‹ Choix de monumens primitifs de l'église chrétienne (volume 2)Chapitre 26 sur 80 · SPECTACLES · texte numérisé non relu

SPECTACLES

point d'adultère ^ » Mais nous voyons suffisamment cette défense dès le commencement du premier psaume de David. «Heureux, dit^ril, celui qui n'est point allé aux assemblées des impies, qui ne s'est point arrêté dans la voie des pécheurs , et qui ne s'est point assis sur une chaire empestée ^ ! » Car bien qu'en cet endroit le prophète semble parler principalement de l'homme juste qui n'a voulu prendre aucune part au conseil des Juifs qui délibéraient de se soulever contre leur divin Maître, on peut néanmoins donner plusieurs significations k TÊcriture sainte, surtout lorsque le sens moral parait conforme à celui que la lettre présente d'abord.

Ainsi ces paroles de David peuvent très-bien s'entendre d'une défense spéciale d'assister aux spectacles. En effet , s'il a donné le nom d'as« semblée à une petite multitude de Juifs, k combien plus forte raison ne doit-on pas appeler de ce nom ces prodigieuses assemblées de païens? A moins que les païens ne soient aujourd'hui moins pécheurs et moins ennemis de Jésus-Christ queles Juifone le furent autrefois. Le reste a le même rapport; car dans les am*phithéttres il y a des voies où Ton se tient pour assister aux spectacles. On appelle voies CCS amas de degrés qui séparent le peuple des chevaliers. De même on appelle chaires ces grands sièges où les sénateurs s'étendent mollem(^nt dans l'orchestre. S'il est donc vrai de dire avec le prophète : malheur à celui qui entre dans quelque assemblée que ce soit des impies, qui s'arrête dans les différentes voies des pécheurs, et qui est assis dans la chaire de corruption ; soyons bien persuadés que ces paroles doivent s'entendre dans un sens géoé*rai , quoique elles puissent être aussi interpré'léesdans un sens particulier; car souvent le discours s'adresse tellement à des particuliers qu'il regarde en même temps tout le moude. Ainsi lorsque Dieu fait des commandemeos ou des défenses aux Israélites , il est certain qu'il parle aussi â tous les hommes 3. Lorsqu'il me*nace de détruire ÏÈgypit et l'Ethiopie, ses menaces s'étendent à toute sorte de nations rebelles ^ : l'espèce renferme le genre , et sous le nom de ces deux royaumes , il comprend tout

» Eiod., t. — 1 P». I. — • Etod. , aO. ^ « U., 1».

Tunivers. De même quand pariant des spec^ tacles il les appelle du nom d'assemblée des impies, il passe du général au particulier.

IV. Mais afin qu'on ne s'imagine pas que je m'amuse ici à subtiliser, venons à la principale autorité qui nous défend les spectacles; elle est fondée sur notre baptême. Lorsque nous sommes entrés aux fonts baptismaux , nous avons fait profession de la foi chrétienne dans les termes qu'elle nous prescrit. Au même temps nous avons promis solennellement de renoncer à Satan , à ses pompes , h ses anges. Or y a-t-il quelque chose où le diable domine plus avec ses suppôts que dans Tidolàirie? N'est-ce pas là comme le trône de Tesprit immonde et le siège de Tinipiélé ? Je le prouverai ailleurs plus au long. Si je montre donc ici que tout l'appareil des spectacles est fondé sur Tidolàtrie, ce sera un préjugé évident que dans le baptême nous avons renoncé aux spectacles , dont l'idolâtrie a fait une espèce de sacrifice à Satan et à ses anges. Voyons donc l'origine de chaque spectacle en particulier, comment ces jeux ont été introduits dans le monde. Examinons ensuite leurs titres, comment ils sont appelés. En troisième lieu, leur appareil et avec combien de su|)e'rstiiions on les prépare. En quatrième lieu, leurs différentes circonstances, à qu'elles divinités ils ont été dédiés. Enfin , leur représentation et quels en ont été les instituteurs. Si quelqu'une de ces choses n'a point de rapport aux idoles, nous avouerons que cela ne regarde ni l'idolâtrie , ni l'abjuration que nous avons faite dans notre baptême.

V. Comme l'origine des jeux est obscure et inconnue à la plupart de nos frères, il ne faut point la chercher ailleurs que dans l'histoire des païens. Il y a plusieurs auteurs parmi eux qui ont écrit sur cette matière. Voici ce qu'ils en racontent. Us disent, suivant le rapport de Timée, que les Lydiens sortis de l'Asie sous la conduite de Thyrrhénus, qui avait été contraint de céder le royaume à son frère Lydus, s'arrêtèrent dans la Toscane, et que là , parmi plusieurs autres cérémonies superstitieuses, ils instituèrent des spectacles sous un manteau de religion. Les Romains ensuite, ayant appelé chez eux quelques-uns de ces étrangers, empruntèrent et les cérémonies de ces jeux , et le temps où Ton devait les célébrer ; de sorte que

rERTULLïEN.

dans la suite on donna à ces spectacles le latin ludi, à cause des Lydiens de qui ils naient. Il est vrai que Varron dérive ce I du \erbe ludere, jouer, c'est-â-dire badiner^ se divertir, comme on disait autrefois les jeilf:|. luperciens, parce que la jeunesse lescéiétanK 1 d'une manière folâtre, ce qui n'empècbe fÉ^' que l'auteur n'attribue l'origine de ces jcos dt de ces divertissemens à la célébration de que fête , à la dédicace de quelque tempie, 4 à quelque autre semblable motif de religioiL

Mais pourquoi nous arrêter à une queitiat de nom, lorsque tout parait idolâtrie dans ||| chose ? En effet, tous les jeux tirent leur de quelque dieu du paganisme. Ainsi tanlAiai a appelé libëriaux ceux qui étaient instilnéidl l'honneur de Liber ou Bacchus; car c^eslicÉ faux dieu que les paysans les consacraient, reconnaissance de la libéralité qu'il leur mK faite en leur découvrant l'usage du vin. Tanlôl on a appelé consuales ceui qui étaient ééSH' à Neptune , nommé autrement Consus. TaiMêt on a nommé équiriens ceux queRomnIos coi^ sacra à Mars. Quelques auteurs aitriboedt l'institution des jeux consuales au même Rlh ^ mulus, qui voulut désormais faire honorer!^ Consus comme le dieu du conseil, pour M ^ avoir inspiré le dessein d'enlever les Sabioci ^ afin de les donner en mariage â ses aokhllL '^ Beau conseil , véritablement ! Ne passe-t-il pM - ^ encore aujourd'hui parmi les Romains poor une chose juste et permise ? Je ne dis rien de ce qu'il est aux yeux de Dieu ; car ce qui dait faire abhorrer ce conseil détestable , c^eat qaH doit son commencement â une friponnerie, à une violence, â une brutalité, à un fratricide, â un fils de Mars. Il reste encore aujoardlMii dans le Cirque, près des premières limites, ni autel bâti sous terre et consacré au dieo Com^ sus, avec cette inscription: a Consus préside au conseil , Mars â la guerre , les Lares tnx assemblées, d Les prêtres publics y célèbrent des sacrifices le 7 de juillet , et le grand prêtre du mont Quirinal avec les vestales en oîfire le 21 du mois d'août. Quelque temps apris , le même Romulus institua des jeux en rhonnenr de Jupiter Férétrien sur le mont Tarpelos, d'où ils furent appelés tarpéiens et capUo* lins, comme raconte Pison. Ensuite Noon Pompilius en institua d'autres consacrés à Biars

CONTRE LES SPECTACLES

et i la Roaille; car la rouille a été érigée en itemt. Il se fit encore de semblables instîtitioDi parTallus-Hoslilius, par Ancus-Martius d par les antres rois de Rome. Si Ton veut safsir à quelles idoles ces difFérens jeux furent consacrés, il iaut lire Suétone et les autres Itttorieiis qui ont écrit avant lui. Mais en voilà anez sor Torigine idolâtre de ces jeux criminels el abominables.

YL A ce témoignage de Tantiquité , ajoutons eetaii des siècles postérieurs , dans lequel nos déconvrirons aussi clairement l'origine le iMNiveaox spectacles par les titres qu'on leur I donnés. On voit par ces titres à quelle idole et à quelle superstition ces jeux de diffë- RDles espèces ont été consacrés. Ceux qu'on appelle nâ^liens, apollinaires , céréaux, neptonan, floréaox, latiares, se célèbrent pubKipiement chaque année. Les autres moins hés doivent leur origine ou à la naissance , ou an couronnement des rois, ou aux prospérités de la république , ou aux fêtes superstitieuses des ^lles municipales. Parmi ces jeux arbitraires, on peut compter encore ceux que les par ticnliers célèbrent en Thonneur de leurs parens déhnts, comme pour s'acquitter d'un devoir de piété envers eux : coutume ancienne, car dès les premiers temps on divisa les jeux en sacrés et en funèbres. Les premiers furent institués en l'honneur des dieux du pays, et les autres en mémoire des défunts. Mais peu nous importe de savoir sous quel nom et sous quels titres ils ont été institués ; dès là qu'ils sont consacrés aux mêmes esprits auxquels nous avons renoncé dans le baptême, c'en est assez. Ainsi qo'on célèbre ces fêtes ou en l'honneur des dieox où pour l'apothéose des défunts , c'est toujours la même chose , la même idolâtrie , et nous devons y renoncer également.

VU. L'origine de ces différens jeux est donc la même ; leurs titres sont aussi les mêmes , comme provenant de la même cause; par conséquent leur spectacle est le fruit malheureux qu'une même idolâtrie a produit. Il faut avouer néanmoins que l'appareil des jeux du cirque a quelque chose de plus pompeux , car c'est proprement à ces derniers que convient le nom de pompe. C'est ce qui parait par la prodigieuse quantité des simulacres, par le nombre infini des tableaux , par le superbe attirail des voilu-

res , des chariots, des brancards, des chaises, des couronnes qu'on y étale. Outre cela que de cérémonies , que de sacrifices précèdent , accompagnent , terminent ces jeux ; que de prêtres , que d'officiers sont en mouvement ! J'en prends à témoin les habitans de cette superbe ville, où les démons en foule semblent avoir établi leur demeure. Que si ces spectacles sont moins magnifiques dans les provinces , parce qu^on y a moias de secours , en quelque endroit cependant qu'on les célèbre , on n'en doit jamais oublier l'origine : c'est de là principalement qu'ils tirent leur malignité. Ainsi une branche ou un ruisseau conserve les mauvaises qualités du tronc ou de la source d'où ils viennent. Qu'il y ait donc de la magnificence ou non dans ces jeux , ils offensent toujours le Seigneur. Quelle que soit la pompe du cirque, quand il n'y auroit qu'un petit nombre de simulacres , c'est toujours une idolâtrie , n'y eûtil qu'une seule idole. Quand on n'y traînerait qu'un char, c'est néanmoins le char où Ton porte Jupiter. De quelque indigence, de quelque médiocre appareil qu'une idolâtrie soit accompagnée , elle n'est que trop manifeste par l'origine criminelle d où elle vient.

