‹ Choix de monumens primitifs de l'église chrétienne (volume 2)Chapitre 29 sur 80 · TRAITE DU MANTEAU · texte numérisé non relu

TRAITE DU MANTEAU

I. C'est de tout temps que vous avez été les maîtres de l'Afrique. L'empire que vous y avez tenu, et qui a eu la même étendue que cette vaste et admirable partie de la terre , est de tant de siècles, qu'à peine en sait-on les commencemens: votre nom et votre puissance sont de même âge; on n'a pas plutôt connu l'un qu'on n'a redouté l'autre. 11 faut que les autres nations vous cèdent en ce point-là, et que les plus puis-

santes reconnaissent que si un peuple'e tre à proportion qu'il est ancien , il n point qui le soit davantage que le Cartha Le présent ne contribue pas moins ; félicité que le passé a contribué à vol blesse. Il semblait que Carthage, apri grandes ruines, ne dût être désormais triste et affreuse solitude; et néanmoins queur qui l'avait détruite l'a rebâtie ,

DU MANTEAU

qui r^ivaient rendue décrie l'ont repeu- H onl laiisé 1 Carlhage toa nom; ce ne p» lani tel Culbagioois qai sont devenus ibiaaiitf . que la Romaina qui sont devenus ùnbagiaok.

Je confe»te qoe toos ces favorables retours ie la fortune me loochent beaucoup, autre- ■eut je ne serais pas Carthaginois ; mais re qn «cite racole en nioncœurde plus grandes lions de jôe, est la prospérité dont vous ses anjcHirdiiai ; rile ett si grande que n'êtes plus en peine que de chercber des is. Cest la plus importante de vos quedea'aTMrrienàfiiirepour le pré- De l<k vient que voua commencez à poinsnr la ^i^oa des habita, à vous railler tmt mode qui n£ vons plalt pas , et à ceosuler avec piabir ceux qui ne sont pas habillés fonaie vous iics.

1j paix et le rqx» dont vous jouissez , et la linîlilé de cette terre qui produit tout à sou- Ut, smt cause sans doute de cet amusement. L'efflpke et le ciel même vous Favorisent. SA ran voas conserve la tranquillité en laquelle il tous a mis par le moj^n de tant de victoires B^ialées qui le rendent et puissant et redoubbie, l'autre aecndt sans cesse ses largesses ; ce)m-ci vous donne beaucoup, et celui-lï bit 91'oD ne vous peot rien ôter.

Cela certes va fort bien; toutefois, dites-moi ■D peo , vous qui vous jouez ainsi sur le changoBoU que vons remarquez eo moi, et me ifDuvez si ridicule sous l'habit que je porte, combien y a-i-il que celui que vous portez maintenant est en vf^e parmi vous ? Il y a si peu de temps que plusieurs qui vivent encore ont va les Carthaginois vêtus autrement. Vos ancêtres se servaient de tuniques; c'était la mode du temps passé.

Ce qui mettait ce vêtement en usage était qne la trame et la tissure en étaient fbrt délicate», la teinture, qui était de diverses couleurs, et principalement de pourpre, avec un aiéfangc agréable, relevait infiniment le prix de réioflle, et la justesse de l'habit répondait exerilonment ans autres beautés laut de l'art que de la nature.

n n'était ni trop long ni trop court, il ne passait point les cuisses, il ne s'arrêtait point entre les genoux ; il était et commode et hon-

nête ; il avait autant de largeor aux maiKhes qu'il en fallait, et bien qu'elles fussent étroites par le bas, elles n'empêchaient point le libre mouvement des mains.

On n'avait que faire de ctintnre; il prenait si proprement â l'estomac qu'il ne te fallait point serrer au dehors. Il était si juste en sa carrure qu'il tenait au corps sans incommoder aucune des parties, et sans faire paraître à l'extérieur une largeur superflue.

Par le dessus on prenait un manteau qui avait quatre angles; on le rejetait des deux c6té8 sur les épaules, il était plissé autour du col , et tenait i une agrafe qui en attachait les deux bouts, et les tenait en repos dans toutes sortes de mouvemens.

Cest le manteau dont les sacriflcatenrs d'Esculape, que vous adorez maintenant , aussi bien que ceux d'Ëpidaure , de Pergame et de Rome , se couvrent encore aujourd'hui. Utique , la sœur de Canhage , et qui est proche d'ici , portait-elle d'autre habit? En quelque lieu de l'AFrique que Tyr se soit répandue, ses babitans ont toujours porté le manteau , et il n'y a guère qu'ils l'ont quitté.

Si vous me demandez pourquoi les Tyriens ont attendu si tard à se défaire du manteau, il est aisé de vous répondre que l'urne qui est létale aux (Candeurs humainesa été remuée derechef. Le destin des étals et des principauté.^ do monde a changé, et il est arrivé de là que ceux qui avaient été grands ne l'ont plus été ; mais au contraire que ceux qui ne l'éuient pas le sont devenus.

Dieu , de qui dépend absolument la fortune , a voulu que Rome trouvftt dans Carthage la même obéissance que Carthage trouvait en Afrique et dans l'Espagne. Cette obéissance Cht un effet de la victoire que les Romains ont remportée sur vous. En l'état où vous êtes, vous ne leur pouvez plus disputer les palmes qu'ils ont cueillies dans Carthage même , sans achever de vous perdre entièrement. Il fallait donc pour plaire à votre vainqueur et rendre le joug qu'il vous a imposé depuis et plus doux et plus facile, vous vêtir à la romaine. Ce n'est pas assez; il le fallait faire sans y être ouvertement contraints, afln de lui témoigner combien sa domination vous était agréable, et mériter ainsi quelque sorte d'honnt>Ic liberté dans la servitude où

TEIÏTI

vous étiez , à lliourc que Carth;ige fumait encore, et qu'on triomphait de vous à Rome.

Tu avoueras, Carlhad", qu'Ulique, ta sœur, raisonnait ainsi quand on lui vit prendre la robe en un moment. Scipion ^tail encore bien éloigné de se* murs, et elle e^t peut-être rompn fm arrêté le couro de ses victoires ; néanmoins, «Ile voulut saluer ce capitaine romain habillé df ses livrées lon(;temps auparaviint qu'il lïii arrivé , et le Faire triompher en un lieu oil il no devait mettre le pied que deux ans après. Cet artifice lui réussit si bien qu'elle devint aussiiAt une colonie du peuple romain : elle élait alors ta rivale, et sa grande précipilalion à se soumettre ainsi ft la puissance romaine élait un désir d'irriter contre loi cette formidable république, et de voir en t6relé fondre ses aifrjes sur ta léte.EnefTet, cette volontaire soumission, que les Romains n'attendaient pas silùt de ceui d'Utique, Fut cause qu'ils hitèrcnt leur voyage en Afrique , et qu'ils se vinrent camper devant tes murailles plus t&t qu'ils ne l'avaient résolu.

Mais encore, quand as-(u chanj^é le manteau pour la robe? quand tu t'es changée loî-méme; c'a été aprèsavoir succombé sous les forces romaines, cédé i ton vainqueur ce qui te Faisait craiodre et honorer, et re^u de lui la f;rAcc que ta faisais autrefois à ceux que tu avais vaincus. Ce changement est arrivé après que lu te fos rendue la risée et la fuble de cens que tu croyais t'avoir obligée de te Faire subsister encore malgré le Feu et la cendre, et qui ont Feint néanmoins, pour te reprocher irès-assurément la làchelé, qu'une Femme était ta fondatrice, et qu'elle s'était luée pour avoir aimé un Truyen qui allait jeter en Italie les premiers fondemens de l'empire romain.

