A MADAME LA COMTESSE DE SAINT-HEREM
A Ferney, 27 juillet (1772).
Madame, vous avez écrit à un vieillard octogénaire qui est très honoré de votre lettre; il est vrai que madame votre mère daigna autrefois me témoigner beaucoup d'amitié et quelque estime. Ce serait une grande consolation pour moi, si je pouvais mériter de sa fille un peu de ces sentiments.
Vous avez assurément très grande raison de regarder l'adoration de l'Être des êtres comme le premier des devoirs, et vous savez sans doute que ce n'est pas le seul.
1. Coiffure d'un genre excentrique : Voltaire conserva jusqu'à l'exlrême vieillesse les modes de ses jeunes années, et fit un pou rire à ses dépens, en 1778, quand il se promena dans Paris, coiffé d'une perruque scrnljlablc à cel-
les qu'on portait au temps de la Régence.
2. Mme de Montmorin, comtesse de Saint-IIérem, fille du marquis de Souvré. Elle avait été nommée en 1767 dame d'honneur de Mesdames de France.
Nos autres devoirs lui sont surbordonnés; mais les occupations d'un bon citoyen ne sont pas aussi méprisables et aussi haïssables qu'on a pu vous le dire.
Celui qui a contribué à rendre Henri IV encore plus clier à la nation, celui qui a écrit le Siècle de Louis XIV, qui a vengé les Calas, qui a écrit le Traité de la tolérance, ne croit point avoir célébré des choses méprisables et haïssables. Je suis persuadé que vous ne haïssez, que vous ne méprisez que le vice et l'injustice; que vous voyez dans le maître de la nature le père de tous les hommes ; que vous n'ctcs d'aucun parti ; que plus vous êtes éclairée, plus vous êtes indulgente ; que votre vertu ne sera jamais altérée par les séductions de l'enthousiasme'. Telle était madame votre mère, que je regrette toujours.
Tous les hommes sont également faibles, également petits devant Dieu, mais également chers à celui qui les a formés. Il ne nous appartient pas de vouloir soumettre les autres à nos opinions. Je respecte la vôtre, je fais mille vœux pour votre félicité, et j'ai l'honneur d'être avec le plus sincère respect, madame, votre, etc.