‹ Choix de lettresChapitre 5 sur 494 · XXX NOTICE SUR VOLTAIRE · texte numérisé non relu

XXX NOTICE SUR VOLTAIRE

cafliolicisme; aucune preuve n'est relevée contre eux; néanmoins le Parlement de Toulouse fait rouer Galas, confisque ses biens, arrache ses enfants à leur mère ; les Sii'ven n'échappent que par la fuite, au prix des plus tragiques épreuves, à une semblable catastrophe. C'est à Voltaire que ces deux familles dui'ent, après jjien des années, leur réhabilitation. L'histoire est trop longue pour être racontée ici; mais c'est à Voltaire que revient tout l'honneur dans cette grande œuvre de justice: c'est lui qui accueillit les victimes, qui leur rendit conliance dans leur bon droit, qui leur trouva des défenseurs, les guida dans leurs démarches, les aida de son argent, en quêta pour elles auprès des souverains étrangers, et lit passer dans l'âme des juges, à force d'éloquence, la conviction dont il était animé. Et quelle admirable patience, chez cet emporté! Commencée en 176-', l'affaire des Calas dura trois ans; celle des Sirven se prolongea de 1704 à 17G9. Ce fut au bout de douze ans, et à la veille même de sa mort, qu'il apprit la réhabilitation du malheureux I.alJy, si cruellement condamné et décapité, en 17G6, comme runi(jue coupable de la longue série de fautes politiques et militaires qui nous avait enlevé les Indes; c'est encore Voltaire qui le premier avait bravé le préjugé public et protesté contre cette lâcheté de toute une nation irritée de ses malheurs, à laquelle les juges de l.ally n'avaient fait que prêter les mains. Bref, toutes les victimes d'une justice souvent inique, servie par nue procédure encore rudimcntaire, furent ses clients naturels. Ce fut peut-être, aux yeux de la foule, son plus beau titi-e, et l'on a souvent cité ce mot d'une femme du peuple qui voyant passer Voltaire dans une rue de Paris, le désignait à la vénération des assistants en disant : « C'est le détenseur des Calas. » Au plus fort de cette campagne, en 1766, eut lieu ce qu'où appelle le drame d'Abbeville, l'exécution du chevalier de La liarre, d'un entant de dix-huit ans, reconnu coupable, et encore sur des preuves bien légèi'es, d'avoir mutilé un crucifix de bois et gardé son cliapeau sur le passage d'une procession. La Barre et ses coaccusés qui, plus heureux que lui, se dérobèrent au dernier supplice, étaient d'ailleurs connus pour des fanfarons d'impiété, pour des adeptes fervents de l'incrédulité philosopiuque : ce fut contre eux une charge décisive. Cette fureur de répression, Ictonnante fermeté du jeune La Barre sur l'échafaud, toutes les circonstances de cet incroyable procès, remplirent Voltaire d'indignation, et aussi d'une crainte profonde pour

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iui-même. Il cessa pour un moment de se croire en sûreté dans son domaine de Ferncy, se retira dans le pays de Yaud, sous le prétexte d'une saison d'eaux ; et tandis qu'il écrivait son émouvante Relation de la mort de La Barre, il songea sérieusement à solliciter l'hospitulilé du roi de Prusse, avec lequel il s'était réconcilié depuis les terribles épreuves héroï juement SLip[iortées par ce prince dans la grande crise militaire de 1757. Devant cette explosion de fanatisme, Voltaire trembla, consulta ses amis sur la nécessité de se réunir à Clèves, et d'y former une sorte de cité philosophique. Sa proposition ne trouva pas d"cclio parmi ses « frères » de Paris, les Diderot et autres; il y renonça donc; mais dans sa terreur il voulut désarmer les soupçons et faire acte public de bon cathohque; c'est alors qu'il reçut ostensiblement la communion dans son église de Ferney: démarche sévèrement jugée et par les philosophes, qui la regardaient comme une capitulation, et par les âmes pieuses, qui n'y virent qu'un sacrilège. A quelque point de vue qu'on se place, cet acte est un des gros griefs qui pèsent encore sur sa mémoire, si l'on refuse d'admettre qu'il soit permis de désarmer la persécution par l'imposture.

Une des passions les plus violentes qu'il eût contractées dans sa double lutte pour la liberté de l'écrivain et pour la protection des victimes judiciaires, c'étaitla haine des Parlements; passion bien ancienne chez lui, mais que les derniers événements avaient surexcitée au plus Jiaut point. Celte haine lui dicta l'iltsloire du P«?-/c)ne«< (1769), qu'il n'avoua pas, mais sur la provenance de la(iueliL' |iei sonne n'eut de doute. La conclusion de l'ouvrage fut donnée deux ans plus tard par le chancelier Maupeon, qui détruisit les anciens i'arlements. Quoique Voltaire aimât M. de Choiseul, il n'hésita pas à se rapprocher de ses successeurs : l'acte de Maupeou lui paraissait un bienfait public, et lui faisait fermer les yeux sur tout le reste.

Telle était d'ailleurs la règle de ce qu'on pourrait appeler ses opinions pohtiques : quand un gouvernement lui semblait, à tori ou à raison, dans la voie du progrès, il ne s'embarrassait pas d'autres considérations. C'est ainsi qu'il éprouva pour la grande Catherine un enthousiasme véritable : quelles que fussent les mœurs de cette princesse, et bien qu'elle dût le trône à d'abominables attentats. Voltaire ne voyait en elle que l'amie de la philosophie, des lettres, de la civihsation, en face de la Pologne divisée et déchue et de la barbarie ottomane.