VUI. Suivons le dessein que je me suis proposé ; venons rpaintenant aux lieux où l'on représente les spectacles. Le cirque est principalament consacré au Soleil. On y voit son temple bâti au milieu , et son image toute rayonnante sur le sommet du temple. Admirez cette disposition: ils ont cru, ces pieux idolâtres, qu'il ne fallait point placer sous l'obscurité d'un toit celui qu'ils voyaient briller tous les jours sur leurs têtes. Comme ils assurent que Circé la première institua des spectacles en l'honneur de son puissant père le Soleil , ils prétendent aussi qu'elle a donné son nom au cirque. En vérité cette fameuse magicienne n'a pas médiocrement fait réussir les affaires de ceux dont elle étoit la prêtresse , je veux dire des démons et de leurs ministres. Considérez donc combien d'idolâtries on découvre par ce seul endroit : autant d'orncmcns du cirque sont autant de temples profanes. Ici on voit des figures ovales; elles sont dédiées â Castor et Pollux par ceux qui croient follement que Jupiter transformé en cygne fut père de ces deux jumeaux , et qu'ils naquirent d'un œuf. Là on trouve des dauphins,

ils sont consacrés à Neptune. D'un autre cûlé on voit de grosses colonnes, qui soutiennent ou les statues sessiennes, ainsi appelées de la déesse qui préside aux semences , ou les messiennes, dites ainsi de celle qui préside aux moissons, ou les iuteliennes, de celle qui préside à la tutelle des fruits. Devant ces colonnes paroissent trois autels consacrés à autant de dieux, c'est-à-dire au^ grands, aux puissans et aux bons. L'opinion des gentils est , que ce sont les mêmes dieux qui soat venus de Samoihrace.

Le superbe et prodigieux obélisque est consacré (comme TassureHermatèle) ou plutôt proslitué au Soleil. I^es caractères hiéroglyphiques, qui y sont gravés comme autant de ipysttees , témoignent assez que c'est une superstition des Égyptiens. Cette assemblée de démons aurait langui sans leur grand'mère ; c'est pourquoi elle y préside auprès de ce grand bassin qu'on nomme TEuripe. Consus, comme j'ai déjA dit , demeure caché sous terre proche des Termes. Ce n'est pas tout , les limites murtiennes tirent aussi leur nom d'une idole , car la déesse Murtia passe chez les gentils pour la déesse de Tamour. Aussi ces hommes religieux n'ont pas manqué de lui dresser un temple dans cet endroit. Voyez, ô fidèles disciples de Jésus-Christ, combien de noms infâmes ont rempli le cirque ! Loin de vous une religion à laquelle président tous les démons. *

Puisque nous en sommes sur le siyet de ces lieux profanes, il est bon de répondre à une ol]tiectiQn que font quelques-uns. Quoi , disent- Us, si je vais au cirque hors du temps des spectacles , dois-je craindre que mon 4me y contracte quelques souillures? Les lieux considérés en eux-mêmes ne tirent point à conséquence; car un serviteur de Dieu peut aller sans aucun péril non-seulement aux endroits où l'on s'assemble pour les spectacles, mais encore aux temples des gentils ; lorsqu'il y en a quelque raison y sans aucun rapport ni aux offices ni aux autres propriétéa de ces lieux. D'ailleurs, où pourroient demeurer les chrétiens? les rues, les places , Iqs bains , les hôtelleries , nos maisons mêmes ne sont point sans quelque idole ; Satan ex ses anges ont occupé tout le monde. Cependant quoique nous demeurions dans le monde nous n'avons pa& pour cela quitté Dieu;

TERTULLlEN.

on le quitte seulement lorsqu'on s'attache ; maximes et aux plaisirs criminels du monde j'entre dans le capitole ou dans le temple Sérapis pour y faire des prières ou des sacr ces , alors je renonce à Dieu. Si je vais au < que ou au théâtre à dessein d'assister spectacles , je trahis ma religion. Ce ne i pas les lieux par eux-mêmes qui souillent m âme, c'est ce qui se passe dans ces lieux e qui souille ces lieux mêmes , comme je vi de le montrer. Ce qui nous gâte sont les chi gâtées et corrompues. Je ne me suis arrê montrer â quelles divinités on a consacré lieux que pour mieux faire voir que les cb qui s'y passent appartiennent spécialeo aux idoles â qui ces lieux ont été coosac Parlons maintenant de la manière dont on présente les jeux dans le cirque.

IX. L'usage des chevaux était simple dai commencement : c'était pour faire voys rien ne rendait mauvais un usage univei mais quand on les employa pour les jeux qui était un présent de Dieu devint un strument du démon. C'est pourquoi ce no usage est attribué à Castor et à Pollux, à Mercure donna des chevaux pour cet el comme nous l'apprenons de Stésichore. Il d'autres semblables courses consacrées â T tune, que les Grecs appellent d'un nom pan lier, iinrioç, la cavalier. Or ces jeux qui se avec des chevaux attelés ne sont pas m idolâtres que les autres ; car les chars à qi: chevaux sont dédiés au soleil , et ceux qui ont que deux sont consacrés à la lune. E leurs, ainsi que le dit le poète:

ÉrieMboB te premier, par on effort sabNnie, Osa plier m joug quatre eourtlert roagimiz » El , port^ sur UA Gbv, s'éUmoer atee eux K

Or cet Ërichthon, fruit abominable débauches de Vulcain et de Minerve , es monstre démoniaque, ou plutôt un A\i et non un serpent. Ce Trochilus de Gr qui passe pour inventeur de chars , dédia premier ouvrage à Junon. Enfin si c'est R( lus qui a introduit cet usage chez les Ronu il doit sans doute être mis lui même au noi

* Primas Erichihonius rumis et quattuor sum Jungere eqnos, rapidisque rôtis instiiere victor. CVn«iui, Géorg., UT. III, ▼. tfSet i

CONTRE LES SPECTACLES

des autres idole« 8*il est vrai qu*il est le mëine qae Quirious. Tels ont été les inventeurs des chars à quatre cbevaox ; faut-il donc être surpria que les oombatians aient été d'abord couirerta des livrées de TidolAtrie, si je puis m'exprimer ainsi? Au commencement ces livrées BÎ*élaieat qoe de deux couleurs; Tune blanche , qui était consacrée à Tbiver i cause de la blandieor de la neige; Tautre couleur de feu , qui était consacrée à Tété i cause des rayons du soIeiL Dana la suite, le plaisir et la superstition s'étam ^;alement augmentés , on changea la dédicace de ces deux couleurs et on en sjouta deux autrea. Le rouge fut omsacré à Mars, et k blanc aux xéphyrs ; le vert i la terre ou au prialeoips, et Tazur au ciel, ou à la mer , ou k rioiooine. Or comme toute ridolàtrie est soa- Oteiatisée de Dieu , il est certain qu'il coo» dimne aossi ces profanes consécrations que ron fait aux difKrens élémens du monde.

L Passons au théâtre, dont Torigine et les tkres sont les mêmes que ceux du cirque, comme nous l'avons d^i montré en parlant des jeox en général. Ainsi Tappareil du théâtre ne (fiffire presque point de celui du cirque. On se nnd i Ton et à Tautre de ces deux spectacles aa sortir du temple où Ton a prodigué Tencens m abondance et arrosé les autels du sang de Idosieurs victimes. On marche parmi le bruit des fifres et des trompettes, pendant que deux iofimes personnages, directeurs des funérailles et des sacrifices , je veux dire le (Usignateur et Yaruspice, conduisent tout 4e cortège. Mais voici ce que le théâtre a de particulier, et ce qui le distingue du cirque : voyons d'abord coinbien le lieu en est infiïme.

Le théâtre est proprement le temple de Vénus. C*est ainsi que sous prétexte d'honorer la déesse ce lieu exécrable a été canonisé dans le monde. Autrefois , s'il s'élevait quelque nouveau théâtre qui ne fût point consacré par une dédicace solennelle, les censeurs le faisaient souvent abattre pour prévenir la corruption des mœurs, qu'ils prévoyaient devoir suivre infailliblement des actions lascives qu'on y représentoit Remarquez ici en passant combien les païens se condamnent eux-mêmes par leurs propres arrêts, et combien ils décident en notre faveur par leur attention â conserver la police. Quoi qu'il en soit Pompée le grand, dont

la grandeur ne céda qu'à celle de son théâtre , ayant lait bâtir le superbe édifice qui était comme la citadelle de toutes les infamies , et craignant les justes reproches que ce monument attirerait un jour â sa mémoire, le métamorphosa en maison sacrée. Ainsi ayant invité publiquement tout le monde â cette dédicace , il 6ta â cet édifice le nom de théâtre, et lui donna le nom de temple de Vénus , oA nous avons iijouté, dit-il, quelques emplacemens pour les spectacles. De cette sorte il couvrit du titre de temple un ouvrage profane , et se moqua de la police sous un vain prétexte de religion. Le théâtre n'est pas seulement consacré â la déesse de Tamour , il Test encore au dieu du vin; car ces deux démons du libertinage et de l'ivrognerie sont si étroitement unis qu'ils semblent avoir conjuré ensemble contre la vertu : ainsi le palais de Vénus est aussi l'hôtel de Bacchus. En effet il y avait autrefois certains jeux du théâtre qu'on appelait proprement //bériaux , non-seulement â cause qu'ils étaient consacrés â Bacchus , comme sont les dyoni* siens chez les Grecs . msis encore parce que Bacchus en était l'instituteur. Du reste ces deux divinités exécrables ne président pas moins aut actions du théâtre qu'au théâtre, soit qu'on ait égard â la turpitude du geste ou aux autres mouvemeos dissolus du corps : c'est ce qu'on remarque en particulier dans les acteurs de la comédie. Dans ce misérable métier, ils font gloire d'immoler en quelque façon leur mol» lesse â Vénus et â Bacchus, les uns par des dissolutions horribles , les autres par des représeo* talions lascives et brutales. Pour ce qui regarde les vers, la musique « les flûtes, les violons, tout cela ressent les Apollon, les Muses, les Minerve, les Mercure. Disciples de Jésus-Christ, ne détesterez-vous pas des objets dont les auteurs doivent vous paraître si détestables ? Ajoutons un mot sur ce qui regarde les actions théâtrales, et la qualité de leurs instituteurs , dont le nom seul doit être en abomination. Nous savons que les noms de ces hommes morts ne sont rien , non plus que leurs simula«cres ; mais nous n'ignorons pas que ceux qui ont tâché de contrefaire la divinité sous des noms empruntés et sous des simulacres iaou-

veaux ne sont autre chose que de malins esprits, c'est-â-dire des démons. D'où il paraît

CONTRE LES SPECTACLES

fidolàCrie , oomme dits y en oot effectivement, Imt ce qai se pratique au nom de ces dignités doit être aoaillé on corrompu, puisque la source es est gàiée. Noos devons dire la même chose de rappardl qui accompagne ces jeux. La poarpre, lesécharpes, les bandelettes , les couranoes, les harangues, les discours, les festins qn'oB fiiit la veille, tout cela n'est que la pompe dn fiaUe. Que devons-nous donc juger de ce Uea horrible, plus exécrable que les parjures dont il retentit; car l'amphilbéàlre est à une plus grande multitude de dé« que le Capilole même, qui est le temple de tous les démons. On trouve là autant d'esprits JmnKMides qu'il y a d'acteurs ou de spectatcmra. Enfin , Mars et Diane président aux deox exercices de l'amphiihéàtre , c'est-à-dire aux combats et à la chasse.

