ée en 1759, morte en 179i
Femme du banquier Necker, qui fut ministre sous Louis XVI, et mère de Mme de Staël. — M. Nccker était alors résident de Genève en France, et sa femme tenait à Paris
un salon littéraire et philosophique très fréquenté. C'est chez elle, le 17 avril 1770, que seize admirateurs de Voltaire formèrent le projet d'une souscription entre gens de lettres pour la statue du grand écrivain.
VOLTAinE.
sîiriterie; mais, puisque la chose est sérieuse, souffrez que je vous parle sérieusement.
J'ai soixanle-seize ans, et je sors à peine d'une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et mon àme pendant six semaines. M. Pigalle' doit, dit-on, venir modeler mon visage : mais, madame, il faudrait que j'eusse un visage ; on en devinerait à peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien. Le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là n'est point coquetterie : c'est la pure vérité. On n'a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est moqué de lui ; et, pour moi, j'ai tant d'amour-propro, que je n'oserais jamais paraître en sa présence. Je lui conseillerais, s'il veut mettre fin à cette étrange aventure, de prendre h peu près son modèle sur la petite figure en porcelaine de Sèvres. Qu'importe, après tout, à la postérité, qu'un bloc de marbre ressemble à un tel homme ou à un autre? Je me tiens très philosophe sur cette affaire. Mais, comme je suis encore plus reconnaissant que philosophe, je vous donne, sur ce qui me reste de corps, le même pouvoir que vous avez sur ce qui me reste d'âme. L'un et l'autre sont fort en désordre; mais mon cœur est à vous, madame, comme si j'avais vingt-cinq ans, et le tout avec un très sincère respect. Mes obéissances, je vous en supplie, à M. Neckcr.
1. Célèbre statuaire, né en 1714, mort en 1785. Son chef-d'œuvre est le tombeau de Maurice de Saxe, à Strasbourg. C'est lui que les souscripteurs avaient cliar^é de la statue de Voltaire; et il se proposait, sur les conseils de Di-
derot, de le représenter nu, à l'antique. Malgré les résistances du modèle, celte œuvre fui exécutée : on peut la voir à Paris, (Bibliothèque de l'Institut) : c'est une merveille d'anatomi'i, d'un aspect peu agréable.