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A M. LE COMTE D'ARGENTAL

21 septembre (1772).

Mon cher ange, je suis dans l'extase de Lekain ^. Il m'a fait connaître Sémiramis, que je ne connaissais point du

1. Séductionx, au sens propre | 2. Lekain était venu donner des

{seducere, entraîner hors de la | représentations au théâtre deChà-

route); V enthousiasme signifie ici telaine, près Genève, sur le lerri-

le fanatisme religieux. I toire de Gex.

VOLTAIRE

tout. Tous nos Genevois* ont crié de douleur et de plaisir; des femmes se sont trouvées mal, et en ont élé fort aises.

Je n'avais point d'idée de la véritable tragédie avant Lekain; il a répandu son esprit sur les acteurs. Je ne savais pas quel honneur il faisait à mes faibles ouvrages, et connue il les créait ; je l'ai appris à six-vingt lieues de Paris. Il est bien fatigué ; il demande en grâce à M. le duc de Duras et à M. le maréchal de Richelieu ^ la permission de ne se rendre à Fontainebleau que le 12. Il mérite cette indulgence. Je vous supplie d'en parler; j'écris démon côté et en son nom ; un mot de votre bouche fera plus que toutes nos lettres. A'^ous n'aurez donc que le 12 le code Minos^; vous le trouverez un peu changé, mais non pas autant que je le voudrais.

Je ne suis plus si pressé que je l'étais. J'ai dompté la fougue impétueuse de ma jeunesse ; mais je crois qu'on pourra fort bien publier ce code au retour de Fontainebleau,

On parle d'une pièce de M, le chevalier de Chastellux, (jU'on répète*; je lui cède le pas sans difficulté. Son hvre

1. Lekain avait eu tant de succès, que les rigoristes eux-mêmes s'claient laissé gagner, et que toute la population lettrée de Genève s'était rendue à ces repré sentations. — Voyez un document intéressant, la lettre du pasteur Antoine Mouchon, dans l'ouvrage de M. Dcsnoireslerres, YoUaire et Genève, p. iôl-iôi.

2. Gentiisliommes de la chambre. — L'autorisation ne fut pas accordce, et l.ckain dut partir après six rel)l■ésentalions.^

5. Les Lois de Minoa, tiagédie dans laquelle Foltaire faisait une allusion transparente et flatteuse

au chancelier Maupeou, destructeur dos anciens parlements (cf.

lettre 173). Celte pièce ne fut jamais jouée.

■i. Le chevalier de Chastellux, né en 1734, mort en 178S, était un militaire homme de lettres et philosophe. 11 avait commandé un régiment pendant la guerre de Sept Ans; en 1780 il partit pour l'Amérique, où il prit part à la guerre de l'Indépendance. Il venait de publier son ouvrage le plus célèbre, De la félicité j)ubliqiie {nit). Il est probable que Voltaire se méprend en croyant qu'une pièce du chevalier est en

intitulft De la félicité publique m'a rendu heureux, du moins pour le temps que je l'ai lu : il est juste que j'en aie de la reconnaissance. De plus, il faut laisser les Welclies* dégorger leur Roméo et leur Julielte-. Je me mets toujours sous les ailes de mes divins anges.

177. — A MADAME LA MARQUISE DU DEFFANT A Ferney, 4 octobre (1772).

J'ai bien des remords, madame, d'avoir été si longtemps sans vous écrire ^; mais j'ai été malade : il m'a fallu mener Lckain tous les jours à deux lieues, pour jouer la comédie auprès de Genève ■*, et n'ayant rien à faire du tout, j'ai été accablé des détails les plus inquiétants.

J'ai été sur le point de voir ma colonie ^ détruite. Dès qu'on veut faire quelque bien, on est sûr de trouver des ennemis. Qu'on rende service, dans quelque genre que ce puisse être, on peut compter qu'on trouvera des gens qui chercheront à vous écraser. Faites de la prose ou des vers, bâtissez des villes, cela est égal : l'envie vous persécutera infailliblement. Il n'y a d'autre secret, pour échapper à

répétition à la Comédie : Cliaslelkix n'a fait que des pièces do société, représentées chez Mme d'Épinay, à la Chevrette. 11 fut membre de l'Académie française.

1. Voy. sur le mot p. ol-o, note 1. Les Français, au gré de Voltaire, ne sont jamais si W'elches que lorsqu'ils montrent du goiit pour Shakespeare.

2. Roméo et JuUellc, imité de Shakespeare par Ducis, avait été

représenté le 27 juillet précédent 5. Sa dernière lettre à la marquise était du 10 août précédent.

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