XUL Je crois avoir montré en combien de fiaçons ridolàtrie a souillé les spectacles. J'ai Eût voir que l'origine, que l'appareil , que les titres, que les lieux , que les représentaiions en sont idolâtres; d'où il est manifeste qu'après avoir renoncé à l'idolâtrie, il ne nous est nullemoit permis d'assister à ce qui est inséparable de ridolètrie. Non que les idoles soient quelque chose, comme parle Tapôtre, mais c'est que kis sacrifices qu'on offre aux idoles sont offerts aux démons qui habitent dans ces idoles , soit qu'elles représentent les morts qp ce qu'on appelle des dieux ^ Or, comme ces deux espèces d'idoles sont d'une même nature, d'autant que les morts et les dieux sont même chimère , nous nous abstenons également de l'une et de l'autre idolâtrie. Ainsijious ne détestons pas moins les temples des dieux que les sépulcres des morts ; nous n'approchons point des autels de ceux-là , nous n'adorons point les images de ceux-ci; nous ne faisons ni des sacrifices aux uns , ni des offrandes aux autres ; nous ne mangeons ni la diair des victimes immolées aux premiers , ni les viandes offertes sur le tombeau des derniers, parce que nous ne pouvons participer en même temps à la cène du Seigneur et à celle des dé- Doos. Si nous nous faisons donc un scnipule de souiller notre bouche de ces viandes profanes, à combien plus forte raison ne devoosnoQs pas éloigner de tout spectacle consacré

' I. Cor., 8.

OU aux dieux ou aux morts les autres organes de nos sens , qui noua doivent être sans doute plus précieux, je veux dire les yeux et les oreilles ; car ce qui entre par ces deux organes ne se dissout pas dans l'estomac , mais se digère dans l'âme même. Or il est hors de doute que la pureté de notre âme est beaucoup plus agréable à Dieu que la netteté de notre corps.

XIV. Quoique j'aie montré jusqu'ici que l'idolâtrie règne dans toute sorte de jeux (ce qui devrait suffire pour nous les faire haïr), tâchons néanmoins d'appuyer encore par de nouvelles raisons le sujet qui est en question, ne fût-ce que pour répondre à quelques-uns qui se prévalent de ce qu'il ne parait point de loi positive qui nous défende d'assister aux spectacles, comme si ces spectacles n'étaient pas interdits dès qu'on nous interdit toute convoitise du siècle ^ En effet, de même qu'il y a une convoitise des richesses , des honneurs, de la bonne chère, des voluptés charnelles, il y en a aussi une des plaisirs. Or, entre les autres espèces de plaisir on peut compter les spectacles. Les convoitises dont nous venons de parler , prises en général , renferment en soi les plaisirs; de même les plaisirs, entendus dans une signification générale, s'étendent aux spectacles. Du reste nous avons déjà dit, en parlant des lieux où se donnent les spectacles, que ces lieux ne nous souillent pas par eux-mêmes, mais par les choses qui s'y passent ; parce que ces actions, étant infâmes de leur nature, font rejaillir leur infamie sur les spectateurs. Jugez donc encore , mes frères , s'il est permis de prendre part à un divertissement où les mar« ques de ridolàtric sont tracées partout.

XV. Mais comme certains esprits ne se rendraient qu'avec peine à ces vérités , tâchons de les convaincre par d'autres raisons. Dieu nous commande de révérer et de conserver le Saint- Esprit en nous par notre tranquillité, notre douceur , notre modération , notre patience , parce qu'il est de sa nature un esprit tendre et doux ^ ; il nous défend au contraire de l'inquiéter par nos fureurs, parnosemportemens, par nos colères, par nos chagrins. Or, comment accorder tout cela avec les spectacles, qui troublent, qui agitent si furieusement Tesprit? carpar**

' l Joan., 2. — » Epb.,'l

TERTULLIEN

tout où il y a du plaisir il y a de la passion , sans quoi le plaisir serait insipide; partout où il y a de la passion il y a de Témulation, sans quoi la passion serait désagréable. Or Tému* ktion amène la ftireur, Temportemenl , la colère , le chagrin et cent autres passions senn blables, qui sont incompatibles avec les devoirs de notre religion. Je veux même qu'une personne assiste aux spectacles avec la gravité et la modestie qu'inspire ordinairement une dignité honorable, ou un âge avancé, ou un heureux naturel; il est néanmoins bien difficile que TAme ne ressente alors quelque agitation , quelque passion secrète. On n'assiste point ft ces divertisscmens sans quelque affection , et on n'éprouve point cette affection sans en ressentir les effets, qui excitent de nouveau la passion. D'un autre côté, s'il n'y a point d'affection il n'y a point de plaisir, et alors on devient coupable d'une triste inutilité, en se trouvant Ift où il n'y a rien à profiter. Or une action vaine ci inutile ne convient point, ce me semble, aux chrétiens. Bien plus, un homme se condamne lui-même en se rangeant parmi ceux auxquels il ne veut point être semblable, et dont par conséquent il se déclare ennemi. Pour nous , il ne suffit pas que nous ne fassions point le mal , il fïut encore que nous n'ayons aucun commerce avec ceux qui le font, écoutons là-dessus le reproche que fiiit le prophète : «Si vous aper* ceviez, dit-il, un voleur, vous courriez avec lui <. » Piùt â Dieu que nous ne fussions pas même obligés de demeurer dans le monde avec ces gens-lâ ! cependant dans cette fâcheuse nécessité , nous devons en être séparés dans les choses mondaines. Le monde est à la vérité I ouvrage de Dieu; mais les choses mondaines sont l'ouvrage du démon.

XVI. Lorsqu'on nous défend la ftirenr, on nous interdit donc aussi toute sorte de spectacles, surtout le cirque, où la ftareur préside plus particulièrement. Voyei le peuple qui s> chemine tout hors de lui vers le lien où le spoc* tacle doit se donner; voye^4e, dis- je, toot agité, tout étourdi, tout troublé , dans llncer* titttds où il est qui rempofuera la victoife. Le préteur tarde trop à venir. . . Chacun a les yeux oontinadlement attachés à rome... On

dirait que les spectateurs s*y remuent arec les sorts... On attend en suspens la déclaraâoD du préteur... Chacun débite ses extravtgances. Jugez de leur fblie par la vanité de leurs discours : il a déjà, dit-on , envoyé h scr* viette; chacun dit à son voisin ce que son folsin a vu lui-même. Témoignage sensible de leur aveuglement : ils aperçoivent mal ce qdUs pensent bienapercevon*; ils s'imaginent que c'est une éerviette , et c'est l'image du didMe précipité du ciel dans Tenfer. De II on pMse aux fiireurs , aux animosités , aux discordes et 1 toot ce qui est sévèrement interdit an disdpies du Seigneur de la paix. De là tant dlnaprécations , tant d'injures sans nulle équité ^ tant de suffrages sans égard à aucun mérite. Et quel profit peuvent espérer pour eux - mêmes des spectateurs qui ne sont pas à eux-mêmes F Ils s'attristent du malheur d'autrui, ils se réjouissent du bonheur d'autrui; toot ce qolls désirent, toot ce qu'ils maudissent, ne les regarde point. Ainsi leur affection est taiiie et leur haine est injuste. A la vérité , il est peotêtre plus permis d'aimer sans sujet tpie ile litfr injustement ; du moins Dieu nous défend de haïr 5 même avec raison , puisqu'il nous cooh mande d'aimer nos ennemis ^ Il nous défend de maudire personne, même avec quelque si^et^ puisqu'il nous ordonne de bénir ceux qui noue maudissent. Cependant , quoi de phis fkiricek que le cirqne , où l'on n'épargne ni sénateni ni citoyens. Si quelqu'un de ces emportenens qu'on y remarque est quelque part permis tn chrétiens , il leur est aussi permis dans le elr» qne; mais s'il lenr est défendu partout, il l^esi aussi en cet endroit.

XVII. De même on noos commande de fe* noncer à toute sorte d'impureté ; on noos ferme donc le théâtre , qui est à proprement parler le consistoire privé de l'impudence, où Ton n^pprouve qoe oe qui est désapprouvé partout ait» leurs. Aussi le plus grand charme dn tMAtre consiste d'ordinaire dans le spectâde des ptai grandes inhmies. Ce sont ces inflimies qoe re» présente ou un Toscan par ses gestes impodt» qoes, on un comédien à l'aide des liabks de femme, on on pantomime par les iodéceoeet abominables à qiKM il a aceoutuméson corps dès

«Luc, 6.

CO.NTRE LES SPKCÏACLKS.

mcaftncc, aflad'ea donner auiaulrea dra Icfooi. Bien plot, ce» misérable* victimes de l'impadicilé, qui ont proslitué leur corps bu public , KpiniMent-elies pas aussi sur le (hêàtre d'autut plM muénb\a que, ne découvrant ailleiirs Ifor tarpitnde qu'aus hommes, ici elles la fout panllre *ni yeux des autres femmes t qui dlea avaîcat en soin de se cacher junqu'alors. On tas expose à U vue de tout le monde, aux cens de tout âge , de toute dignité. De plus , un criear poblic annonce ces coartisanrs I ceux qai ne lea ronnaiiaeni déji que trop. Voilà, tfit-il, la loge d'une telle; il faut donner tout pour 11 voir, elle a telle et telle qualité... Mais passons sot» sileoce des inramies qui de- Tnieat être ensevelies sous les plus épaisses féoèbres, afin que le jour même n'en fttt pas sonillé. Cependant vous, sénateurs, vour, maffisiraU, TOUS , citoyens romains, rougiurz de honte rt de confusion ! Du moins ces malheumues, qui ont étouFFé en elles toute pudeur, craignent-elles en certain jour démontrer au peuple les indécences de leurs (testes; du moins nmgiasent-dles une fois l'an. Au reste , si nous devons avoir en exécration toute sorte d'impureté, poorquoi noos sera-t-il permis d>nlendre ce qn'on ne saurait dire sans crime?

aeliant d'aiileura que Dieu condamne toute

ptaisanierie et toute parole inutile ■■ Pour-

qooî noos serait-il permis de regarder ce

qs'il nous est défendu de faire? Pourquoi les

Bénes choses qui souillent l'homme par la

langue ne le souilleraient- elles point par les

Tcox et par les oreilles, les oreilles et les yeux

étant comme les avenues de noire Ime? 11 est

difficile que le cœur soit bien nM lorsque l'entrée en est corrompue. Voilà donc le théfttre

interdit dès I) que l'impareié est condamnée. Wlll. Si vous dites que les actions théâtrales

ool été iorenlées pour apprendre la politesse

et la science du monde, je réponds que nous

devons mépriser cette scienre mondaine, puisqu'elle en une ibiie devant Dica, et par conné-

qoeat que nous devons détester ces deux

(spècei de spectacles, je veux dire la comédie

<t la tragédie , oA sont employés tons les attraits de celte maudite doctrine. La comédie M, puar ainsi parier, l'éonle de l'iaporeté: la

tragédie n'apprend que cruauté, qtt'impijié, u e barbarie. Snyei donc pcrsiiariés que le récil inutile et dnn{;ereux d'une action honteuse ou cruelle n'est pas etrusable, non plus que l'action même. Vous ajoutes qu'il est fait mention du stade dans l'Ecriture sainte*. JeTavoue, mais vous devei ovoner ausci qu'il est indigne de r^arder ce qui se passe dans le sisde , savoir : les coups de poing , les coups de pied , les soufflets et toutes les autres insolences qui déB{;urenl le visage de l'homme, qui est l'image de Dieu. Vous ne sauriez avec quelque religion approuver ces courses insensées, ces furieux étancemens qui accompagnent le jeu du disque, et tant d'autres mouvemens plus extravagans les uns que les autres. Vous ne sauriez sans injustice F^ire l'éloge de ces Forces corporelles, qui ne servent qu'a ta vanité de celui qui les exerce, ou i l'outrage de celui contre qui il les emploie; moins encore pourriei-Yous eslimer cette science, que l'oisiveté des Grecs nous a apprise, de se faire un corps tout nenf, comme potir réformer celui que Dieu nons a fait. Non , non, des hommes engraissés pour un si malheureux emploi ne peuvent mériter que notre exécration. EnHn la lutte est une invention du diable; il ta commença lorsque par Min habileté il renversa nos premiers parens. Le mouvement des lutteurs n'est qu'une souplesse semblable it relie du serpent infernal. On accroche pour arrêter un adversaire, on se plie pour l'entortiller, on glisse pour lui échapper. Vous combattez , direz-vous, pour avoir le plaisir d'éire couronné : de telles couronnes sonl^elles d'aucun u*age aux chrétiens?