Tu croyais retenir ce que tes ancélires t'avaient laissé avec le manteau , et ne paH perdre en le quittant le domaine du midi, et d'une des plus noiables parties de l'Occident. Tu cn>yais BR prenant la robe te conserver sous cet habil , te renouveler et le défaire seulement de la vieillesse, et non pas de ta grandeur. Ce domaine ne pouvait pas quitter le manteau avec lequel les premiers Carthaginois l'avaient acquis et' maintenu si longtemps, ni se trouver sous la robe qui est, comme In l'as prise, une jnarqup de siihicclion.

nuil 1 cédeni; iracéeit qui est plein miT ^ dain et »

offrait au»* .

son dessein lui-même.

Tu Tas pn.

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Après les un^ un des chefo du p que fît son armée vers le promonloîrr tels de celui d'Uiîqne Feu et sang ;

Après que Jales-Os de janvier jusqu'au m guerre en AFrique , i JH^' Galon, qui s'éiait retiré* quantité de Factieux et de -

l>orsque Statilius Tauru réparé les murs du cAlé qu^ brèche et élait entré par assa

Lorsque Sentius Salamint aux augures, eut Fait les cérén guralion, et prononcé solenne) rôles dont la superstition senerv à l'établissement d'une colonie;

l<!nunmDl,on t'offrit la robe.

Romaine, quand on commença à s la guerre, A goftter ta paix et i ex; combien c'était un bien utile et d' quand les Romains mêmes, qui avaiea les avantages, ce trouvèrent las de | armes et pensèrent i d'autres exerdi seiiU-ment à Rome, mais partout aîllei étaient obéis.

vous éiiez » à l'heure que Carthage fumait encore , et qu*on triomphait de vous à Rome.

Tu avoueras, Carthage, qu'Utique , ta sœur, raisonnait ainsi quand on lui vit prendre la robe en un moment. Scipion était encore bien éloigné de ses murs, et elle eôt peut-être rompu ou arrêté le cours de ses victoires ; néanmoins, elle voulut saluer ce capitaine romain habillé de ses livrées longtemps auparavant qu'il fôt arrivé , et le faire triompher en un lieu où il ne devait mettre le pied que deui ans après. Gel artifice lui réussit si bien qu'elle devint ausHiiôt une colonie du peuple romain : elle était alors ta rivale, et sa grande précipitation à se soumettre ainsi à la puissance romaine était un désir d*irriter contre toi cette formidable république, et de voir en sûreté fondre ses aigles sur ta tète. En effet, cette volontaire soumission, que les Romains n'attendaient pas sitôt de ceux d*Utique, fut cause qu'ils hâtèrent leur voyage en Afrique , et qu'ils se vinrent camper devant tes murailles plus tôt qu'ils ne Tavaient résolu.

Mais encore, quand as-tu changé le manteau pour la robe ? quand tu t*<% changée toi-même; ç*a été après avoir succombé sous les forces romaines, cédé à ton vainqueur ce qui te faisait craindre et honorer, et reçu de lui la grâce que iû faisais autrefois à ceux que tu avais vaincus. Ce changement est arrivé après que tu te fus rendue la risée et la table de ceux que tu croyais l'avoir obligée de te faire subsister encore malgré le feu et la cendre, et qui ont feint néanmoins, pour te reprocher irès-assurémeut ta lâcheté, qu'une femme était la fondatrice, et qu'elle s'était tuée pour avoir aimé un Troyen qui allait jeter en lialie les premiers fondemens de l'empire romain.

Tu croyais retenir ce que tes ancêtres t'avaient laissé avec le manteau , et ne pa» perdre en le quittant le domaine du midi, et d'une des plus notables parties de l'Occident. Tu croyais en prenant la robe te conserver sous cet habit, te renouveler et te défaire seulement de ta vieillesse, et non pas de la grandeur. Ce domaine ne pouvait pas quitter le manteau avec lequel les premiers Carthaginois l'avaient acquis et' maintenu si longtemps, ni se trouver soos la robe qui est , comme tu Tas prise , une jnarque de subj$|ciion.

TERTIJLLIEN.

Mais encore quand as -tu pris cette rebe? après les sinistres et infâmes augures de Grtechus. Il fot envoyé d'balte en Afrique wtt mm colonie romaine pour rebAtir et repeupler Oi^* thage , vingt-huit ans après son embraMttNM; des loups enragés et fîirieux arraehèreut de nuit les bornes qu'il avait plantées le jeur précédent, et effacèrent les marques quïl it«k tracées de l'enceinte de la nouvelle vMe. VMU qui est prodigieux ; mais ce qui ne pasn en plein midi l'est encore davantage. Un vMtaoudain et impétueux emporta la victime q^Viii offrait aux dieux pour les rendre ftiviMMeft i son dessein , hors les lignes qu'il ivak MMa lui-même.

Tu l'as prise après les extrêmes violences et Lépidus , et après avoir vu couler lea torreili de sang que ce partisan de Marius répanffll dans ton sein , égorgeant avec plaisir la ttflifié des habitans qu'on t'avait envoyés de RoiBe;

Après les sanglantes victoires de Ponfiêe, un des chefs du parti de Sylla , et les désonÀfoi que fit son armée depuis les autels qui aont vers le promontoire d'Hippone ■ jnsqu*aiix autels de celui d'Utiqne, ne laissant après eHe que feu et sang ;

Après que Jules-César eut été depuis le mois de janvier jusqu'au mois de juillet à fMre là guerre en Afrique, à Juba, roi de Nnoiidie eti Caion, qui s'éiait retiré dans Gartbage utec quantité de factieux ^ de rebelles ;

l/)rsque Statilius Taurus, proconsul, Mt réparé tes murs du côté que Ûpide avrit Mt brèche et était entré par assaut;

Lorsque Sentius SntumiBus, qui prériMt aux augures, eut fait les oérémotiies de llaftu* guration, et prononcé solennrllemeot^tes ftroles dont la superstition se servait d'ordisaire à l'établissement d'une colonie ;

En un mot, on t'offrit la rebe. et tu defins Romaine, quand on commença à s'ennuyer 4e la guerre, à goCiter la paix et à expérîmenWfr combien c'était un bien utile et délectable; quand les Romains mêmes, qui avaient eu teus les avantages, se trouvèrent las de porteries armes et pensèrent à d'autres exerrices, nosseulement à Rome, mais partout ailleurs oA lis étaient obéis.

' Dp Rrnnf.

DU MANTEAU

Boo Dieo ! quand j*y pense, qae cetle robe a

iyt 80 grand tour! Quel chemin a-t-elle fait?

Aè eét-dle partie? où est- elle venue? de

en Lydie, de Lydie à Rome. Cétait pour

afin des épaules de la plus grande na-

Hm da monde sur les vôtres , et comme elle est

feirf tnple,pour envelopper deui peuples en

Hi,doiit le Remain fut maître du Carthaginois.

n 1P8M a falla depuis ce temps prendre la

OMMlîê plus dTétoffè pour vous vêtir que vous

n>B prenei auparavant , ceindre et rehausser

TOtre tonique et ramasser votre manteau qui

fit met rond , c'est-à-dire fermé haut et bas. Il

'VOM « Min trouver de quoi tenir et appuyer

cette loardeet importune confusion de plis qui

paraissait devant et derrière.

S11 en AuiC on autre pour discerner les condkiooa, fliire reconnaître la dignité des pertaoBes, et s'accommoder au temps; s'il en fsut on antre en été, un autre en hiver, un autre à on gMilhomme, un autre ft un paysan, un aotre I on magistrat, un autre à un artisan, sadiff néanmoins que le manteau se rencontre dm tonte cette grande variété, et qu'il n'y a dilWrence que de largeur et d'ouverture. Si on a'co porte plos à Garthage que d'amples, un leapa a éié qu'on n'en portait que d'ouverts : Fane et raoïre façon est carthaginoise ; et si vw vous piqoez de ce que j'ai repris l'ancienne avec les chrétiens, c'est de vous que vous vous moqoez sans y penser, non pas de moi qui ne fm rien en ceci que vos ancêtres, qui étaient plus avisés, plus puissans et plus heureux que vous n'êtes, n'aient fait les premiers, et au temps qo'iis commandaient le plus im|)érieusement dans l'Afrique.

