ÉTIQUE
le salaire éi le châtiment de ce qu'ils auront foit en celte vie, pour être heureux ou malheureux à jamais : ainsi , il n'y aura plus ni mort ni résurrection. Redevenus ce que nous sommes à présent, nous ne changerons plus. Les fidèles adorateurs de Dieu revêtus de Fimmortalité, jouiront éternellement de Dieu. Les profanes, tous ceux qui ne seront pas irréprochables devant Dieu, seront condamnés à des flammes éternelles et divines, qui auront la vertu de les rendre incorruptibles. Les philosophes même ont connu la différence de ce fèu d*avec le fètt ordinaire. Celui-ci qui sert à tous nos usages est tout autre que celui que Dieu a préparé pour être finstrument de ses vengeances ; soit qu'il tombe du ciel en forme de foudre, soit qu'il s'élance de la terre à travers le sommet des montagnes. Il ne consume pas ce qu'il brAle : il réparée mesure qu'il détruit. Les montagnes brûlent et subsistent toujours. Celui qui est frap|)é de la foudre parmi vous, n'a plus rien h craindre du feu '. Faible image de ce fêu éternel qui , en vertu du jugement du Toat- PuiHsant, exercera toujours son activité sur les méchants et les ennemis de Dieu. Pourquoi ne pourraient-ils pas éprouver ce que nous voyons arriver aux montagnes qui brûlent sans se consumer?
XLIX. Ces dogmes, vous ne les traitez de préjugés que chez nous : chez les philosophes et les poêles, ce sont des connaissances sublimes. Ils sont tous des génies transcendans : pour nous, nous ne sommes que des idiots. Ils sont dignes de toute sorte d'honneurs : nous ne méritons que le mépris, et ce qui est encore pis, des chàtimens.
Je veux que nos dogmes ne soient que faussetés et préjugés, ils n'en sont pas moins nécessaires; que ce soient des absurdités, elles sont cependant utiles ; car ceux qui les croient sont obligés de devenir meilleurs, tant par la crainte des supplices éternels que par l'espérance d'une récompense également éternelle. Ainsi il n'est pas à propos de traiter de faussetés et d'absurdités des dogmes qu'il est à propos qu'on croie. On ne peut avoir aucune raison
1 11 était défenda par len \m* romaines d« brûler le» Corp* de ceux qui avaieiii été luéx par le tonnerre, /fommem iià exaniina'um crcmari fas non est. Conâi terra rellgio tradidit, (Pline, lib. ii, hisi., c. 51.)
TERTULLIEN
de condamner ce qui est véritablement avantageux : et c'est de votre part un préjugé que de les condamner. Quand même, ce qui ne peut être , ce seraient des Faussetés et des absurdités, au moins elles ne sauraient porter préjudice à personne. Il faudrait alors mettre nos dogmes dans la classe de tant d'opinions vaines et fabuleuses, que personne ne vous défère , que vous ne punissez point, que vous permettez même comme indifférentes; et si vous êtes absolument décidés à les punir, punissez -les par le ridicule, et non point par le fer, le feu, les croix et les bêtes.
Ce n'est pas seulement une aveugle multitude qui triomphe de ces cruautés révoltantes, et qui nous insulte : il en est parmi vous qui cherchent à gagner la faveur du peuple par ces injustices, et qui en font gloire, comme si le pouvoir que vous avez sur nous ne venait pas de nous-mêmes. Assurément je suis chrétien , parce que je veux Têtre : vous ne me condamnerez donc que parce que je voudrai bien être condamné. Puisque vous n'avez de pouvoir sur moi qu'autant que je vous en donne , ce n'est donc pas de vous, mais de moi seul que vous le tenez; et la multitude triomphe bien vainement de nous voir persécutés. C'est nous qui avons droit de triompher, puisque nous aimons mieux être condamnés que d'être infidèles à Dieu : et nos ennemis devraient s'affliger, plutôt que de se r^ouir, puisque nous avons obtenu ce que nous avions choisi.
L. «Cela étant, dites-vous, pourquoi vous plaignez- vous d'être persécutés, puisque vous voulez l'être ? vous devez aimer ceux de qui vous souffrez ce que vous voulez souffrir. » Sans doute nous aimons les souffrances , mais comme on aime la guerre, où personne ne s'engage volontiers, à cause des alarmes et des périls; cependant on combat de toutes ses forces, on se réjouit de la victoire après s'être plaint de la guerre , parce qu'on en sort chargé de gloire et de butin. On nous déclare la guerre lorsqu'on nous mène devant les tribunaux, où nous combattons pour la vérité au péril de notre tête. Nous remportons la victoire, puisque nous obtenons ce qui fait le s^jet du combat. Le fruit de la victoire, c'est la gloire de plaire à Dieu , c'est la conquête de la vie éternelle. Nous perdoos la vie , il est vrai , mais nous empor-
tons en mourant ce qui feit l'objet de notre ambition. Nous mourons au sein de la victoire, et par notre mort nous échappons à nos ennemis. Tournez -nous en ridicule tant que vous voudrez sur ce qu'on nous attache à des poteaux pour nous brûler avec des sarmens : ce sont les instrumens de notre victoire, les ornemens el le char de notre triomphe.