X)\. Faut-il que nous examinions maintenant si l'amphithéitre cm condamné dans les saintes écritures ? Si nous pouvons démontrer que la cruauté . que la férocité , que la liarliarie nous est permiK: i la bonne heure, allons 1 l'amphithéâtre. Si nous sommes tels qu'on nous suppow, prenons plaisir â nous repahre do sang hnmain. Il est bon, direi-vous, que les scélérats soient punis. Qui peut le nirr. sinon les scélérats cnx-mémea? J'en conviens donc; mais conveoex ansH qn'nn hOMOie de ' bien ne peat licileiBeiit se toai|ilurc dans le

> Xiliti.. 12.

•I.Cor.,9.

supplice d UQ méchant homme, puisqu'il doit plutôt s'attrister de ce qu^un homme semblable à lui a eu le malheur de devenir assez coupable pour mériterd'ëlre si rigoureusement puni. D ailleurs peut-on me répondre qu'on n'expose aux bêtes féroces ou qu'on ne punisse ordinairement que les seuls coupables? Les innocens ne sont-ils jamais sacrifiés , ou par la malice du juge, ou par la négligence de l'avocat, ou par rirrégularité de l'information? Âb ! qu'il vaudrait bien mieux ignorer quand les méchanssont punis, et ne savoir pas que des gens de bien périssent; si toutefois ils peuvent tous être appelés gens de bien. Certainement il y a des gladiateurs innocens qui paraissent dans l'amphilhéàtre pour devenir les hosties du plaisir public. Il y en a d'autres qui y sont conduits comme coupables; mais comment? En punition d'un vol léger, par exemple, on leur fait apprendre à devenir homicides. Au reste, je n'ai fait jusqu'ici tout ce détail que comme pour répondre à des païens : car à Dieu ne plaise qu'un chrétien veuille en savoir beaucoup pour renoncer aux spectacles. Personne ne peut mieux exposer ce qui se passe à l'amphithéâtre que ceux qui y sont encore spectateurs. Pour moi j'aime mieux ne pas tout dire que d'en rappeler le souvenir.

XX. N'est-ce donc pas une excuse frivole et pitoyable que le raisonnement de ceux qui veulent, par des faux-fuyans, se persuader que ces plaisirs ne leur sont pas défendus? Il n'y a, disent-ils, aucun endroit formel dans les Écritures qui condamne les spectacles : un chrétien ne peut-il donc pas y assister? Voici encore l'argument d'un homme que j'entendais dernièrement subtiliser de la sorte. Le soleil , disait -il, bien plus. Dieu lui-même ne regarde-t-il pas du haut du ciel la comédie, le combat des gladiateurs et les autres jeux , sans en recevoir aucune souillure? Gela est vrai : je sais que le soleil jette ses rayons sur un cloaque sans qu'il en devienne moins pur. Si Dieu ne regardait pas nos crimes et nos infamies , peut-être qu'alors nous éviterions la rigueur de ses jugemens. Mais , hélas ! il les voit et ne peut pas ne pas voir nos brigandages , nos fourberies, nos adultères, nos iqjustices, nos idolâtries et nos spectacles; et c'est pour cela que nous ne devons pas y assister, afin que

nous ne soyons point aperçus par celui qui apperçoit tout. Homme téméraire ! vous osez comparer le coupable avec son juge? L'un est coupable parce qu'il a découvert, et l'autre est juge parce qu'il n'y a rien qu'il ne découvre. Ne sera-t-il donc pas aussi permis , selon vous, de s'abandonner à la fureur hors du cirque, à l'impudicité hors du théâtre, à l'insolence hors du stade , ou â la cruauté hors de l'amphithéâtre, puisque Dieu voit tout, hors des loges, hors des degrés, hors des portiques? Nous nous trompons : ce que Dieu condamne n'est jamais permis , ce qu'il défend est toujours et partout illicite. Voilà en quoi consiste la vérité et l'intégrité de la morale chrétienne, l'exactitude de la crainte et la fidélité de l'obéissance que nous devons â Dieu; c'est â ne jamais altérer ses redoutables commandemens et à ne pas prétendre affaiblir ses jugemens éternels. Ge qui est bon en soi ne saurait jamais être mauvais , et ce qui est mauvais en soi ne saurait jamais être bon. Tout est fixé et déterminé par la vérité éternelle, qui est invariable,

XXI. Les païens, qui n'ont point cette plénitude de la vérité parce qu'ils ne veulent pas connaître celui qui est le docteur delà vérité , les païens , dis-je , jugent du bien et du mal selon leur caprice. Gequi leur parait bon aiyourdluii leur paraît mauvais demain ; ce qu'ils regardent ici comme illicite , là ils le regardent comme permis. Qu'arrive-t-il de là? Le voici. Celui qui se ferait scrupule de lever un peu trop sa robt dans une rue pour un besoin devient si impudique dans lecirque,qu'il expose avec effronterie à la face de tout le monde les parties de son corps qu'il devrait cacher le plus. Celui qui n'oserait proférer la moindre parole déshonnête en présence de sa fille la conduit lui-même i la comédie pour lui faire entendre mille discours impurs, et lui faire voir mille postures indécentes. Celui qui se fait un devoir de réprimer l'insolence d'un querelleur approuve les meur^ trissures sanglantes que se font les athlètes dans le stade. Celui qui se trouve saisi d'horreur en voyant le cadavre d'un homme mort d'une mort naturelle se fait un plaisir dans l'amphithéâtre de repaître ses yeux de la vue d'un corps dont les membres, tout déchirés et mis en pièces, nagent encore dans le sang qu'il a répandu. Bien plus , celui que sa charge conduit â l'am-

CONTRE LES SPECTACLES

phitbéfttre pour faire punir un homicide pousse lui-même un misérable esclave à la boucherie à coups de verges et de bâlon. Celui qui veut qu'on expose chaque assassin à un lion furieux, demande qu'on donne à un barbare gladiateur la liberté pour récompense s'il sort victorieux du combat ; mais s'il vient à y perdre la vie, le voilà regretté avec des démonstrations de compassion et de tendresse par celui même qui l'a fait exposer à la mort , et qui reconnaît de près avec satisfiiction ce malheureux , auquel il a ^oalu de loin ôtrr la vie; en cela d'autant plus cruel j qu'il devait être auparavant plus humain.

XXn. Faut-il être surpris de l'inconstance de ces hommes aveugles, qui ne jugent du bien ou du mal que selon leur bizarre imagination ? En void une nouvelle preuve. Les magistrats cox-mémes, et les administrateurs des jeux , privent de toute charge honorable les cavaliers du drque, les athlètes, les comédiens, les gladiateurs (c'est-à-dire ces galants hommes à qui certaines dames ont la bassesse de sacrifier leur conir , et souvent même leur corps , en commettant avec eux des infomies qu'elles se piquent de condamner en public.) On condamne donc authentiquement cette espèce de gens à la dernière ignominie , en les excluant absolanient de la cour , du barreau , du sénat , de Tordre des chevaliers , enfin de toutes sortes de dignités. Cependant , en les déclarant infâmes, ces magistrats honorent de leur présence les jeax de ces misérables. Quelle bizarrerie ! Us aiment ceux qu'ils punissent; ils méprisent ceux qu'ils approuvent ; ils louent l'ouvrage*, et notent d'infamie l'ouvrier. Quelle étrange sorte de jugement que de condamner un homme pour les mêmes choses pour lesquelles'on l'estime ! Disons mieux : quel aveu tacite de la méchanceté d'une action , quand ceux qui la font sont néanmoins diffamés, quelque réjouissans qu'ils deviennent en la hisant!

XXni. Puisque la justice humaine condamne donc ces malheureux, malgré le plaisir qu'ils donnent à leurs juges ; puisqu'elle les exclut de toute dignité , et les confie souvent en des lieux horribles et déserts , combien plus rigoureuse sera contre eux la justice divine ? Pensez-vous que Dieu puisse approuver ce cocher du cirque,

qui trouble tant d*àmes, qui excite tant de mouvemens furieux , qui tourmente tant de spectateurs ? Le croyez-vous fort agréable au ciel , lorsque , couronné de fleurs comme un prêtre des gentils , ou couvert d'un vêtement aussi bigarré que celui d'un maître d'impudicité , il paraît élevé sur un char ? Ne dirait-on pas que le diable veut avoir des Êlies enlevés vers le ciel comme Dieu en a ? Croyez- vous de même que Dieu chérisse le comédien qui se fait raser si soigneusement la barbe, défigurant par cette infidélité le visage qui lui a été donné ? Non content même de rendre sa face semblable à celle de Saturne, de Bacchus et dlsis, il reçoit sur la joue tant de soufflets , qu'il semble vouloir insulter au précepte de Notre-Seigneur. Comment? c'est que le diable l'instruit à présenter la joue gauche lorsqu'on l'a frappé sur l'autre ^ De même parce que nul ne peut ajouter une coudée à sa taille, ce rival de Dieu apprend aux acteurs de la tragédie à s'élever sur leurs cothurnes : veut-il démentir Jésus- Christ P Pensez-vous encore que l'usage des masques soit approuvé de Dieu ? Je vous le demande. S'il défend toutes sortes de simulacres, combien plus défèndra-t-il qu'on défigure son image ? Non, non, l'auteur de la vérité ne saurait approuver rien de faux. Il regarde comme une espèce d'adultère tout ce qu'on réforme dans son ouvrage. S'ilcondamnetoutes sortes d'hypocrisie,fcra-t-il grâce à un comédien qui contrefait sa voix, son âge, son sexe; qui fait semblant d'être amoureux ou d'être en colère ; qui répand de fausses larmes et pousse de faux soupirs? Enfin si ce divin maître s'explique ainsi dans la loi : maudit celui qui s'habillera en femme > , quel jugement croyez-vous qu'il porte contre un pantomime qui prend non-seulement les habits, mais encore la voix , le geste et la mollesse des femmes? Peut-être que cet ouvrier habile dans la science des coups de poing demeurera aussi sans punition? En effet, nVt-il pas reçu du Créateur un corps formé exprès pour l'exposer aux gourmades et aux meurtrissures du ceste ? N'a-t-il pas reçu des oreilles pour se les faire enfler à force de coups ? N'a-t-il pas reçu des yeux pour se les faire crever à force d'insultes? Je ne dis rien de celui qui pousse un autre au*

«MaUh.,5ct6, -.•Deut.,22.