Mais, h ne point dissimuler, je ne m'étonne plos de voir que vous ayez si peu de mémoire et de connaissance des choses passées. On dit , eC toot le monde le sait, que le bélier est de llnvention des premiers Carthaginois , de ces etMirages mâles et invincibles â qui leurs rivaux et leors ennemis mêmes ont rendu ce témoignased'avoirétéleshommes les plus belliqueux do monde, d'avoir appris à mieux faire la ipierre, et y avoir apporté plus de feu et d'Industrie. Ne vous trompez pas : je ne parle pas ici do béKer que le comique Labérius nous décrit, qui porte des cornes, de la laine, et des testicules ; c'est d'une poutre ou machine dont

on se sert à la guerre pour abattre les murailles d'une ville assiégée. Personne ne s'en était avisé avant eux , et on ne l'avait jamais lancée : ils en apprirent l'usage après avoir bien étudié la fougue et la colère de ranimai dont elle porte le nom , et considéré attentivement comme il se défend de la tête quand on l'attaque par cette partie, et dérivèrent de sa bile la farce avec laquelle ils ont suspendu et lâché depuis cette effroyable machine contre les murs des villes ennemies ou rebelles.

Toutefois, quand l'heure qui devait être fatale à Garthage fot arrivée, le bélier, qui était carthaginois, devint romain, et osa présenter la tête et les cornes à ceux mêmes qui l'avaient fait, pour donner passage à leur ennemi dans la ville où ils étaient assiégés. Voilà tous les Carthaginois hors d'eux-mêmes, non pas de frayeur qu'ils eussent de se voir investis, mais d'étonnement, voyant branler et choir leurs murailles après le coup de celte lourde et furieuse masse de fer, comme si l'invention eût été nouvelle et étrangère. Tant il est vrai que le temps a un si grand pouvoir sur les choses anciennes, qu'il ne les détruit pas seulement en elles-mêmes, mais dans l'esprit de la postérité qui les ignore ou les oublie.

Il en est de même du manteau ; on le prend à Garthage pour une mode nouvelle et étrangère, grotesque néanmoins, et qui provoque les plus sérieux à rire. On a raison : si c'était celui des premiers Carthaginois , il rougirait rt se plaindrait de se voir parmi les Romains. Vous-mêmes vous rougiriez de honte et seriez fâchés de porter Thabit de personnes si vaillantes, et d'avoir eu moins de générosité â conserver la puissance qu'elles vous ont laissée, qu'elles n'en ont témoigné à vous Tacquérir.

H. Je suis bien assuré que, à moins que de démentir vos yeux et contredire leur rapport, vous ne me sauriez choquer sur ce que je vais vous dire, l^ nature ne s'habillct-elle pas au.s8i bien que nous? J'appelle ici nature tout ce que la puissance ordinaire de Dieu produit : elle ne met rien au jour que ce ne soit avec la même commodité, propreté et distinction que nous recherchons dans les habits. Rlle a donné une écorce aux choses, dans laquelle elles sont corn* modément , proprement et distinctement ; c'est* à-dire assorties de ce qui peut repousser d'elles

TERÏULLIEN.

ce qui leur serait nuisible, les rendre agréables, et en donner une connaissance aucunement certaine et assurée. Cette écorce est ce que nous appelons communément figure ou superficie. C'est sous ses enveloppes sensibles et apparentes que la nature frappe nos sens, et satisfait au désir qu'elle nous a donné de la connaître : la voilà donc habillée, voyons maintenant comme elle agit. C est ici que consiste la vérité dont je fais juges vos yeux , et qu'il m'importe que vous reconnaissiez. Je dis donc que la nature n'est jamais mieux ni plus souvent occupée qu'à changer d'habits , à former de nouveaux patrons, et introduire dans le monde quelque mode inconnue. Pour découvrir cette vérité arrêtons-nous seulement dans le monde que nous habitons : c'est la boutique où cette ingénieuse ouvrière travaille sans cesse à se vêtir, à se parer et se déguiser toujours. Où sont les étoffes qu'elle emploie et les outils dont elle se sert? Ces étoffes, ce sont les élémens;ces outils, les qualités de ces corps simples : le monde ne sert pas tellement de boutique à la nature, qu'il Dc lui serve aussi d'ouvrier et de compagnon; il travaille sous elle, elle lui taille de la besogne, il a toujours à faire ou à refaire, et si la maîtresse qui l'emploie pense incessamment à quelque nouveauté , c'est lui qui la met en œuvre avec elle. En un mot, si elle se platt à changer, le monde ne fait autre chose; c'est une occupation où il s'épargne aussi peu que la nature.

Je ne m'amuserai pas à disputer s'il y a plusieurs mondes ; je laisse à vider ce différend au philosophe Anaximandre, qui les multiplie à l'infini. S'il y en a un autre ailleurs que celuici, qui soit habité des Méropes.je m'en rapporte au bonhomme Silène et à Mydas, qui avait les oreilles assez grandes pour ouïr encore de meilleurs contes que celui que lui fit ce vieux rêveur, qui l'entretenait sous des descriptions faites à plaisir d'une autre partie du monde.

Si Platon ne se contente pas d'un, et qu'il s'en figure un autre, dont le nôtre soit l'image et la copie, cela m'est indifférent. Il faut, s'il y a du rapport entre l'original et la vérité dans l'idée de ce monde, qu'il y ait aussi du changement : le monde visible est un concert à plusieurs chœurs, on n'y chante pas d'un même

air ; comme toutes les substances qui le compo* * sent sont différentes, il y a diverses foncliook^ Il y a bien de la distance entre le ciel et la terre;*: ce sont deux corps bien divers , aussi n'agit* i sent-ils pas d'une même sorte : le ciel hii et^ que la terre ne fait pas ; la terre demeure iflii*> mobile sur son centre, le ciel n'y demeure pat; il n'engendre rien dedans soi , la terre engeodff^ une infinité de choses. Le monde platoniqiié donc, qui est l'exemplaire du visible, aura ai lui les mêmes substances avec pareille d'opérations et d'offices. Le ciel et tous monumens y seront distinctement marqués, M } y verra la terre immobile et tout ce qo^lte- < produit ; et quoique ce soit une même natoM ' que ce monde en idée immuable et éteroellei ' toutefois le changement et le temps qui se CtinhV; vent ici y seront représentés sans aucune cimr fusion. On y verra naître et périr les choseig sans aucune altération de l'idée qui en niarqoc le commencement et la fin ; on y verra eoolcr les siècles, le passé, le présent et l'avenir, san qu'il y ait rien de cette fbrme indivisible, iooor* ruptible , qui ne soit plus et qui ait été , qui soit et qui n'ait pas été auparavant, qui ne soit pal encore et qui doive être. C'est ainsi que les db? ciples expliquent les sentimens de leur maître, et qu'ils reconnaissent pourtant des vicissitudes dans le monde qu'ils nous dépeignent immoa* ble. De quelque manière donc qu'on le prenne, il sera toigours changeant , quand ce ne sérail que dans sa représentation , qui varie à l'égard des choses représentées.

