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A M. L'ABBÉ BAUDEAU

Le .... (1775)

Je ne puis assez vous remercier, monsieur, de la bonté que vous avez de me faire envoyer vos Éphémérides. Les vérités utiles y sont si clairement énoncées, que j'y apprends toujours quelque chose, quoique à mon âge on soit d'ordinaire incapable d'apprendre. La liberté du commerce des grains* y est traitée comme elle doit l'être; et cet avantage inestimable serait encore plus grand, si l'État avait pu dépenser en canaux de province à province la vingtième partie de ce qu'il nous en a coûté pour deux guerres, dont la première fut entièrement inutile, et l'autre funeste'. S'il y a jamais eu quelque chose de prouvé, c'est la nécessité d'abolir pour jamais les corvées*. Voilà deux services essentiels que M. Turgot veut rendre à la France; et en cela son administration sera très supérieure à celle du grand Colbert. J'ai toujours admiré cet

1. Cet économiste dirigeait les f.phâmérides du citoyen : peu de jours après celle lellre, Voltaire écrivit une Diatribe à l'auteur

\J des Éphémérides, en faveur du ■v ^'-"comnierce des grains; dans cet ^ opuscule il malmenait les ennemis de Turgot, membres du clergé et des parlements, et souleva contre lui et contre le grand ministre une véritable lempêle.

2. Celle utile réforme, due à Turgot, et destinée à prévenir le retour des famines qui désolaient inévitriblement les provinces où la récolle s'était trouvée insuffisante, mais ordonnée sans que le

public y fût préjjaré, et travestie par les spéculalcurs lésés dans leurs intérêts, avait provoqué dans le peuple une panique et des troubles (guerre des farines) qui amenèrent rémeule jusqu'aux portes de Versailles.

3. La guerre de la Succession d'Autriche, où la France n'avait tiré aucun fruit de ses victoii-es, et la guerre de Sept Ans, qui nous avait privés de notre marine el de nos colonies.

4. Les corvées étaient, sous l'ancien régime, les journées de travail gratuit que les vassaux dovaicni au seigneur.

VOLTAIRE

habile ministre de Louis XIV, bien moins pour ce qu'il fit que pour ce qu'il voulut faire; car vous savez que son plan était d'écarter pour jamais les traitants*. La guerre plus brillante que sage de 1672 - détruisit toute son économie. 11 fallut servir la gloire de Louis XIV, au lieu de servir la France; il fallut recourir aux emprunts onéreux, au lieu d'imposer un tribut égal et proportionné, comme celui du dixième^.

Que la France soit administrée comme l'a été la province de Limoges*, et alors cette France, sortant de ses ruineS; sera le modèle du plus heureux gouvernement.

Je suis bien content, monsieur, de tout ce que vous dites sur les entraves des artistes s, sur les maîtrises, sur les jurandes^. J'ai sous mes yeux un grand exemple de ce que peut une Hberté honnête et modérée en fait de commerce, aussi bien qu'en fait d'agriculture. Il y avait dans le plus bel aspect de l'Europe après Constantinople '', mais dans le sol le plus mgrat et le plus malsain, un petit hameau ha-

1. Les fermiers généraux, qui traitaient avec le roi pour la perception de l'impôt, dont ils ne versaient au trésor public qu'une partie déterminée, gardant le reste pour eux.

2. La guerre de Hollande, entreprise par haine contre la république des Pays-Bas plutôt que par véritable politique.

3. C'est l'impôt qui fut remplacé en 17i9 par celui du vingiième. Établi en 1707, il frappait d'un droit équivalent au dixième de la valeur tous les biens fonds, ceux des nobles comme ceux des roturiers; l'assiette en fut plusieurs fois modifiée.

i. Turgot en avait été l'intendant avant d'être appelé au mi-

nistère, et il y avait fait l'essai de ses réformes.

5. Nous dirions aujourd'hui artisans : il s'agit des arts manuels, ou métiers.

6. Chaque corps de métier avait sa maîtrise, c'est-à-dire la corporation des maîtres ou patrons :

on n'y était admis qu'après un certain apprentissage, couronné par la présentation d'un chefd'œuvre. Chaque maîtrise avait sa jurande, corps électif de jurés, chargé de maintenir les traditions do la corporation.

Turgot tenta , mais en vain , d'abolir les entraves à la liberté du travail : elles subsistèrent jusqu'en 1791.

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