TERTLLLIEN.

devanl d*uQ lion, afin de paraître moins homicide que la bète féroce qui le met en pièces.

XXIV. Faut-il d'autres preuves pour convnincre les véritables serviteurs de Dieu qu'ils doivent détester tout ce qui appartient aux spectacles, puisque tout cela déplatt à leur divin mattre P SU est vrai , comme je Tai Fait voir y que les spectacles ont été institués pour honorer le démon, si Tappareil en est composé des ouvrages du démon , car ce qui ne vient pas de Dieu est Touvrage du diable , il s'ensuit manifestement que c'est là la pompe de Satan , à laquelle nous avons renoncé dans notre baptême. Or ce que nous avons anathémalisé alors, nous ne pouvons plus le rechercher ni par nos actions, ni par nos paroles, ni par nos regards, ni par nos désirs. D'ailleurs rompre notre promesse, n'est-ce pas rompre notre baptême? Il faut cependant pour une plus ample conviction que nous interrogions les païens eux-mêmes. Demandons-leur s'il est permis aux chrétiens d'assister aux spectacles, que répondront-ils ? «Infailliblement, disent-ils, cet homme est devenu chrétien , il a renoncé aux spectacles ; il n'y parait plus. « Vous voyez par là que celui qui ôte cette marque distinctive fait connaître qu'il n'est plus chrétien. Quel le espérance restet*il donc à ce malheureux ? Un soldat ne passe chez les ennemis qu'en abandonnant ses premières armes , qu'en quittant l'étendard de son prince, qu'en violant la foi, qu'en faisant serment de périr avec ceux à qui il se livre.

XXV. Y a-t-il apparence qu'un chrétien déserteur pense sérieusement à Dieu en un temps et en un endroit où rien ne lui rappelle le sou- \*enir de Dieu ? Est-il croyable qu'on puisse conserver la paix de l'âme , tandis qu'on s'acharne à soutenir le parti d'un gladiateur? Est-il (Bciie d'apprendre les règles de la pudeur, pendant qu'on tient les yeux attachés aux infâmes postures d'un comédien ? Ce n'est pas tout : peut-on trouver un plus horrible scandale dans toutes sortes de spectacles que ces parures extraordinaires qui y brillent, et les hommes assis pèle-mèle avec les femmes ? Monstrueux mélange qui, donnant aux uns et aux autres occasion de s'entretenir, fait que ces entretiens mutuels soufflent partout les étincelles de la concupiscence. Ajoutez que la première pensée que l'on a en se rendant aux spectacles, c'est

d'y voir et d'y être vu. D'ailleurs est-il aisé, parmi les effroyables hurlemens d'un acteur , de penser aux salutaires exclamations d'un prophète P Est-il aisé de joindre le cbant de quelque psaume aux airs efMminés de quelque opéra P Lorsqu'on regarde deux athlètes ae meurtrir à grands coups de poing, est-il ficile de se rappeler dans l'esprit la défense qui nous est faite de frapper celui qui nooa a frappé? Enfin peut-on apprendre la douceur et l'humanité , tandis qu'on se divertit à voir des hommes cruellement déchirés par des oora, ou deux gladiateurs s'accrochant l'un l'autre et essuyant avec leurs éponges le sang qu'ils ae font répandre P Grand Dieu ! 6tez à vos serviteurs le désir de prendre des divertiasemens si funestes. Car enfin , mes frères, considéra ce que c'est que de passer de l'église de Dîeo au temple du diable ; d'un lieu sacré à un lieu profane; de Téclat du ciel , comme Ton dit, à l'ordure de la terre. Ces mains que voua avea élevées vers le Seigneur , vous les fatiguei un moment après pour applaudir à un bouffon ; de la même bouche dont vous avez répondu amen pendant le sacrifice , vous reodei témoignage à un gladiateur dans l'amphi théâtre ; enfin vous osez dire à tout autre qu'à Jésua-Gbriit notre Dieu, «qu'il vive â jamais. •

XXVI. Ne soyons point surpris après cela que le démon s'empare de ces chrétiena inBdëles. Dieu l'a permis plus d'une fois , témoin lexemple tragique de cette femme qui , él»t allée â la comédie, en revint avec un déùMM dans le corps. Comme l'on exorci.wt Feqirlt immonde, et qu'on lui commandait de répondra pourquoi il avait csé s'emparer de cette fimme : «C'est avec raison, dit-il, que je m'en auiaariri; je l'ai trouvée chez moi.» H est constant auaii qu'une autre femme vit en songe un singe le même jour qu'elle était allée entendre on comédien , et que le nom de ce comédien lui ftal souvent répété aux oreilles avec des re|Wiicbes épouvantables; enfin que cinq jours Bpttê eette femme n'était plus en vie. Il y a cent etemples semblables de personnes qui ont perdu le gneur pour avoir communiqué avec le dans les spectacles ; car « nul ne peut servir deux maîtres ^» Quel rapport peut^l y avoir entre

«Nallh., 0.

ft

CONTRE LES SPECTACLES

Il bnnîère et les libres, entre U vie et la MTt ? Nous devons ansiMmstiser ces assemblées païennes, soit parce que le nom de Dieu y m Maapbéai6, soit parce qu*on y demande que nous soyons exposés aux lions, soit parce qu'on y forme le dessein de nous persécuter, •oit parce qu'on y choisit les émissaires qui vont découvrir les chrétiens pour les tour^ mentcr.

XXVILQua fèrea^fous lorsque vous serez surpris dans ce conorrt ftarieux de résolutions impies ? Ge n'est pas que vous ayez i y redouter la persécution des liommes : personne ne vous rrcoonatt pour chrétien tandis que vous assista aux spectacles. Mais songez à ce que Dieu daermine de vous dans le ciel , c'est de Ift que Toes êtes découvert par mille témoins. Au mo- Mot que vous êtes dans le temple du diable In anges vous regardent du ciel ; et ils remar* qocnt en particulier celui qui a proféré un bSiS|MBe, qui Ta écouté, qui a prêté sa Isn- Rue cf ses oreilles an diable contre Dieu même. Me MrcE-vous donc pas ces assemblées révoltées contre Jésus-Christ , ces chaires remplies de cormption) cet air qu'on y respire tout empMé par la voix de mille scélérats qui y JEitcnldea cris ? Je veux que dans ces spectacles ilf ail des choses purement agréables, simples, nodestca, quelquefois même honnêtes : faites réflexion cependant qu'on ne mêle pas d'ordi- Bsire le poison avec le flel ou avec Tellébore ; Bais avec des liqueurs douces et agréables au goût C'est ainsi qu'en use le démon : il cache MB poison mortel en des viandes où il paraît le ploa de dêticatesse et d'agrément. Par conséquent tout ce que vous trouvez dans les spectadca de grand , de poli , de mélodieux , de divcrtiasanc, de subtil, d'harmonieux, regardez- Ircooinie un rayon de miel qu'on a empoisonné. Ayct moins d'égard au plaisir de la lK)uche qu'an danger qui est infailiblement attaché à cepbisir.

XXVIIL Laissez aux parasites du démon la vaiM aatiahction de s'engraisser des mets qu'il leur offre : qu'ils se rendent exactement aux lieux des spectacles oft leur patron les invite. Von oooa le tempa de fête et de réjouissance n est point encore venu. Nous ne pouvons nous divertir avec iea gentila, parce que les gentils ne peuvent se divertir avec nous. Chacun à son

tour : ils son maintenant dans la joie, nous sommes dans la tristesse. « Le monde se réjouira, dit Jésus à SCS disciples , et vous serez affligés'.«Gémissons pendant que les gentils se réjouissent, afin que nous puissions nous réjouir quand ils commenceront leurs gémissemcns. Prenons garde à ne pas nous divertir aujourd'hui avec eux , de crainte qu'un jour nous ne pleurions comme eux. Disciple de Jésus-Christ, vous êtes trop délicat si vous prétendez avoir du plaisir dans le siècle , ou plutôt vous êtes insensé si vous regardez la joie de ce monde comme un véritable plaisir* Les philosophes n'ont donné le nom de plaisir on de volupté qu'au repos et à la tranquillité de l'àme; c'est cetfe tranquillité qu'ils regardent comme le fondement de leur joie , de leurs divertissemens et de leur gloire. Et vous , au contraire, vous ne soupirez qu'après les troubles et les agitations du cirque, du théâtre, de l'amphithéâtre et du stade. Oserez -vous dire que nous ne pouvons vivre sans quelque plaisir, nous dont le plus grand plaisir doit être de cesser de vivre ? Car quel doit être notre désir, sinon celui de l'apAtre, savoir, de sortir du monde et d'aller régner avec le Seigneur >? Or notre plaisir est là où est notre désir.

XXIX. Cependant si vous croyez qu'on ne peut passer cette vie sans quelque agrément, pourquoi êtes-vous assez ingrat pour ne vouloir reconnaître ni goûter tant de différens plaisirs que Dieu a faits, et qui sont plus que suffisans pour vous satislaire? Quoi de plus heureux pour nous que d'avoir été réconciliés avec Dieu le Père et avec Jésus son Fils ? Quoi de plus avantageux que d'avoir connu la vérité, que d'avoir découvert nos erreurs , que d'avoir obtenu le pardon de tant de crimes commis autrefois? Quel plus grand plaisir que réloignement du plaisir même , que Je mépris du siècle , que la jouissance de la vraie liberté, que le calme d'une bonne confiance, que la sainteté de la vie et l'exemption de la crainte de la mort ? Quelle satisfaction qua de iteler aux pieds les dieux des nattons , que de chasser les démons , que d'avoir le don des guérisons miraculeuses et des révélations célestes, enfin que de vivre toujours pour Dieu 1 Voilft les

« Joan., 26— • PhMipp., t.

TERTLLLIEN-

véritables plaisirs des chrétiens, voilà leurs spectacles innoceos, perpétuels, et qui ne leur coûtent rien. Représentez-vous dans ces saints spectacles une image des jeux du cirque , considérez-y la course rapide de toutes les choses du siècle, remarquez-y la vicissitude et la fuite précipitée du temps, regardez-y le terme de notre consommation, prenez-y le parti des sociétés chrétiennes, animez vous-y à la vue de féiendard céleste, éveillez-vous au bruit de la trompette de Fange, aspirez à la glorieuse palme du martyre. Si vous êtes charmé de la poésie , vous avez assez d'autres livres que ceux des gentils , vous avez assez de beaux vers , assez de belles sentences, assez de cantiques , assez de chœurs de musique. Ce ne sont point des Fables grossières, ce sont de saintes vérités; cène sont point un ramas de strophes ampoulées, c'est un trésor de sentences pures et sans afFectation. Demandez -vous des combats, des luttes, des victoires; le christianisme vous en ofFre une infinité. Voyez Timpureté abattue par la chasteté, la perfidie vaincue par la Foi, la cruauté surmontée par la miséricorde, Tinsolence atterrée par la modestie : voilà les combats propres des chrétiens, où nous sommes glorieusement couronnés. Voulez- vous encore du sang répandu , vous avez celui de Jésus- Christ.