En effet, qui dit monde, dit changement et diversité. Si l'idée que l'Académie appelle le monde archétype et invisible, est monde, elle est changeante et diverse, sinon dans sa na* ture, au moins par rapport aux créatures qui ont été formées dessus , et dont elle contient éminemment toutes les formes. Ce sont des principes de distinction dans les créatures, elles sont donc distinguées entre elles, c'est-à-dire diverses. Elles changent la matière qui les reçoit, comme le cachet sur la cire, qui commence à avoir une figure qu'elle n'avait pas auparavant : elles sont pareillement changées; pour ce qu'elles succèdent les unes aux autres en un même sujet : elles sont donc changeantes comme elles sont diverses, leurs opérations le sont pareillement : elles ne sont faites que pour

DU MANTE AV

lis

cUei sont dBvcnes, c'est donc pour agir Gette diversité provient du chanque les qualités élémentaires apportent cmiDoellcnient dans la matière, la disposition I ifcevoir mie ibrme par la perte d'une autre. LedeasÔD de la nature, dans ce flux et reflux pffptod de formes qui viennent et retournent Au dles sont venues, est d'accorder le contimre, dTallicr ensemble les choses diverses, et dene liRqn^nn tout de tant de parties. Quel est ce loaC?Le monde. Il subsiste donc par le chanfCBcnt et pour le changement ? c'est pourquoi h variété te compose et les vicissitudes le réglât, disposant tontes les natures qui sont Mfamtes â la composition de ce corps vaste et admkable. D'où il s'ensuit que le monde de Phtoo, comme monde, a sa diversité et ses AaigaiiCDS anssi bien que le nôtre , quoi que Aenteenx de sa secte.

Qoant an monde qui est à présent notre demeure^ïne fiiut point douter de ses bigarrures: quand m y votait encore moins qu'Homère , on aurait assez de lumière pour connaître que ce n^est ici qu'un changement perpétuel. La accède an jour, le jour à la nuit; le soleil d'un tro|Hque à l'autre , et selon les pauses qam fut, il est cause de l'été vers un pôle, et de llnver vers Tautre ; il fait qu'il y ait peu ou pmnt de jour en l'un, et quasi point de nuit en lantre. Y a-t-il rien de plus variable et sujet au changement que la lune? elle prend je ne sais combien de formes le mois; elle fait tantôt presque un cercle de lumière, et c'est le croissant ; elle se partage également entre la clarté et Tobscurité, et c'est le premier quartier ; après elle prend la lumière de toutes parts, et c'est la pleine lune; enfin elle devient tout obscure, et nous l'appelons lune nouvelle.

Parmi cette agréable confusion , ou plutôt ce bel ordre d'étoiles qui ornent le firmament, n^ en a-t-il pas qui s'élèvent quelquefois, et d'autres qui se couchent ? l'air que le ciel environne est tantôt clair, tantôt brouillé : ou il pleut, ou il grêle; après il tombe quelques gouttes d'eau, et enfin le beau temps arrive. Si ce n'a été qu'inconstance jusqu'ici, et si vous n'avez pu vous promettre rien d'assuré du côté du ciel et de l'air, vous fierez -vous à la mer? elle ne nous trompe jamais plus que lors qu'elle nous promet beaucoup, Aussi comment

en parle-t-on? Comme d'un élément très-dangereux et redoutable , où il y a à dire seulement d'un doigt entre la vie et la mort. Tandis que les vents la chargent également , qu'un flot ne passe point l'autre, et qu elle a la même élévation partout, nous appelons cela calme et bonace, et lors personne ne se plaint délie, chacun l'admire et la loue , et on ne pense qu'A se réjouir. Les vents qui l'agitent sont-ils inégaux et plus violens l'un que l'autre, et l'Océan est-il plus soulevé là qu'ici , il n'est ni bon , ni mauvais, ni tranquille, ni turbulent ; s'il s'aigrit, il s'adoucit aussitôt : s'est-il désenflé , il s'enfle, de sorte qu'il ne s*irrite que pour s*apaiser, et ne s'apaise que pour s'irriter. Mais les aMmes sont-ils à sec, et les flots, comme autant de montagnes, portent-ils leur pointe contre le ciel; tantôt les vaisseaux sont-ils dans les nues, tantôt sur le sable, l'air et l'eau sont -ils troublés, se font-ils la guerre, s'efforcent-ils de changer de lieu , la mer est tout à foit mauvaise. C'est un grand changement à la vérité de devenir de bon mauvais, de mauvais bon, et d'être entre l'un et l'autre, sans être toutefois ni l'un ni l'autre. C'est ce qu'on voit presque tous les jours en la mer : un même l'a expérimente, en moins d'une heure, calme et orageuse, et en un état qu'elle n'était ni calme ni orageuse; que dis-je? calme et orageuse tout ensemble.

La terre ne cède point en cela aux autres élémens. Y avez -vous pris garde? elle change d'habillemens toutes les saisons de l'année, et prend tant de plaisir à cette diversité que vous jureriez que ce n'est pas elle-même. Vous vous la figurez encore verte , que vous la voyez jaune, et l'allez bientôt voir toute blanche. Il y a quelques jours que le bic paraissait encore en herbe, et le voilà mûr, il ne reste plus que le chaume; attendez encore un peu, voilà la campagne qui était tantôt hérissée d'épis, qui est maintenant toute couverte de neige.

Si elle a d'autres ornemens et plus durables, ce sont sans doute ceux dont elle se pare, à savoir le printemps , Tété, l'automne et l'hiver : vous y remarquerez la même variété , elle se dépouille de l'un et se revêt de l'autre. Les montagnes, que je puis nommer comme les pierreries de la nature , ne s'aplanissent-elles pa9? un torrent impétueux se précipitera de

TERTULLIEN

leur cime» tantôt avec une de leurs épaules, tantôt avec Tautre. De quelque côté que ce soit, il y aura toujours une notable partie qui se détachera du tout, et toute cette furie d>au ne se passera jamais sans une ruine entière ou de notaires dommages. Les sources changent de veine et de conduits , elles se perdent dans le même sein d'où elles rejaillissent, et faisant de nouvelles ouvertures ailleurs , elles se jouent des habitans, au milieu desquels on les voyait sourdre naguère avec une grande abondance d'eau. U en est de même des rivières : la source qui les produit se tarit, ou elles prennent un autre cours, et on voit de Vherbe, du blé, ou desarbres, où elles avaient accoutumé de couler.

Un temps a été que toute la terre a changé de face : ce fut quand le déluge la noya et quaad le ciel se fondit en phiies qui firent nager les poissons sur les arbres et les montagnes, tes écailles^ les coquilles, et les trompes marines qui s'y trouvent tous les jours , ne sontelles pas autant de sensibles preuves de cette inondation universelle ? si elles ne se sont pas retirées avec les eaux, et si elles ont demeuré depuis sur des parties de la terre les plus élevées , dks veulent montrer à Platon que Teau n'a pas seulement couvert la plaine, mais les coHines et toutes les plus sourcilleuses montagnes, et condamner d'erreur Topinioa contraire qui leur donne la terre pour origine.

Les eaux, qui avaient pris en quarante jours et autant de nuits de si prodigieux accroissemens, commencèrent- elles à s'abaisser, et le sommet des montagnes à paraître, voilà une nouvelle forme qui fot suivie d'une infinité d'autres toutes diverses , à mesure que chaque endroit de la terre se montrait. S'écoulèrentelles enti^ement, et furent -elles ramassées dans leur lieu , sans surpasser les bornes que Dieu leur prescrivit autrefois, la terre recouvra sa première figure, changea de rechef et fut une autre elle-même : mais elle n'en demeura pas là. Cette grande et prodigieuse métamorphose fut un passage à quantité d'autres qui arrivèrent depuis; et, comme elle ne fot autre durant le déluge que pour devenir encore elle-même après le déluge, je puis dire aussi qu'elle ne fiit lors elle-même que pour devenir autre après , et dianger sans interruption.

Si ces TîcisMtudcs cootinmeUe^iie soat pas^ de

toute la terre à la fois , c'est toujours de quelque partie; elle ne change pas maintenant de hot partout comme elle a fait une fois, c'est seulement par cantons : tantôt ici , tantôt là. Gela te fait quand la terre s'aflBsiisse et fond sous tes fondemens de quelque ville, ou s'cntr'onvrt simplement ; quand les émotions et secouâtes intérieures renversent les cités et les forêts tmtières; quand la mer empiète sur le continciic, abtme les lies et les couvre de saUe , ou ({u'eUè rend une partie de ce qu'elle avait usurpé, forme une lie, et donne un nouvel espace à cpîelques côtes : en un mot, quand ce n'est plus bi même assiette, ou qu'elle est notablement changée.

