour obliger un de ses amis de Paris, le poète Saurin : en 1758 il n'avait plus que des ennemis dans ce petit gi'oupe d'esprits sérieux et distingués, les de Brenlcs, les Polier, les Crousaz, et il abandonnait la belle habitation qu'il s'était ménagée, pour passer l'hiver en leur compagnie, non plus dans sa « cabane » de Monrion, mais à Lausanne même, dans une spacieuse maison de la rue du Chêne.
A Genève, c'est la question du théâtre qui mit le feu aux poudres ; Voltaire donnant des représentations dramatiques sur le territoire de la république, c'était un objet d'horreur aux yeux des calvinistes rigides, c'est-à-dire des pasteurs et de presque toute la bourgeoisie, car l'aristocratie s'alfranchissait des traditions et se laissait de très bon gré séduire par ces amusements. Voltaire n'était disposé sur ce point à aucune concession; le
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iliéâtre lui semblait non seulement un plaisir, mais un enseij^niement moral : c'était entre Genève et lui une opposition de principes. Il dut cependant, par force, renoncer à faire jouer la comédie aux Délices. Sur ces entrefaites, la lettre de J.-J. Rousseau sur les Spectacles, où il était personnellement censuré comme un corrupteur des mœurs, vint l'exciter à la résistance. En outre l'article Genève, composé par d'Alembert pour l'Encydopédie, et manifestement inspiré par Voltaire, avait causé une grande irritation parmi les théologiens de cette ville, qu'on y louait, à mots couverts, de ne croire à rien.
Toutes ces causes réunies engagèrent Voltaire à mettre un pied sur la terre de France, sur la frontière même, et à acheter, dans le pays de Gex, les deux domaines de Ferney et de Tourney. Voilà comment il devint châtelain et seigneur féodal. Il achetait Ferney à M. Budé de Boisy, le i) février 1759, pour le compte et sous le nom de Mme Denis, au prix de 24 000 écus, au mois de décembre 1758 il avait pris possession de Tourney, que le propriétaire, le célèbre président de Brosses, lui louait par bail viager. Jusqu'en 17G5 il conserva encore les Délices, et se comparait alors à un lapin qui posséderait, d'un seul tenant, plusieui's terriers.
On sait que cette terre de Tourney fut pour lui la source de démêlés fort aigres avec le président de Brosses : un intérêt dérisoire, le prix d'une coupe de bois, mit aux prises ces deux hommes d'esprit ; et comme Voltaire avait tous les torts, il eut cette fois beaucoup moins d'esprit que sa partie, ce qu'il ne lui pardonna jamais, et ce qui fut cause que M. de Brosses, l'un des plus savants hommes et des plus jolis écrivains de son temps, n'entra pas à l'Académie.
En résumé. Voltaire ne mit que peu d'années pour passer, à l'égard de ses nouveaux hôtes, d'un extrême à Fautre, de l'enthousiasme à Fhostilité. Genève traversait alors une période de troubles, qui obligèrent la France et la Savoie, ses deux voisines, à intervenir diplomatiquement, puis militairement, de 1705 à 1768. La main de Voltaire est dans tous ces troubles : il se venge des entraves apportées par la pnrvulissime république à son goût pour le théâtre, à la publication de ses ouvrages; et comme avec lui tout finit par des railleries, il compose à cettç occasion son poème burlesque la Gueire de Genève (1768). C'e^t, en revanclie, à ces troubles que se rattache une de ses n eilleures actions, la création d'une ville industrielle à Ferney. 11 n épargna
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ni son crédit, m sa lortune, ni sa peine, pour que la France profitât des erreurs du gouvernement genevois, comme avaient (ait un siècle auparavant les pays étrangers, quand la France avait rejeté de son sein la partie la plus riclie et la plus industrieuse de sa population protestante. Peu s'en fallut que la ville de Yersoix ne prît un développement soudain dans les mêmes circonstances, et grâce encore à Voltaire : la chute de Choiseul fit avorter ce dessein. Ainsi, chez Voltaire, le détestable et l'excellent vont presque toujours de pair : d'une mesquine passion germe tout à coup une grande et noble idée; ou bien il servira la meilleure cause par des artifices indignes et réduira les controverses les plus élevées aux proportions d'une misérable querelle de personnes. Il a dans tous les sens des saillies imprévues : c'est un phénomène moral qui déconcerte l'observateur, et dont aucune formule ne peut rendre un compte exact. Au moment où il choisissait pour résidence les bords du lac de Genève, Paris était le théâtre d'un grand mouvement intellectuel et moral dont VEncijclopcdie est la manifestation la plus expressive. La raison secouait toutes les entraves et se flattait de tout réformer. Dans celte insurrection, Voltaire combattit au premier rang : sa part de collaboration â VEnajclnpr'die fut petite, mais toutes ses œuvres concouraient au même but, toute son ardeur se dépensait en faveur des idées nouvelles, ou, pour mieux dire, il avait été le premier pi'omoteur de cette révolution dans les esprits, et les encyclopédistes disaient vrai quand ils l'appelaient leur maître. Depuis 1759 environ jusqu'à sa mort, il n'écrit, en quelque sorte, aucun ouvrage qui n'aide par une voie plus ou moins détournée à la propagande philosophique. Nul plus que lui n'excelle à transfoi^er tous les genres au profit de ce dessein : le théâtre, le roman, l'épître ou la satire, et jusqu'à la simple facétie, tout cadre lui est bon pour y glisser incidemment, fût-ce par sous-entendu, quelque pensée hardie. C'est là son originalité parmi les écrivains de la secte. Ajoutons que la philosophie de Voltaire est toute de bon sens, et même un peu supei-flcielle ; les conceptions vagues et profondes, les systèmes, ne sont pas de son ressort. Il croit fermement au progrès de la raison humaine et, par la raison, des institutions sociales, de la justice, du bien-être. Tel est et tel demeurera le caractère de l'esprit voUairien : ajoutons une hostilité railleuse contre l'Église plus encore que contre les idées chrétiennes, car Voltaire croit en Dieu, à l'âme, et accepte le dogme de l'immorta-
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lité : il est le contraire d'un atliée, et bien souvent, sur ce point, il se séparera de ses omis plus intempérants, les llelvétius, les Diderot, les d'Holbach.