XXX. Mais surtout quel spectacle que celui où toutes les nations de la terre assemblées verront , et plus tôt qu'on ne pense, paraître le Seigneur au milieu des nues, alors triomphant, alors plein de gloire et de majesté , alors enfin reconnu pour le véritable Fils de Dieu. Quelle sera en ce jour la joie des anges, la gloire des saints» la récompense des justes et la magnificence de cette nouvelle Jérusalem , où ils iront régner éternellement P II est vrai qu'il y aura en même temps un spectacle bien difFérènt, je veux dire le terrible jour du jugement , le dernier de tous les jours et le premier de Féternité; ce jour auquel les gentils ne s'attendent point et dont ils se moquent; ce jour où tant de superbes et antiques monumens de Torgueil humain seront anéantis, et toute la terre avec ses habitans sera consumée par un déluge de feu ^ Quelle sera l'étendue de ce spectacle ! Quel

* 11. Pet., 3.'

étonnement, quelle surpr\|e! Ou, si vous voulez, quel objet de joie et de plaisir en voyant tant de célèbres monarques, que l'on disait régner dans le ciel, pousser d'afFreux gémissemeos aa milieu des profondes ténèbres de l'enfer avec leur dieu Jupiter, et avec la Foule de leurs favoris ! Quel transport subit en voyant tant de gouverneurs, tant de magistrats , tant de persécuteurs du nom chrétien, brûler en des flammes plus insupportables que celles où ils ont jeté autreFois les martyrs, pendant que ceux-ci les insulteront à leur tour dans cet éternel et rigoureux supplice ! Ajoutez tant d'orgueilleux philosophes, qui se glorifiaient da nom de sages, maintenant tout couverts de fea en présence de leurs inFortunés disciples, à qui ces maîtres insensés tâchaient de persuader qu'il n'y avait point de Providence, que nos âmes n'étaient rien , ou que jamais elles oc se réuniraient à nos corps. Ajoutez enfin tant de poètes treroblans de Frayeur, non à la vue d'un Minos, ou d'un Rhadamante; mais devant le tribunal de Jésus-Christ auquel ils n'auront jamais voulu penser.

C'est alors que les acteurs de la tragédie pousseront dans l'excès de leur malheur des cris plus lamentables et plus éclalans que ceux dont ils Faisaient retentir autrefois le théâtre. C'est alors que les bouffons se feront nùem connaître , étant devenus plus subtils par les flammes dont-ils seront couverts. C'est alors que les superbes cochers du cirque Frapperoiit davantage notre vue, élevés sur un char de fea et tout environnés de feu eux-mêmes. C'est alors qu'on verra tant de gladiateurs percés, non de traits de javelot comme autrefois dans leurs académies , mais de mille traits de flamme qui les pénétreront de toutes parts. U est vrai que j'attacherai moins ma vue à ces misérables qu'à ces monstres d'inhumanité qui exercèrent autrefois leur cruelle rage contre le Seignear. Le voilà, leur dirai -je alors, ce fils d'un charpentier, et d'une mère pauvre ; ce destmcteur du sabbat, ce samaritain, ce possédé du démon. Le voilà celui que vous achetâtes du traiure Judas, celui que vous meurtrîtes à force de souFHets et de coups , celui que vous défigo-* rates par mille crachats , celui que vous abreuvâtes de fiel et de vinaigre ; voilà celui qui ftit secrètement enlevé par ses disciples pour feirc

DE LA PATIENCE

accroire qu*il était ressu.^ité , ou qui fut déterré par un jardinier, afin d'empêcher que les tailoes de son jardin ne Fussent foulées aux pieds de ceux qui passaient par là. Pour voir de si grands spectacles , pour vous procurer de  magniflques divertissemens, que peut faire la Aératilé dTan préteur, d'un consul , d'un questcnr, d'un pontife? Vous me' direz peut-être que ces spectacles sont encore éloignés de BOUS? Non, mes Frères, la foi nous les rend

déjà présens ; el nous pouvons les imaginer» comme s'ils se passaient actuellement à nos yeux. Du reste , quels doivent élre ces doux avantages que l'œil n'a point vus, et que Toreille n'a point entendus, et que l'esprit humain n*a jamais pu comprendre^ ? Ne doutons point qu'ils ne surpassent inlUniment tous les plaisirs du cirque, du théâtre, de l'amphithéâtre, du stade, et de tous les autres lieux que la vanité a consacrés aux spectacles.

«■W<»>^%»»>»<^ll%%«%%<*^^<%%»i%<^^%^%%%»^i^^%%»>^»^»»^»%%%%»%%^»»»%%»^«»%%<^%»%^»%^^%%<^%»%%%%»»»%%»%\ %»»%»%*»»» »^t^»»<w»

TRAITE DE LA PATIENCE

L Je le confesse devant Dieu , c'est en moi trop de hardiesse , pour ne pas dire de témérité , fwtf oser composer un ouvrage sur la patience, finsqaeje ne puis en donner aucun exemple dans la personne, dépourvu comme je suis de tout bien, n faudrait cependant , lorsque l'on entreprend l'éloge de quelque vertu, commencer par fàtt voir qa*on la pratique , et autoriser ainsi les leçons par l'expérience , afin que les paroles M fissent point rougir d'être si mal soutenues par les effets. Fasse le ciel que la honte de ne pas faire moi-même ce que j'enseigne aux autres m'apprenne enfin à le pratiquer! Il est vrai qu'il y a certaines vertus, de même que certains maux, dont l'exercice paraît surpasser les forces humaines. Il fout un secours particulier de la grâce divine pour embrasser ces vertus et pour les cultiver avec Fruit. Ce qui est parfaitement bon doit venir de Dieu ; il n y a que celai qui le possède qui puisse le communiquer. Cest pourquoi, semblable à des malades qui ne cessent de publier les avantages de la santé lorsqulls en jouissent le moins, j'espère de trouver une espèce de consolation à parler d'un Men que je suis très-Fâché de ne pas posséder. Ainsi pour mon malheur, toujours brûlant des ardeurs de l'impatience , je dois soupirer sans cesse après ma santé, la demander instamment et ne rien omettre pour l'obtenir, surtout quand je considère dans le sentiment de ma fbiblesse qu'il est difficile que la foi soit bien vigoureuse , et que la doctrine chrétienne

conserve ses forces si la patience ne vient au secours. En effet, elle est tellement inséparable des devoirs qui regardent Dieu , que sans la patience on ne saurait accomplir aucun précepte ni faire aucune œuvre qui soit agréable au Seigneur. Ceux mêmes qui vivent dans les ténèbres du paganisme ne peuvent s'empêcher de lui donner le nom glorieux de souvercUne vertu; car les philosophes, du moins ceux qui passent pour les plus sages, font tant d'estime de la patience que, malgré la bizarre diversité de leurs sectes et Topiniàire opposition de leurs sentimens , ils s'accordent tous néanmoins au regard de cette vertu. Ils conspirent , ils se réunissent tous en sa faveur ; ils s'attachent , comme de concert, â elle pour se faire une juste réputation dans le monde ; enfin ils ne s'estiment sages qu'autant qu'ils sont patiens. Preuve authentique de l'excellence de cette vertu , puisque même la philosophie humaine y fonde toute sa gloire et tout son mérite; ou plutôt n'est-ce point une honte qu'une chose si divine soit ainsi â la merci des profanes esprits du siècle? Mais laissons là ces sages orgueilleux , dont la défectueuse sagesse sera un jour confondue et anéantie avec Tunivers.

II. Pour nous, nous avons des motifs plus efficaces et plus glorieux de pratiquer la patience. Ce n'est point une affectation superbe , accompagnée d'une stupidité cynique , qui doit nous

« 1. Cor., 2.

TERTULUEN.

amineràcellc vertu, c'est la suprême et vivante règle d'une doctrine céleste qui, nous re* présentant Dieu lui-même comme le plus parfiiit modèle de patience , doit nous engager à devenir patiens comme lui. Car voyez d abord comment il fait également luire son soleil sur les bons et sur les méchans ; comment il permet que les uns et les autres profilent indifféremment de Tutilité des saisons, des élémens et des dons de toute la nature. Tout Dieu qu'il est, il supporte Tingratitudc de tant de nations qui ne cessent de blasphémer son nom et d'outrager ses serviteurs, et qui portent l'insolence jusques à adorer les ouvrages bizarres de leurs propres mains. Enfin il souffre le libertinage , l'avarice, Tinjustice , et tousces autres déréglemens honteux que Ton voit se multiplier tous les jours dans le monde; il souffre, dis-je, ces désordres avec tant de bonté que sa patience extrême semble faire quelque tort à sa toutepuissance. En effet , plusieurs en vieunent à douter s'il y a un Dieu , parce qu'il ne comprennent pas pourquoi il est si lent à punir le crime.

m. Voilà le premier tableau de la patience que ce divin maître offre à nos yeux dans le lointain d'une perspective, pour nous la faire considérer comme une vertu céleste. Mais que dirons-nous de la patience divine qui s'est montrée parmi les hommes, et qu'ils ont , pour ainsi parler, touchée au doigt dans la personne de Jésus-Chrisi? Cet Homme-Dieu ne refuse pas de demeurer caché dans le sein d'une mère, où il veut attendre le temps ordinaire de la naissance : il veut croître comme les autres hommes. Étant plus igé , il ne cherche point à se faire connaître. Bien plus, il semble se foire tort à lui-même, car il se laisse baptiser par son serviteur , et tenter par le démon. Lorsque de souverain de l'univers il est devenu notre maître pour nous apprendre la voie du salut, accoutumé d^à lui-même à supporter leurs fautes, a il ne conteste point , il ne se plaint point , il ne fait point entendre ses cris dans les places publiques , il ne brise point le roseau ébranlé , il n'éteint point la mèche qui jette encore de la fumée ^ » C'est ainsi que devait se vérifier la prédiction du prophète , ou plutôt le

» M;:fh , 12.

témoignage de Dieu même, qui nous assuré qu'il a mis son esprit dans son Fils, avecresprU d'une entière et universelle patience ^ U ne rs* jette aucun de ceux qui veulent se joindre ft lui, ni la maison ni la table de personne; il ne rebute ni les pécheurs ni les pubiicains; il ne se fâche point contre les habitana d'une ville de Samarie, qui refusent de le recevoir , tandis que ses disciples , indignés contre cette ville insolente, demandent que le feu du ciel tomhe subitement pour la réduire en cendre'. Il guérit les lépreux ingrats , il pardonne à ses calomniateurs, il lave les pieds à ses disciples ^. Ce n'est pas tout , il souffre en sa compagnie Judas, le traître Judas, sans vouloir découvrir ce perfide aux autres apôtres^.