Entre les lies de la mer Egée ou Archipflagc» où est Délos? elle ne parait plus, par ce qu'elle n'est plus dans le monde. Y trouverez-toot Samos ? vous l'y trouverez, et n'y tronierei rien que sable : les fréquens et extraordinaires tremblemens de terre l'ont dépeuplée. Poor l'autre elle a été ensevelie des ondes , et je ne sais combien de peuples qui l'habitaient! km qu'elle se perdit et coula à fond , ont fait auh frage avec elle. La Sibylle l'avait bien prédiCy H l'événement a répondu aux termes myttérîenx de sa prédiction. C'est à savoir que SanKia serait Ammos, c'est-à-dire sable, et Dâea, Adelos , c'est-a-dire cachée.

On cherche encore aujourdliui sur la Atlantique une lie qui était aussi grande l'Asie et l'Afrique, mais en vain. L'eau l'a gignée peu à peu , et la plupart de ses habitant te sont sauvés. Platon vous assurera de ce que je dis : si nous le croyons, ceux de son pays qui étaient de ce temps-là eurent bien de la peine à se défendre de ces fogitifs, qui r^rdaicnt Athènes comme un lieu propre à s'établir, et firent tout ce qu'ils purent pour en chasser les Athéniens. Enfin toute cette grande étendue de pays n'est plus à présent que de l'eau ; et Ici herbes, que les mariniers qui ont rôdé depnit sur cette mer nous disent y croître , persuaderaient quasi que c'est un marais.

Dites-moi un peu, qu'est devenue, dant le fond de l'Italie, celte côte qui regardait le midi^ et qui était si fertile et si belle ? Deux mers qu'on appelle supérieure et inferieure , Adriatique et Toscane , naturellement mutinées Tune ^ contre Tautre, en ont couvert «ne partie, et te

DU MANTEAU

m(e, qu'elles oDt investi de (oas côtés , est de- Ycna une Ile qui a pris le nom de cette merveilleiise •éparatkm de terre. Ces deux bras de mer fù sont toqjoars aux prises, qui ne cessent poim de ae dioquer, et qui s'efforcent à toute heure d'usurper la Toscane sur TAdriatique, TAdriatiqae rédproquement sur la Toscane, ODI firanchi leur bornes, et ont mêlé leurs eaux en aa instant, par le milieu de cette partie, qui csImaiBlenaiit lie et mer tout ensemble.

ToBle cette plage de divorce, fâchée, si je rose dire ainsi, de voir de Teau entre elle et niilie,«v€e qui elle était naturellement jointe, iqecte de cAté et d*autre les flots de ces deux qui aoot toujours en dispute, et ne leur point de s'étendre du tout. Ces flots, qui sont anai puissamment repoussés qu'ils sont violemBcnt énms, tournent toute leur impéiMMité tcn le fbnd; et se faisant voie dans la tore, ila ont descendu si bas que ce nouveau idNÎi est devenu un gouffre monstrueux. Au lin de rewaiir ceux qui ont fait naufrage, et fill t one M» engloutis, et les repousser à kord, ceipie fait la mer partout ailleurs, il les niient et ne les rend jamais. CTcst ce qu'on Mune Charybde.

La terre fierme n'est pas sujette à de moindres tmam : ou le feu qui se forme en Tair la ra- Tafe I on eeloi qu'elle porte dans ses entrailles , et qi'dle jette si souvent par je ne sais quels secrets soupiraux qui sont aux montages, TineoflUBode beaucoup. En voulez-vous des exemples, je n'en trouve point de plus mémorables (pedans la Palestine. Du côté qu'elle est bornée do Jourdain, et séparée d'avec la Syrie par les eaux de cette fameuse rivière qui coule entredeux, il y a une grande plaine, mais tout k fait déserte et inhabitée ; on n'y voit pas seulement m hameau , une cabane , ni un chétif paysan qui fosse quelque sillon et hasarde quelques grains ; on craindrait avoir perdu ce peu qu'on y aurait mis de semence. C'est un fonds qui est en telle exécration parmi ceux de la Palestine et des lieux circonvoisins qu'on ne l'ose pas regarder.

Savex-voos bien que c'était autrefois la plus fertile, la plus douce et la plus agréable région de la terre. On ne parlait que d'elle, chacun s'y voulait établir, à quelque prix que ce fût, et

s'estimait heureux d'y avoir trouve place. Il n'y

avait personne qui ne prit plaisir à la cultiver et à y bâtir. On rencontrait à chaque pas une ville ou un village; et comme si la terre n'eût pas été suffisante pour contenir le peuple qui s'y retirait de toutes parts, les premiers habitans de cette contrée, après avoir rempli les rivages de la mer qui était proche , bâtirent des villes au milieu. La commodité du commerce invitait les peuples les plus éloignés , et il n'y avait si petit coin, en toute cette grande étendue de pays , qui ne regorgeât de monde.

Mais ces heureux habitans se furent-ils en-^ nuyés de leur félicité , et curent-ils malicieusement abusé par des crimes que je n'oserais nommer. Dieu, justement courroucé, punit enfin leurs abus ; il versa sur eux une pluie de soufre et de feu et les embrasa tous , à l'exception de quelques-uns qui ne s'étaient pas laissés aller au cours de l'impiété , et qu'il avait tirés auparavant à l'écart en un lieu, d'où ils découvrirent sans périr la ruine des autres. -

Sodome, cette ville infiSime et abominable, subsista jusque-là , et qui a vu depuis Gomorrhe complice de ses énormités, l'une et l'autre furent entièrement brûlées , et l'ardeur des flammes qui les consumèrent ainsi toutes deux fut si vive et si pénétrante, qu'elle réduisit la terre même en cendre, si perdurable et contagieuse que, lui ayant laissé la vertu de produire, elle tourne aussitôt en fumée tout ce qu'elle produit, sans faire d'impression au dehors , et ne nous permet pas de penser qu'il y ail au dedans ce qu'on y trouve, du brasier qui se dissipe et infecte l'air de sa puanteur.

Ce n'est pas la terre seule que cette funeste ardeur a altérée de la sorte, c'est la mer qui l'arrose, et qu'elle a épuisée de toutes les influences de vie qu'elle avait auparavant ; elle produisait une graùde diversité de poissons, maintenant elle n en produit pas un , toutes ses eaux respirent la mort et la donnent. Si elles semblent vives, c'est la mort seule qui les fait vivre, elles n'ont rien moins que les qualités convenables à leur nature, quoiqu'elles en aient l'apparence, elles tiennent plus du fea que de l'eau , et sont beaucoup plus chaudes et sèches qu'elles ne sont froides et humides.

Du même nuage qui éclata ainsi en feu et en flammes sur les confins de la Palestine, sortirent les flammes que les Vulsiniens^ anciens

TERTULLIEN

Toscans, sentirent depuis, quand leur ville fut foudroyée et qu'ils furent embrasés avec elle.

Que ne doivent pas craindre ceux de la Campagne dltalie, qui ont dans leurs provinces des montagnes toutes ardentes! le ciel qui se fondit si subitement en feu sur les VuU siniens est bien moins à craindre que ces foyers prodigieux, où la nature entretient elle-même le feu qui les échauffe. Le ciel ne s'allume que par intervalles; et ceux-ci ne cessent point de fumer le plus souvent, ce ne sont en Tair qu'étincelles si peu capables d'être éteintes, qu'elles brûleront les jours entiers, et prendront de nouvelles formes dans tous les efforts qu'on fera pour les éteindre: où ne voleront-elles pas? le vent qui souffle tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, les peut porter en tous les endroits de la province. Les flammes qui roulent autour de ces épouvantables fournaises, comme autant de flots agités, après avoir enveloppé la ville que Pompée flt bâtir et qu'il appela de son nom , et n'y avoir rien laissé que de la cendre, ne menacent-elles pas les autres d'un pareil embrasement? Pour moi je ne vois point en quelle sûreté on y peut être, ne tenant qu'à un souffle de vie tant soit peu impétueux qu'elles ne soient en feu. Cette condition, de qui dépend leur ruine, est un événement si certain, que je la gagerais volontiers. Mais j'aime beaucoup mieux être trompé avec tant d'apparences, que de ne l'être pas. Â Dieu ne plaise que ce malheur arrive jamais !