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L'avènement de Louis XVI et le ministère de Turgot lui parurent le retour de l'âge d'or. Il ne se rendait pas un compte très net des difficultés complexes dans lesquelles se débattait la monarchie. Il lui suffisait de voir que le roi aimait son peuple, et que Turgot préparait dans les lois des reformes réclamées par les mœurs et depuis longtemps prônées par la philosophie. D'ailleurs l'âge avait bien adouci chez lui, sur le t*rd, l'ardeur polémique. Il faut chercher dans l'Epib-e A Horace, dans les Cabales, dans le Temps présent, dans toutes ses dernières satires, l'image véridique de sa pensée à cette époque. Il y régne autant de sérénité qu'on peut en souhaiter dans un homme dont la vie n'a été qu'une lutte perpétuelle. Il mesure l'espace parcouru, et, comme il le dit si bien, croit que la Raison finit toujours par avoir raison.

C'est à propos de littérature et contre Shakespeare que se manifesta pour la dernière fois son humeur batailleuse. Une de ses erreurs les plus enracinées était la haute opinion qu'il avait de ses tragédies, même des dernières ; en France il ne reconnaissait que Racine au-dessus de lui, et Corneille dans quelques scènes; on se rappelle avec quelle fougue, avant son départ pour la Prusse, il avait combattu la réputation renaissante du vieux Crébillon; la même passion le rendit sévère jusqu'à l'étroitesse, jusqu'à l'iniquité la plus choquante, dans la majeure partie du Commentaire sur Corneille. Or de 1770 environ à 1775, Shakespeare, qu'il avait le premier fait connaître en France, commençait à y conquéi'ir le goût public; Ducis l'imitait timidement, mais du moins acclimatait peu à peu chez nous les beaux drames du grand poète anglais, Uamlet, Bornéo. La traduction publiée par Le Tourneur sous les auspices du roi, de la reine, des princes et des princesses, d'un grand nombre de gens de lettres et d'académiciens, produisit sur Voltaire l'effet d'un véritable défi. Il riposta par ses deux Lettres à l Académie française (17 70), chargea fond contre Shakespeare, manifeste d'une critique jalouse, dans lequel l'arrière-pensée personnelle perce à chaque ligne. Hélas ! c'était l'auteur des Lois de Minos, de don Pèdre et d'Agalhocle qui prétendait venger Melpomène outragée par un barbai-e. Mais Voltaire avait quatre-vingt-deux ans....

11 était bien vraisemblable que sa vie, depuis longtemps menacée par la faiblesse de sa santé, que ses excès de travail exposaient fréquemment à des crises aiguës, se terminerait dans son domaine de Ferney, sans qu'il eût satislait son grand désir

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de reparaître à Paris. Quoiqu'il reçût, dans ses montagnes, des hommages jusqu'alors inconnus pour un homme de lettres, quoiqu'il y tînt une sorte de cour où les grands personnages de l'Europe entière se faisaient honneur d'être admis quelques heures à jouir de son entretien, à dîner à sa table, à voir la comédie sur son théâtre; quoique ses lettres, reclicrchées comme une faveur depuis Pétersbourgjusqu'à Madrid, fissent deluiroracle du siùclc; il rêvait obstinément, sans trop oser l'espérer, de reprendre pied sur le sol où il avait connu les premiers enivrements de la gloire. Mais le lui permettrait-on? La question était délicate. En outre ses amis redoutaient pour lui la fatigue d'un tel voyage, les émotions du retour et aussi la désillusion possible du public, pour qui l'idole, vue de près, risquait do perdre son prestige. Rien n'y lit: d'ailleurs Mme Ûenisvtrès mondiune, très remuante, llattait son caprice; et à partir de 177(1 il n'attendit plus que l'occasion. Au début de 1778, les répinitii^'i'.d'Irène, sa dernière tragédie, fournirent le prétexte; Louis XM, moins obstiné que son aïeul, laissa surprendre son consentement, et Voltaire quitta Ferney le 4 février; le 10, il entrait à Paris et descendait rue de Beaune, dans l'hôtel de son ami le marquis de Villette, qu'il venait de marier à une aimable genevoise, Mlle Rouph de Varicour, nièce dû MM. de Crassier, surnommée par lui Belle et Bonne.

La sensation fut immense : les visiteurs afiluèrent; il y eut des scènts émouvantes. Tout le monde sait que Franklin, alors en ambassade à Paris, conduisit son petit-fils au pati-iarche, qui, après avoir embrassé l'aieul les larmes aux yeux, bénit l'enfant en présence de vingt personnes, et lui dit ces deux mots : « Dieu et Liberté ». .Mais le danger prévu se produisit; avant la f;n du mois. Voltaire s'alitait, et tout faisait craindre, à brève échéance, un dénouement funeste. Tronchin, établi à Paris depuis 170(3, fut appelé auprès de son ancien malade et parvint à le sauver : le grand médecin n'hésitait pas à prescrire, comme précaution indispensable, un prompt retour à Ferney; Mme Denis empêcha (jue son avis ne fût écouté. On sait la suite : Voltaire, remis sur pied, reprend une existence plus agitée que jamais; le 30 mai-s il se rend à l'Académie, où l'attendait une réception solennelle, de l'Académie au tliéàtre, où l'on donnait Irène, et où il voit couronner son buste : « Vous voulez, mes amis, s'écrie-t-il, me faire mourir de plaisir. » On eût pu le croire. Sa rentrée à l'Académie était, quelques joui-s après, suivie d'une séance dan*

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