Le sens pratique qu'il apporte en ces matières lui fait souhaiter que les philosophes, au lieu de s'enfermer dans la pure spéculation, usent de politique pour assurer le succès de leurs doctrines. Il se constitue donc spontanément l'homme d'affaires do son parti: ce n'est pas, nous l'avons vu, qu'il soit bien habile en diplomatie; mais il a le tour d'esprit d'un courtisan; il a des amis partout, et il aime la négociation. Tant que vivra Mme de Pompadour, tant que M. de Choiseul sera ministi^e, il ne cessera de s'entremettre pour que la philosophie jouisse de quelque liberté, et pour que les idées nouvelles remportent dans le domaine des fai's quelques avantages; il reprendra le même rôle, avec une attiiude un peu plus triompliaule, sous Turgot; et en somme, do cette action persévérante résultera, conquête immense, l'adoption, au moins dans les mœurs, du principe de la tolérance.
Ce ne fut pas sans peine, et dans cette lutte il y eut bien des crises. L'une des plus violentes fut déterminée en 1760 par le discours de réception à l'Académie de Le Franc de Pompignan, où les chefs de l'école philosophique étaient lourdement pris à partie, Voltaire comme les autres, par un maladroit qui, du coup, se couvrit lui-même d'un ridicule ineffaçable. Mais l'indice était grave : Le Franc, par cette invective, avait compté se pousser en cour et devenir, disait-on, surintendant de la reine. Il y avait donc en l'air des projets de croisade contre cette philosophie déjà si malmenée. Peu de jours après, cet indice était conhrmé par la représentation autorisée, encouragée, d'une comédie de l'alissot, les Philosophes^ où les, chefs de l'école, moins Voltaire cette fois, étaient livrés à la risée, à l'indignation publique, avec une Ifcence tout aristophanesque, sauf l'esprit. Voltaire se jeta dans la mêlée; c'est alors qu'il fit contre tous les porte-voix du parti dévot, les Le Franc, les Palissot, les Fréron, ces trois admirables satires, le Pauvre diable, la Vanité, le Russe à Paris; et, pour que la riposte fût complète, il mit à son tour Fréron sur la scène, dans une assez pauvre pièce, l'Écossaise, dont l'insolence fit seule le succès. Une fois lancé, il ne s'arrêta pas, et ce fut pendant des années entières une pluie de facéties sur le même sujet.
Sur ces entrefaites, il apprend qu'une jeune fille, une petite-
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nièce, disait-on, du grand Corneille, \it à Taris, dans le couvent de Saint-Antoine, où quelques âmes charitables lui fournissent à peine la modique pension nécessaire à son entretien. A cette nouvelle Voltaire s'enOamme de deux sentiments bien divers : d'une grande commisération pour la détresse dune personne si recommandablo par la gloire du nom qu'elle porte, et aussi d'une maligne envie de se signaler, lui chef d'une secte honnie, comme le bienfaiteur des lettres. Il écrit aussitôt qu'il adopte Mlle Corneille, qu'il veut lui servir de père adoptif, l'avoir près de lui à Ferney, lui faire donner, par les soins de Mme Denis, une éducation digne d'elle. L'effet prévu ne manqua pas : la cabale fut prise d'un immense dépit et sollicita même, mais en vain, une lettre de cachet, pour empêcher que Mlle Corneille ne se rendit à ces offres infernales. Informations prises, la jeune fille n'était pas la propre nièce de Pierre Corneille, mais descendait, au troisième degré, d'un oncle de ce grand homme. Voltaire en exprima naïvement le regret; mais il ne se dédit pas; loin de là, Mlle Corneille devint, comme il l'avait promis, une véritable fille pour lui, suivant le cœur; il la lit élever tendrement sous ses yeux, la dota du produit du Commentaire qu'il fit, à son intention, sur les tragédies de son illustre parent, et lui trouva un mari fort sortable en la personne de M. Dupuits, cornette de dragons et seigneur au pays de Gex; après quoi le jeune ménage demeura dans sa maison, comme eussent pu faire sa fille et son gendre. Ce fut une des grandes et des longues joies de sa vie.
Il en eut d'autres encore, plus chèrement achetées et non moins honorables. Il a écrit ce vers dans VÉpUre à Horace (1772) :
J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage.
Il serait injuste de lui contester le témoignage qu'il se rend ainsi à lui-même. On ne peut refuser l'admiration la plus sympathique à l'ardeur qu'il déploya pour la défense de gens qui ne lui étaient de rien, et qui n'avaient d'autre titre auprès de lui que leur qualité d'opprimés. Tout le monde connaît le nom des Calas et des Sirven, de ces malheureuses familles condamnées pour des crimes imaginaires et poursuivies par un préjugé féroce qu'il est impossible d'appeler autrement que le fanatisme religieux. Des réformés sont accusés d'avoir donné la mort à leurs propres enfants pour les empêcher de se convertir au