Dieu veuille que l'Asie se rassure, qu'elle soit moins secouée qu'elle n'a été; et qu'ayant senti crouler sous elle je ne sais combien de villes très-belles et très-florissantes, il n'y en ait point encore quelqu'une qui vienne à être engloutie! La terre y tremble continuellement, elle est toujours béante en quelque lieu, et ne s'ouvre que pour dévorer quelque place remarquable.

Je fais les mêmes vœux pour l'Afrique, afin qu'elle ne tremble plus de frayeur, se voyant encore une fois découverte jusques au plus profond de son sein, et couverte jusques au plus haut de l'air par des tourbillons de sable, si violens et furieux qu'en même temps qu'ils font des abîmes en un endroit, ils font des montagnes eu l'autre. Si Timpiélé, qui a voulu, autrefois s emîcbir dis dépouilles de Jupiter

Âmmon et saccager le temple superbe et magnifique qu'il avait ici, ne se contente pas d'avoir trouvé une fois son tombeau , en la personne de Cambyse, roi des Perses, dans ce» inondations sablonneuses; si elle a à faire inonder sur nous quelque autre puissanceétrangère, a vec le même dessein de ce Cambyse qui nous vint assaillir avec tant de forces, pour piller encore quelque riche temple, s'il y en a, et par conséquent être châtiée derechef, je prie Dieu, qui doit être auteur de ce châtiment, d*y employer autre chose que le sable et le vent ; l'un et l'autre ont déjà fait expier à l'Afrique la profanation que le Persan y voulut apporter, quand il périt avec toute son armée dans les sirtes et la Libye. Que ce soit donc la dernière expiatim qulls y fassent jamais , elle sera sufflsammeBt* purgée des approches de cette puissance sacrî* lége, par une autre sorte de peine qui sera raoiai pernicieuse à l'Afrique. Mais je me trompe ,I9^ n'est pas la dernière expiation que le sable et k' vent y aient faite, ils en ont fait plusieurs de^< puis, et en feront encore davantage, ou l'Afrïqiiesera sans l'une et l'autre , ou il n'y aura poimde vent qui remue ainsi le sable dont elle est remplie, et qui est de toutes les choses la pte mobile.

Je ne parle pas ici de tous les désastres qri soient jamais arrivés au monde , et qui lui opt donné une nouyelle forme, et aux parties qd*. le composent une autre assiette qu'elles nV: valent pas : il y en a bien d'autres et qui ne sont' pas moins déplorables que ceux-ci. I^a guerre a^ donné lieu aux plus tragiques, et il faut attii-' huer à la licence des armes les plus notableichangemens des États. Il n'y a rien de si fti-* neste, je l'avoue; ce sont choses passées, mais^ le souvenir en est fâcheux, et la crainte et ia* tristesse en accompagnent toujours la connais- sance. Cela n'empêchera pas toutefois que je ne touche en passant quelque chose de ces formt« dables changemens.

 commencer depuis Ninus, fils de Bélos,* avec les écrivains pmfanes qui le reconnaissent pour le premier fondateur de la monarchie, quels bouleversemens d'États ne verrons-nous point? l'un finit, l'autre commence : celui-ci. d'une façon, celui-là de l'autre. Toutefois est-cebien commencer Thisioire de suivre l'opinioa dç ceux qui t ont écrite parmi vous, et qui diri-

DU MANTEAU

Tcnt la royaaté de Ninas? Il fut le premier, à Inr avis, qui apprit à plusieurs à obéir à un seul, aui Assyriens à dépendre de lui, et à qnantîié d'autres nations à prendre loi des Assyriens, s'étant établi par Theureux succès des armes, avec lesquelles il s'assujettit d'abord ses voisins. Toute votre antiquité presque ne n pas chercher plus avant dans les siècles passés l'origine des royaumes. Les chrétiens, <|iie Dieo même, qui est dispensateur des couraones et non pas la fortune ou le courage, iÎBStniits sar ce sujet, n'ont garde de consentir à Terreur qui commence Thistoire des temps pr rempire des Assyriens , ils s'arrêtent exfresséaient à ce que son Esprit a dicté à Moïse , dief de son peuple. Cest pourquoi ils vont Men pins avant ; ils ont la connaissance de tous ks nècles, et savent avec certitude ce qui s'est passé dès la création du monde. Ils préfèrent lardâmeot en ceci la Judée à TAssyrie, qui a Ta natlre et croître chez elle la royauté légitime que cette ciMiquérante injuste a usurpée ensuite sur elle, par la violence des armes qui font contrainte de reconnaître une domination si profane et si barbare.

Mais laissons dans le silence la grande confusioQ que les armes ont causée dans les monrctaies et les républiques, elle a transporté la pnssance souveraine d'une nation à une antre, sans ne laisser à celle qui l'avait possédée qo une honteuse dépendancede ceux mêmes qui dépendaient d'elle auparavant. Ce serait un fficoars qui ne donnerait pas moins de tristesse que d'ennui : parlons seulement de ce qui plaît et délecte; c'est de quoi j'aime mieux vous entretenir que des funestes décadences d'un empire. Aussi bien les choses agréables sontelles changeantes ; et je puis dire que ce qui en augmente davantage la grâce, c'est le changement.

Au reste, la nature est si juste dans tout ce qoi arrive de déchet en quelque chose que ce soit, qu'elle supplée toujours abondamment au défaut, et ne manque pas de réparer toutes les ruines que nous voyons dans le monde. Combien la mer cause-t-elle de naufrages tous les jours; on ne saurait dire combien le ciel embrase de villes, combien la terre en abîme, et la guerre en saccage ? De tous les hommes qui vivent , il y en a une infinité qui passent main-

tenant par le fil de l'épée. Voilà sans doute de très-grandes pertes, mais que la Providence répare parfaitement , tirant de la mer, de la terre, et de la guerre même de quoi y remédier, remplissant le nombre juste des hommes qui défaillent à tous momcns, et le faisant subsister à temps, par de continuelles naissances. En un mot elle restitue d'un c6té ce qu'elle a ôté de l'autre, et ce qui manque ici se trouve aussitôt ailleurs.

Selon le fidèle récit que les historiens sacrés nous font des premiers temps , et de l'état oi\ les choses se trouvèrent un peu après qu'elles furent laites, il n'y avait qu'un petit coin de terre qui fût habité; c'est à savoir qui n'était rien presque eu comparaison du reste , qui con* tenait si peu de monde que le tout ne faisait d'abord qu'une famille, où l'on eût à peine compté cinq personnes. Ces nouveaux habitans, qui ne pouvaient contracter d'alliance que dans leur sang, se tenaient toujours l'un près de l'autre et ne se quittaient jamais; quoique le nombre crût tous les jours , ils furent plus de mille ans ensemble sur la terre qui vit naître les premiers , sans chercher aucunes demeures écartées, où il fallût pour se visiter faire plusieurs journées de chemin. Les autres contrées demeurèrent désertes l'espace de tant de siècles; et s'il y en avait quelqu'une habitée, comme il n'est pas croyable , puisqu'il ne se trouve pas dans nos mémoires, où tous ces premiers établissemens sont si diligemment marqués ; il est certain que cette sorte d'habitans s'y retranchèrent tellement qu'ils ne pensèrent point à d'autres pays, ils se contentèrent du leur, comme d'une suffisante demeure, et la conservèrent soigneusement pour eux et pour leur postérité. A l'imitation de ceux-là, chaque nation s'est approprié depuis une partie de la terre.