Lorsqu'il est livré à ses ennemis , et qu'il est conduit à la boucherie comme une victime sans voix , « car il n'ouvre pas plus la boudie qu'un agneau sous la main de celui qui le tond S • alors ce roi des cieux , qui d'un seul mot pco^ voit appeler à son secours des l^oos d^Mges, ne consent pas même qu'un de ses disciples tin l'épée pour le venger. Sa patience reçoit , ponr ainsi dire, une blessure dans la blessure de Malchus. C'est pourquoi il donne sa malédieilion à ceux qui désormais frapperont do glaive; et en guérissant miraculeusement ce mslbenreux, il satisfeit par la patience, qui est le mère de la miséricorde , à celui h qui il n*avail fiait aucun tori^. Je ne dis rien de sa mort m croix : il était descendu du ciel pour cela. Gepen* dant était-il besoin que cette mort doulonreuie fût précédée et accompagnée de tant d*outre« gesP Non sans doute; mais il voulait en quiliU de victime se rassasier et s'engraisser du ftwi de la patience , avant que d'être tout à fisit im» mole. On lui crache au visage, an le foneâte jusqu'à le couvrir de sang, on le bafone, on le couvre d'une honteuse tdbe^ on loi enftwet dans la tête une couronne encore plus hoth teuse. Admirable égalité d'àme, fermeté pmdî* gieuse qui ne se dément jamais! Celui qyi avait voulu se cacher sous la figure bumaine n'imite rien de la patience humaine. Pharisiens, à cette seule marque vous deviez reconnaître votre Dieu : jamais un pur liomme n'aurait sa

« b, 42. — • Luc , a. — M.UC , 17.

* Minh.. 26. -- s It., Ji3 — « Mattb., 20.

DE LA PATIENCE

paliquer nue telle patience. Tant d'exemples de modéralion et de douceur , dont la subli- ■ké prodigieaae Mit de prétexte à rinftdélité éBÊ mtmis , doivent au contraire exciter et for liller notre foi en Jésus^^^rist , puiaqu*ils nous montrent évidemment, autant par la grandeur de tes aooffirancea que par la sagesse de ses préceptes, que la patience divine était devenue CD loi comme une qualité naturelle qui refaausaaîl rédat de ses autres vertus.

IV. Si les bons serviteurs se conforment aux inclioatiims de leurs maîtres , à combien plus forte raison devons -nous feire paraître notre conformité aux volontés du Seigneur ! En effet DDos sommes les serviteurs du Dieu vivant, dont les arrêts ne se bornent pas à drs punitioBS 00 à des récompenses passagères, mais à Bne éternité de peines ou de bonheur. Pour éfitcr donc les effets de sa sévérité, ou pour participer à eeux de sa miséricorde, il fout être 9mi prompt à lui obéir que ses menaces sont tmirtes et ses promesses avantageuses. Nous loolom être obéis non-seulement de nos esclam et de ceux qui nous sont soumis par quel* fK autre titre, mais encore des animaux mènes, dans la persuasion où nous sommes filb ont été créés à notre usage. Quoi! les ciéaCarea que Dieu a soumises à nos volontés leroot dociles et promptes à écouter la voix de (dniqui leur commande, et nous, tout remplis de vanité, nous aurons de la répugnance à obéir au souverain maître de qui nous dépendons a1>80lument? Quelle ingratitude, quelle injustice, de ne pas rendre à Dieu la mOme obéissance que sa bonté nous permet d'exiger des autres! Mais pourquoi tant de raisonnemens pour nous convaincre de la soumission que nous devons à la majesté divine ? La seule connaîssance de Dieu ne suffit-elle pas pour nons apprendre ce que nous lui devons? Au reste, qu^on ne s'imagine pas que cette digression sur Tobéissance ne fait rien à notre sujet : la soumission est refîPet de la patience. Un homme impatient ne saurait être soumis , ni un patient être indocile. On ne peut donc trop s'étendre sur une vertu que le Seigneur lui-même, principe et rémunérateur de toute vertu , a fait éclater en sa personne, étant hors de doute que tous ceux qui veulent appartenir à Dieu

d'un bien qui est le bien de Dieu. Voiiâ comme en abrégé les motifs qui doivent nous animer à la pratique de la patience.

V. Il ne sera pas néanmoins inutile de traiter plus au long un sujet qui a un rapport si mVessaire à notre foi. Quoiqu'un discours étendu puisse être quelquefois répréhensible, il ne saurait cependant l'être quand il s'agit de Tédification et de la direction des mœurs. Si l'on veut traiter à fond quelque vertu, il ftut ti^èssou vent parler du vice contraire, car on voit plus clairement ce qu'il fiiut suivre quand on connaît ce qu'il fiiut éviter. Considérons ce que c'est que l'impatience; voyons si elle ne vient pas du démon, comme la patience vient de Dieu , par ce moyen il nous sera aisé de connaître combien ce vice est contraire à la foi chrétienne , car ce qui vient du rival de Dieu ne saurait sans doute s'allier avec les choses do^ Dieu ; il y a autant d'opposition entre les effets qu'il y en a entre les causes. Ainsi Dieu étant infiniment bon , et le démon étant rempli de méchanceté, cette différence montre évidemment que l'un ne feit rien pour Fautre. Ce qui est mauvais ne peut pas plus produire quelque chose de bon que ce qui est bon ne peut produire quelque chose de mauvais.

Je remarque donc que l'impatience tire son origine du diable. Il la mit au monde, pour ainsi parler, lorsqu'il supporta si impatiemment que l'homme, cette vive image de Dieu, eût reçu de son Créateur l'empire sur toutes les choses créées. En effet, s'il eftt supporté avec patience cet ordre suprême, il n'en aurait conçu aucun déplaisir : n'en concevant point de déplaisir, il n'aurait pas envié le bonheur de l^homme à qui il ne tendit des pièges funestes que par jalousie. Il fut donc jaloux parce qu'il fut chagrin; et il fut chagrin parce qu'il fut impatient. De savoir maintenant si cet ange de perdition commença par être malin ou impatient, c'est ce que je ne me mets pas en peine d'examiner. Il est constant du moins que l'impatience naquit avec la malice, ou que la malice commença avec l'impatience; et qu'ensuite elles continuèrent à se fortifier unanimement dans le sein d'un même père. Ainsi le diable apprit par sa propre expérience combien cette passion était efticacepour faire pécher. Comme il savait.

doivent s'appliquer avec soin à la recherche par ce qu'il avait éprouvé lui-même, que le

TERTULLIEN

premier péché était entré dans le monde par la voie de Timpalience, il la fit venir aussitôt à son secours pour rendre fhomme criminel. Il va ainsi trouver Eve ; et dans Teni retien qu'il a avec elle f ce rusé serpent lui souffle avec ses paroles son baleine infectée du venin contagieux de rimpaiience ^ Elle n'aurait jamais péché si elle eût supporté patiemment la défense que Dieu lui avait faite. Plus coupable encore en ce qu'elle ne se contente pas d*avoir reçu elle seule ce souffle maudit, elle ne saurait aussi souffrir plus longtemps le silence; c'est un poids qui Taccable , elle meurt d*impatience de parler à Adam qui , n'étant pas encore son mari, n'était pas obligé par conséquent de l'écouter. Il lui prête néanmoins Toreille; et voilà comment elle le fait devenir le canal par où cette peste, qu'elle avait contractée du malin esprit , s'est répandue dans le monde.

C'est ainsi que l'impatience de la première femme fit périr le premier homme , et que ce premier homme périt aussi par son impatience en deux manières : soit en portant avec peine l'observation du commandement de Dieu , soit en se montrant trop lâche à combattre la tentation du démon. Voilà donc l'origine du péché , voilà aussi le principe des arrêts du ciel contre le genre humain. La colère de Dieu commença par où avait commencé l'offense de l'homme ; ou plutôt la première cause de l'indignation de ce divin mattre fit éclater les premiers traits de sa patience. Car se contentant de donner sa malédiction au démon, il arrêta le juste mouvement de colère dans lequel il pouvait le punir plus rigoureusement. Enfin quel autre crime peut-on imputer à l'homme avant le crime de l'impatience P II vivait dans l'innocence et dans l'amitié de Dieu ; il était habitant du paradis. Mais dès qu'il eut succombé à l'impatience, il cessa aussitôt d'être agréable au Seigneur; il n'eut plus de goût pour les choses célestes. Chassé ensuite de la présence de son Dieu , et banni en cette vallée de larmes, il se laissa aisément dominer par l'impatience, qui fut en lui le principe de toutes les fautes qu'il commit contre son Créateur. En effet cette malheureuse passion, ayant été animée par le démon , forma bientôt la colère ,

* Gen., 3.

secondée de la méchanceté. Comme elle lYii^ livré à la mort Adam et Eve, elle apprit à leur fils Caîn à commettre un homicide; car qodk en fut la cause, sinon parce qu'il souffrit Udpatiemment que ses offrandes fussent rejelées par le Seigneur ; qu'il se laissa emporter de colère contre Abel et qu'il le tua : or ne poovaut le tuer sans être poussé par la colère, ni poussé par la colère sans être dominé par llmpatience, il est évident que ce que la ooKre lai a fait commettre doit être attribué à la diaposition qui a produit la colère. Voilà en qoetgoe foçon le berceau de l'impatience encore naissante. Quel fut ensuite son accroissement ? II fut prodigieux : n'en soyons point surpris; car si l'impatience a fait commettre le premier crime , il faut conclure qu'ayant précédé toaCes les autres passions , elle est comme Torigifie de tous les péchés , puisque tous les pédiés sont sortis de son sein , ainsi que plusieurs ramean viennent d'une même tige.

Nous venons de le montrer en ce qai régnait l'homicide, qui fut d'abord produit immédiatement par la colère ; mais quelque motif qui le cause dans la suite, il provient toujours de l'impatience, comme de sa première source. Car, soit qu'on se porte à commettre ce crime par jaloasie ou par cupidité, ou commence toujours par l'impatience , en ne voulant point se donner la peine de combattre un mouvement de haine on d'avarice. Enfin tout ce qui nous porte à quekpe action mauvaise vient d'une certaine impatience où l'on est d'accomplir au plus tôt cette action. Je le prouve. On commet un adultère : pourquoi? parce qu'on n'a pas voulu supporter plus longtemps la peine de résister aux tentatiom de la chair. Si vous dites qu'un des prindpanx motifs qui obligent les femmes à vendre leur honneur est l'amour de l'argent, je soutiens que ce coupable trafic procède d'une honteuse lâcheté à détruire cet amour du gain. Je ne fais mention que de ces deux vices, parce qu'ils sont les plus communs et les plus criminels devant Dieu. Mais, pour le dire en un mot, tout péché vient de l'impatience. On est méchant, parce qu'on trouve trop de peine à être homme de bien. La pureté est insupportable à l'impudique , la probité au scélérat , la piété I

* Gen., 4.

DE LA PATIENCE

Impie, le repos à oa esprit inquiet. On devient ricieai, parce qa\Hi ne pent pratiquer plus iBUgtfmpf la Tcrto. Uimpatieoce éiant donc la anvoe des pécbés, ne dîoît-elle pas offenser eefaiî qui ne saurait approuver aupéché?