Les vaincus ont bien sujet de ne pas nous aimer : aussi nous traitent-ils de furieux et de désespérés. Mais cette fureur et ce désespoir, quand ils sont produits par la passion de la gloire et de la réputation , sont chez vous Tétendard de rbéroïsme. Scévola brûle lui-même sa main : quelle constance! Empédocle se précipite dans les flammes du mont Etna : quel courage ! La fondatrice de Garthage préfère ub bûcher à un second mariage : 6 prodige de chasteté! Régulus, plutôt que d'être échangé conti*e plusieurs cnuemis , souffre dans tout son corps des tourmens inouïs : ô magnanimité digne d'un Romain vainqueur, tout captif qu'il est! Anaxarque, tandis qu'on le broyait dans un mortier : «Frappe, disait-il, frappe le fourreau d'Anaxarque; Anaxarque ne sent rien.» Quelle force d'âme dans ce philosophe, pour pouvoir plaisanter sur son état 1
Je ne dis rien de ceux qui ont prétendu s'immortaliser en se donnant la mort avec le fer, ou de quelque autre façon plus douce. Vousmêmes vous célébrez la constance à souffrir les tourmens. Une courtisane d'Athènes, après avoir lassé le bourreau, se coupa la langue avec les dents, et la cracha au visage du tyran, pour qu'il lui fût impossible de révéler les conjurés, dans le cas où vaincue par la douleur, elle le voudrait elle-même. Zenon d'Élée , interrogé par Denys à quoi pouvait servir la philosophie :« A braver la mort,» répondit-il; et le tyran l'ayant ftit mourir à coups de fouet , ce philosophe scella st réponse de tout son sang. Dans la flagellation des jeunes Lacédémoniens, que la présence et les exhortations de leurs pareus rendent encore plus cruelle, la mesure du sang répandu est la mesure de la gloire dont ils se couvrent.
Voilà une gloire légitime, parce que c'est une gloire humaine. Il n'y a ici ni préjugé, ni fanatisme , ni désespoir dans le mépris de la vie et des supplices : il est permis d'endurer pour la patrie , pour l'empire , pour l'amitié , ce qu'il
APOLOGÉTIQDE.
iUtDdn dTcodorer pour Dieu. Vous élevez slitoes à ces héros proiàues : vous gravez éloges sur le marbre et rairaîu, pour éterkor nom , s'il élait possible : vous vous par M de les rappeler en quelque sorte 1 h TÎe : le héros chrélieu , qui attend de Dieu h Téritabie récompense, et qui souffre pour dans cette espérance, vous le regardez amme vn insensé.
Pour Ton, dignes magistrats, assurés comme vous Téfes des applaudissemens du peuple , tant fse woÊiM loi immolerez des chrétiens, condunnez-nous, tourmentez-nous, écrasez-nous : totre ifljnslîce est la preuve de notre innocence ; c*cit pourquoi Dieu permet que nous soyons Dernièrement, condamnant une à être exposée dans un lieu infâme flBlAt qu^an lion, vous avez reconnu que la perte de la chasteté est pour nous le plus grand des npplices, et plus terrible que la mort
liait vos cruautés les plus raffinées ne servent
de rien : c'est un attrait de plus pour notre religion. Nous multiplions à mesure que vous nous moissonnez : notre sang est une semence de chrétiens. Plusieurs de vos philosophes ont écrit des traités pour engager à souffrir la douleur et la mort, comme Gicéron ses Tusculanes, Sénèque, Diogène, Pyrrhon , Gallinicus : mais les exemples des chrétiens sont plus éloquens que tous les ouvrages des philosophes. Et cette invincible fermeté dont vous nous faites un crime est une instruction. Qui peut en être témoin sans être ébranlé, sans vouloir en pénétrer la cause? Quand on Fa pénétrée, ne vient-on pas se joindre à nous ? Ne désire-t-on pas de souffrir pour obtenir la grâce de Dieu, pour acheter au prix de son sang le pardon de ses péchés ? Car il n>n est point que le martyre n'efface : c*est pour cela que nous vous remercions des arrêts que vous portez contre nous. Mais que les jugcmens de Dieu sont opposés à ceux des hommes ! Tandis que vous nous condamnez , Dieu nous absout.