Mais ce ne fut pas assez d'avoir trouvé où s'établir; comme on ne savait encore ce que c'était que le commerce, il fallait trouver ensuite les moyens de vivre, sans attendre d'ailleurs de commodités que celles qu'ils étaient capables de se procurer par leur industrie et leur travail. En ce temps-là, on n'était que pour soi, qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Figurez -vous donc un canton qui fourmille d*habitans, et le reste qui n'a pas un homme , ou qui contient si

lia

TERTULLIEN

peu de personnes qu'il ne doit pas être appelé autrement que désert. Les premières pensées des uns et des autres sont de la nécessité dont il se faut défendre ou périr; c'est pourquoi chacun commence à défricher la terre , à sarcler et essarter. Cette ardeur dans les premiers travaux de Tagricullure disposa la terre à donner tout à souhait, et au delà de Tattente de ceux qui Tavaient si bien labourée; on eut beaucoup moins de peine qu'on n'en avait eu dansle premier temps : chacun néanmoins s'était fiiit un travail , el après tant de favorables succès, il n'était pas possible de ne rien faire. Ayant donc abondance de vivres , et beaucoup phis qu'il ne leur en fallait, et si peu d'espace ne pouvant contenir tant de personnes, ils allèrent chercher où s'occuper ailleurs, et essayer si la terre serait aussi féconde en d'autres pays , qu'ils avaient expérimenté qu'elle l'était où ils avaient longtemps demeuré.

Ce furent autant de petites greffes et de rejetons, qui portèrent avec eux l'abondance partout, et qui poussèrent peu de temps après en diverses nations. Ce peuple se partagea en une infinité de rameaux et de branches qui s'étendirent de tous côtés vers l'orient , l'occident, le septentrion et le midi; il n'y eut point de contrée qu'elles n'ombrageassent , et tant de parties dissipées composèrent la grandeur du monde habitable.

Les nations qui étaient trop chargées de peuple , et qui n'avaient point assez d'étendue pour le contenir, se déchargèrent sur les autres qui n'en avaient point, ou qui en avaient moins qu'il ne leur en fiiUait. Vous les eussiez vus sortir en foule , en forme d'essaim de mouches à miel, de ces nombreuses contrées, et se répandre en diverses bandes par toute la terre. La Scande multitude des Scythes qui sont venus ndre dans fa Perse fait que la Perse est fort peuplée. Ceux de la Phénicie se dégorgent en Afrique, et la princesse qui les y a amenés, et qui a bâti Carthage, leur a soumis tous les Africains. Qui a enfanté les Romains dans Tltalie? Troye; c'est-elle qui a couvert la mer de flottes, et qui est venue mouiller Tancre aux côtes d'un pays qui devait être maître de l'univers. Qui a aussi grossi l'Egypte? les Chaldéens, que la famine a contraints d'abandonner leur pays , et que l'abondance a mêlés avec les Égyptiens :

se séparent-ils d'avec eux , et prennent-ils leur route ailleurs? ils ne s'appellent plus Chaldéem, ils se nomment Juifs.

Le Péloponnèse serait-il rempli comme il l'est, si la postérité d'Hercule ne l'eût rempli? parlerait-on de lui, s'il n'avait cédé à la valear et ne se fût rendu aux approches de Ténitaiey qui était le chef de cette troupe généreote et triomphante? A qui l'Asie est-elle redevable de tant de villes nouvellement bâties , sinon aui Ioniens qui accompagnèrent Nélée, qui était flii de Codrus, roi des Athéniens? Les murs de Syracuse, en Sicile, sont un ouvrage des Corinthiens, qui la bâtirent après les glorieoiai entrées qu'ils eurent dans la Sicile, sous k conduite d'Archias.

Mais que sert-il de nous engager ai avul dans les premières révolutions du temps, pow prouver une vérité de qui le présent ne pemct pas que nous doutions: c'est perdre ses penaécSi de considérer ce qui s'est passé autrefois daai le monde , au sujet des lieux qui étaient inhabités, et qu'on fréquenta depuis, et ne pas s'arrêter à ce qui se passe maintenant qatm est occupé à peupler les places désertes et I remplir tout ce qu'il y a de vide dans la tene, principalement les endroits où il y avait m nombre de peuples auparavant, et quia?ai«t été misérablement dépeuplés à cause des guems et du trouble des nations qui s'étaient sonleito les unes contre les autres.

Le fer et le feu avaient ravagé presque UMte la terre, et il n'y avait point de partie qfA n'eût été notablement endommagée; ob il y avait eu moins de solitude, c'était où il y en avait davantage : on a trouvé en ce siède des remèdes à tous ces maux , toutes les ruines sont quasi réparées, et on verra dans peu autant de monde partout qu'on en a jamais vu.

Y eut-il jamais tant de villes qu'il y en a à présent, si belles, si riches et si fameuses? Sévère, toujours auguste, Antonin et Géta, ses dem fils , toujours triomphans , sont trois admirables puissances qui composent aujourd'hui l'empire romain , et ne le rendent pas moins glorieux ni redoutable en pleine paix que dans les plos véhémentes chaleurs de la guerre. Ces princes magnanimes et invincibles ont accru par leur magnificence le nombre des villes, ne se con* tentant pas d'avoir relevé les murailles de ceUes

DU MANTEAU

qn arâeat été démolies pendant la rébellion et le trouble, de lenr avoir donné une nouvelle étendue , une forme plus belle , tout autre lustre ^^dles n'avaient pas, et plusieurs beaux privittga ; de les avoir grossies par ce moyen de loantilé dlwnnètes gens, dont ils ont fort nohlcoMnt employé la plupart , comme personnes qui appartenaient aux premiers de leur empire, ci qù descendaient des plus illustres races de Borne; ne se contentant pas, dis-je, de tant de tteoîgiiages de libéralité et de bonté pour le lien et la gloire de leur Etat , ils en ont encore fiût bâtir d'autres de nouveau en plusieurs eni, avec autant d'affection que de magni-

Parmi tontes ces faveurs , que Dieu , protecttar de Rome, ait toujours à ces trois princes ù puittamment unis ensemble ;

fîtfoii tant de victoires et de triomphes, dont te teol éclat acquiert sans cesse à cet empire nation auparavant inconnue aux Ro- ., JB que les Romains n*avaient encore pas attaquée, combien en a-t-on enrôlés pour aller iMèiter les places qui étaient nouvelles ou désertes : les archives de cette maîtresse ville de rndvers sont trop petites , et on envoie toujqm ane nouvelle liste de quelque côté. Comtiai de réformes voyons-nous parmi tous les ftofks qui dépendent de la souveraineté? On a chassé généralement tous les Barbares qui s'étaient jetés dans les provinces, qui faisaient finie en plusieurs contrées et outrageaient ceux di pays. Toutes les personnes de condition, et qn avaient eu quelque honorable charge dans rempire, ont été remises en leur première dignité , d'autres sont élevées et agrandies , enfin chacun tient le rang qu'il mérite.

Certainement un si bel ordre me fait penser qa'-il en est à présent du monde comme d'un champ soigneusement cultivé. Les empereurs, qui se le sont presque tout assujetti , ont eu ce som ; ce sont eux qui Tout purgé de toute sorte de poison, et qui ont arraché tout ce qu'il y avait d'épines et de ronces. Qui Tavait plus empoisonné que Niger, Âlbinus et Gassius, trois détestables rebelles ? Sévère les a entièrement étouffés, il a puni la perfidie d'un favori qui le voulait perdre, et qui armait partout contre lui. il n'y a plus rien à craindre du côté de Plotius , tous ses mauvais desseins lui ont

coftté la vie y et ses complices ont mis bas les armes : tout est assuré maintenant et dedans et dehors , comme il n'y a plus de trattres. Le verger d'AlcinoQs , que l'industrie et le travail de tant de mains qui y étaient employées tous les jours rendaient si délicieux, n'est rien en comparaison de toute la terre que Sévère a peuplée et embellie ; et paisible comme elle est , elle fructifie partout en abondance; ce ne sont que fleurs de côté et d'autre, dont la beauté, Todeur et la diversité surpassent toutes les différentes espèces de roses qui croissaient dans le jardhi de Midas. Mais quoi ! tous ces divers changemens que vous voyez sans cesse dans le monde vous plaisent, et l'homme qui changera be vous plaira pas ? vous louerez la nature d*ètre si variable partout ailleurs, et sa variété sera dans l'homme un sujet de mépris ? si vous êtes raisonnables dans les louanges que vous lui donnez , elle n'en mérite pas moins dans l'homme que dans les autres créatures.