DTailleors il est manifeste que Timpalience fat la principale cause de tant de révoltes où les kriâîtes se laissèrent aller contre le Seignenr. En effet, d'où vient que ce peuple ingrtf , oabliant le bras tout-puissant qui Tavait déii?ré de la cruelle servitude d'Êgj-pte , denande à Aaron de nouveaux dieux qui puissent k ooodiiire dans la terre promise ? D où vient ipe, ponant llnsolence au plus haut point, iMMBOies et femmes sacrifient volontiers leur or pour en faire une idole publique 7 Celte audace criminelle vient de ce qu'ils supportèrent iapatiemment que Moïse fût si longtemps à s^entretenir avec Dieu , quelque nécessaire que Ite cet entretien. En vain ils ont été repus mincaleusement d'une manne qui leur a été (ovofée du ciel comme une rosée nourrisaute 1 ; en vain ils ont été abreuvés de Teau lirée d'un rocher : ils se défient encore du Seigneur. Une soif de trois jours les accable ; ils ne peuvent plus Tendurer. Voilà Timpatience que Dira leur reproche lui-même dans FËcriture. En un mot , pour ne pas descendre dans un plos long détail , le malheur du peuple juif est toujours venu d*un défaut de patience. Pourquoi ont-ils fait mourir les prophètes? Cest pour n^avoir pas voulu souffrir leurs avis. Pourquoi ont -ils fait mourir Jésus -Christ luimême ? C'est pour n'avoir pu supporter sa présence : ils auraient été moins misérables s'ils eussent été plus patiens.

VI. Disons encore que c'est la patience qui précède et qui suit la foi. Ainsi Abraham crut ce que Dieu lui avait dit , et sa foi lui fut imputée à justice 2. Ce fut néanmoins la patience qui éprouva la (bi de ce père des croyans lorsqu'il reçut le commandement d'immoler son fils , soumission que Dieu exigea, moins pour tenter la foi d'Abraham que pour montrer par avance une figure de celui qui devait être obéissant jusqu'à mourir ; car du reste Dieu connaissait par^ilement celui qu'il avait regardé comme

» Exod., IC— «Gen., 15.

juste : aussi cet homme soumis reçut-il tranquillement Tordre rigoureux qui lui fut donné pour éprouver son obéissance, et il l'aurait exécuté de même si le Seigneur l'avait souhaité. Ce n est donc pas sans raison qu'il fut comblé de bénédictions; il avait été fidèle, et il fut fidèle parce qu1l fot patient. Cest ainsi que la foi, rehaussée prréclal de la patience, étant ensuite répandue dans tout l'univers par celui qui est appelé dans PËcriture fils d'Abraham S c'est-à-dire Jésus-Christ, et ajoutant la grâce à la loi , mit la patience sa compagne à la tête de cette même loi pour en être comme le sceau , d'autant plus que cette vertu avait manqué autrefois à la science de la justice et de la sainteté ; car que faisait-on alors ? on rendait mal pour mah œil pour œil, dent pour dent : la patience n'était pas connue encore dans le monde , parce que la foi ne l'était pas aussi. Cependant Timpatience profitait des occasions où elle n'était pas arrêtée par la loi. Cela était naturel ; l'auteur et le maître de la patience n'était ps venu. Mais à son arrivée tout change. La grâce de la foi est réglée sur la patience. Il n*est plus permis de dire des injures ; on ne peut plus traiter son prochain d'homme poti sensé sans devenir coupable. La colère est défendue, l'animasilé est proscrite, la trop grande vivacité est réprimée , le venin de la médisance est ùté. La loi a beaucoup gagné depuis que Jésus-Christ a dit : « Aimez vos ennemis ; parlez bien de ceux qui parlent mal de vous ; priez pour ceux qui vous persécutent , afin que vous soyez les enfans de votre Père céleste 2. » Voyez quel père nous acquérons par la patience. Enfin toute la science de celte vertu est renfermée dans ce commandement principal, puisqu'il n'est pas même permis de blesser le prochain par la moindre parole de raillerie.

Vil. Maintenant si nous voulons parcourir tous les autres sujets pour lesquels on s'impatiente, nous trouverons à chacun un précepte qui y répond. En effet , êtes-vous ému de la perte de vos richesses ? Le Seigneur vous avertit en mille endroits de ses l'^critures de mépriser le siècle ; ou plutôt il vous apprend le mépris que vous devez avoir des biens temporels , parce que vous ne trouverez nulle part qu'il y ait eu

« Mallb., l.-.»/6W.,5.

TERTULLIEN

lui-mèiQe nulle afFeclion. Partout il justifie les pauvres; partout il condamne les richesses. Cest ainsi que, enoous inspirant du dégoût pour les biens de ce monde , il enseigne la patience, nous enseignant à supporter sans chagrin leur diminution. Gomment cela? Le voici encore une fois : c*est en montrant que, puisqu*il fout dégager son cœur de rattachement aux richesses, on doit par conséquent compter pour rien la perte qu'on en peut foire. Nous devons soufFrir tranquillement la privation , ou même Fenlèvement entier d*une chose qu'il nous est défendu d'aimer. Le Saint-Esprit nous a déclaré par la bouche de Tapôtre que la cupidité est la racine de tous les maux ; mais ne nous imaginons pas que cette cupidité consiste seulement à désirer le bien de notre prochain. Ce que nous croyons être à nous n'est pas même à nous. Nous n'avons rien ; tout est à Dieu , et nous lui appartenons aussi. S'il nous arrive donc de foire quelque perte, et que nous la suppoKions avec impatience, nous foisons voir que nous ne sommes pas affranchis de la cupidité, puisque nous regrettons de ne point avoir ce qui ne nous appartient pas. Cest désirer le bien d'autrui que de s*affliger d'avoir perdu ce qui n'était pas à nous. Celui qui , préférant les biens terrestres aux biens du ciel , succombe lâchement sous le poids de la disgrâce, pèche directement contre Dieu. Pourquoi ? parce que pour l'amour d'une chose temporelle il avilit cette âme qui n'a été créée que pour les biens éternels. Renonçons donc courageusement aux cboses de ce monde ; contemplons sans cesse les biens célestes. Que tout le monde périsse avec tous ses biens , peu nous importe , pourvu que nous devenions riches en patience.

D'un autre c6lé, je demande si celui qui souffre impatiemment la perte d'un bien qu'on lui a ravi, ou qu'il aura perdu par quelque autre voie , aura le courage de se priver de ce bien pour en foire quelque aumône P Celui qui ne veut pas se laisser tuer par un autre est-il (de goût de se tuer lui-même? La patience dans les disgrâces e^t un exercice par où l'on s'accoutume à faire part de son bien aux autres. Celui qui ne se foche point de perdre ne se fâche point aussi de donner. En effet , comment voulez-vous qu*un homme qui a deux habits en donne un à un pauvre s'il n^eat dans la dis-

position d'offrir son manteau â celui qui lui. aurait enlevé sa tunique < ? Gomment noos feroo^ nous des amis par nos richesse si nous y attachons tellement noire coeur que leur perte nous rende inconsolables? Malheureux que nous sommes, nous périrons avec ce que nous perdons. Eh ! que pouvons-nous trouver idbas où nous devons un jour tout perdre P Ce$i un défaut des gentils de s'abandonner à llmpatience dans les disgrâces. Pourquoi ? parée qu'ils font sans doute plus de cas de leart richesses que de leur âme. lis le montrent effectivement lorsque, pour l'amour dq galo, Us vont affronter tous les périls de la mer; parée que cette témérité leur a été quelquefois tocrftive ; lorsque , par le désir de se procurer une plus haute fortune, ils vont dans le barreau plaider des causes que les coupables trembleraient eux-mêmes de soutenir: lorsque, poor se tirer de l'indigence, ils vont se louer â quelque comédien insolent ou â quelque 1)rutat gladiateur; lorsque enfin ils se jettent sur les grands chemins , comme des bêtes féroces, pour voler, égorger et assassiner les passa ns. Pour nous, qui devons suivre des maximes bien différentes des leurs, nous devons sacrifier non l'âme pon* Targent, mais l'argent pour l'âme, soit en donnant de bon gré , soit en perdant sans inquiétude.

VIII. D'ailleurs nous sommes en cette misérable vie exposés aux plus grandes épreoves , et l'Évangile nous oblige quelquefois d'essayer les plus grands affironts, malgré nos plvs grandes répugnances. Faudra-t-il donc que de légères attaques nous blessent mortellenient ? Loin de nous une telle faiblesse. A Dieu ne plaise que nôtre patience, éprouvée tous les jours par mille traits violens, succombe hontensement sous une légère injure. Si vous êtes insnlcé, souvenez-vous aussitôt de l'avertissement et Notre^igneur : « Lorsqu'on vous frappera, ditil, sur une joue, présentez encore l'autre Jone^.» Lassez l'insolence d'autrui par votre patience. Quelque ignominieuse et affligeante que soit rinsulte que vous recevez de votre adversaire, ne vous emportez pas; il en sera plus grièvement puni par le Seigneur pour l'amour de qni vous la supportez. Vous ne pouvez mieux vms

*Luc, 16. — * Matlb., 5.

DE LA PATIENCE

venger de votre éonemi qu'en soufFrant (ran-

ipiUcineiit set mauvais procédés. Rappelez

ÊÊÊÊmiM dans votre nauveoir ces paroles de

rfivMgiie: «BéjoBÎssez-voos lorsqu'on parlera

dt vmat » D'ailleurs le Seîgneor lui-

I, quoiqu'il soil le seul caseotieliMiieDt et

digue de bénédiction, n'a-t-il

pua arfinMoios été aecaMé de malédictions sur

la crois? Suivons un tel maître. Que le monde

uuus maudîiBe , peu importe , pourvu que nous

sofMa hénia de autre Père céleste. Au contraire

si je aouHre avec chagrin une parole qu'on

aura Jile coutre moi , il faut ou qce je rende

la paraille ou que je me toumeote moi-même

daua men impatience , sans oser me plaindre.

Et 4 je vkuB à me venger en rendant injure

pMv iajfim^ comment oie mon(rerai-je fidèle

teiple de Jésus - Christ. Le Seigneur nous

anertii encore que nous rendrons compte de

tsales ooa paroles vaines et inutiles ; que sera-ce

ta paroles ioiîuricuses? Il s'ensuit donc que ce

ifio Matttre nous ordonne de souffrir patiem-

MUt de la part d'autrui le mal qu'il nous dé-

Ind aona de rigoureuses peines de faire au

ffochoÎD.

Gomédéroos maintenant la douceur qui se tmve k être patient. Quelques traits que la caloronie ou la malignité lancent contre une Im patiente ne produiront d'autre effet que celai d'une flèche décochée contre un roc impénétrable ; ce sera un coup perdu : la flèche tanbera à terre , ou même elle sera quelquefois réfléchie avec la même impétuosité vers celui qai l'a décochée. Quelqu*un vous blesse : pourquoi? c'est pour vous porter un coup doulourcuE ; car le fruit le plus agréable que goûte eeitti qui blesse ^ c'est la douleur de celui qui est Messe. S*il arrive donc que vous lussiez périr ce fruit par votre patience, il faudra que la douleur retoml>e sur votre ennemi, lequel a perdu le fruit qu'il se promettait. De cette sorte non -seulement vous ne recevrez aucune bleasure (ce qui devrait vous suffire), mais vous aorei encore le plaisir de l'avoir frustré de son espérance et de lui avoir renvoyé la douleur qu'il prétendait vous causer. Voilà le doux avantage qu'on trouve à être patient.

Page 1