III. Ce n'est pas seulement le ciel , les àètres^ les élémens et les choses qui en sont composées et qui sont sans âme, qui changent, mais encore les animaux. S'ils n'ont pas de vêtement pour en changer, il ont une figure qui leur en sert, qui est la chose du monde la plus variable. Que dis-je? si les animaux n'ont pas de vêtetement ; les oiseaux ne sont-ils pas autant d*atdmaux? ils sont néanmoins vêtus de plume. Je considérerai seulement le paon; est'-il d'oiSeau richement vêtu comme lui? Il porte tous les jours ce que les hommes ne porteraient que les jours de cérémonie, et qu'ils tiendraient en tout autre temps soigneusement fermé sous la clef. Il n'y a rien de si précieux, ce semble, que son plumage. Regardez-le par le cou, c'est comme un tissu de fleurs sans comparaison plus vives en couleur que l'écarlate lui-même; par le dos vous apercevez un éclat qui surpassa celui de l'or dont on chamarre les habits : par la queue, on voit une longueur et une largeur qui ne cède point à celle des vêtemens qui traînent et s'épanouissent à terre avec le plus de pompe. Il est rempli de diverses couleurs qui changent à tout moment; il n'est jamais lui-même y il est toujours autre et lui-même tout ensemble. Se met-il dans tout son éclat, et commence-t-il i faire parade de toutes les richesses que la nature a étalées avec profusion sur ses plumes, je suis

TERTULLIEN

sur que vous le prendrez à peine pour ce qu'il vous paraissait auparavant; il était beaucoup moindre, et n'avait garde d'approcher de la beauté dont il vous a fait une montre si agréable: replie-t-il son plumage et resserre-t-il dedans toute cette rithe et admirable effusion de couleurs , revenant à son premier naturel , vous douterez à Tinstant si vous n'êtes pas trompé par vos yeux, qui vous représentent une si grande diversité en si peu de temps , moindre ou plus grande; c'est toujours un paon qui change autant de fois de couleur qu'il se remue.

Je n'ai garde de passer ici sous silence le merveilleux instinct avec lequel le serpent se renouvelle.- Je devais parler de lui en premier lieu , et lui faire tenir en ce discours le rang qu'il tient entre les bêtes plus sujettes à changer que les autres. Il n'y en a point devant lui, et quoique je l'aie mis après le paon , toutefois le paon , selon l'ordre de la nature des choses mnables et changeantes , est après lui. Le paon change de plumes , mais il ne change pas d'âge : le changement de plumes n'est pas celui que nous admirons en lui, c'est celui des couleurs. Le serpent, outre qu'il est variable en figure, et que chaque mouvement lui en acquiert toujours une nouvelle, change tout à fait de .peau et d'années, et retourne en sa première vigueur avec un appareil extraordinaire. Gela n'arrive pas tous les jours, seulement quand ce reptile semble succomber de faiblesse sous le poids de ses années, et qu'apparemment il s'en va mourir. Alors il cherche entre les rochers le plus étroit passage qu'il y ait, une fente où il ne puisse mettre la tête qu'avec beaucoup de peine ; d'abord il se ramasse , se pousse entre deux pierres, se déchire en suite tout le corps et se développe entièrement ; la peau qui est à demi usée et toute sèche quitte la chair dès le premier effort, cède à la dureté du rocher, pli sur pli , tombe à rentrée aussitôt que le serpent tire sa queue. La nature , déchargée de ses vieilles dépouilles, prend de nouvelles forces, et avec d'autres écailles qu'elle pousse dehors , et qui sont agréablement vermeilles , elle repasse ses années en les quittant, et va de la vieillesse à la jeunesse après en avoir été extrêmement éloignée. Enfin ce changement est aussi favorable qu'il semble prodigieux.

L'hyène qui est une bêle sauvage et cruelle ,

Véa%fi

Un^

1 de la grandeur et i peu près de la fonm^ à chien, change de sexe tous les ans : si vcm^^j avez pris garde, elle est mâle une année, ^ l'autre elle est femelle.

Je ne dirai pas que le cerf est arbitre ^ temps qu'il a vécu , qu'il peut disposer du et reprendre les forces qu'il a perdues. Le teo^p^ prévaut-il sur son agilité , l'âge lui fail-il et une trop longue vie le rend-t-il pesant, ne cherche pas loin le remède, il avale le mier serpent qu'il rencontre, la langueur le venin creuse en tous ses membres n'est mortelle, elle est salutaire, et se termine reusement par une agréable et vigoureuse) nesse , où il se trouve par cette apparente faillance.

Il y a encore un autre animal dont les cl mens ne sont pas moins considérables qae des animaux de qui nous venons de parler, quatre pieds et marche fort lentement; il ne H trouve que dans les champs ; il est fort petit, ii couvert d'une peau extrêmement mde. Vom vous imaginez, peut-être, que je vous fm id me description de la tortue, semblable à celle qÊt nous trouvons de cet animal dans les écrits et Pacuvius, qui lui donne quatre pieds, mais le plomb, avec lesquels elle avance si pea qps vous diriez qu'elle ne se remue pas. Non ti n'est pas cet animal dont j'entends parler ents lieu , l'épithète que ce poète lui donne con à un autre : c'est l'un des plus petits qu'il y entre les animaux, et cependant si vous le mi^ surez par son nom, vous croirez que c'est ai des plus grands. Qui que tu sois qui auras en* tendu parler du caméléon , et n'auras pas sa et que c'est^ tu en auras peur sans doute conuae d'un lion et de quelque chose encore plus re* doutable ; mais encore , que craindras-tu avec le lion , qui entre dans la composition du nom qu'il porte ? peut-être la terre qui est l'autre partie de ce nom, comme si un lion qui est gisant à terre était en un état qui le rendit plus effroyable. Yeux-tu que je te dise , tu craindras un atome vivant, qui se cache d'ordinaire sons une feuille de vigne presque assez grande pour lui couvrir tout le corps ; quand tu auras levé la feuille qui le cache, et que tu auras aperçu si peu de chose, tu riras en même temps et tu auras peine à te contenir sur l'idée du Grec qui l'a ainsi nommé , et qui se formait en

DU MANTEAU

qoelipe chose de grand , on s'est voulu r de nous, abusant du nom. Il n'y a rien cque cet insecte, encore les puces ontlelque peu de suc : le caméléon n'en a )e n'est que peau , encore bien mince et , e( on dira qu'il vit; qui le croira? Il i de cou ; la tète tient immédiatement au $t pourquoi il ne la saurait tourner ; ce lieut (aire de cette partie, il le fait des il a exprès bors de tète. Ce sont deux Qts de lumière, qu'il ne laisse jamais en qu'il roule toujours, les tournant ça et lis quelle pesanteur et quelle lassitude naturelle, le tiennent tellement contre I se lève à peine; on travaille moins à lelque lourde machine, qu'il ne fait à ir ; il est lonfj^emps à mettre un pied lutre ; un pas lui coûte nombre d'efvoit bien qu'il a fait du chemin, mais pas vu marcher; le mouvement de , qui marque les heures à la montre, pk» imperceptible que le sien; aussi fours à jeun et afFamé : cependant , jamais défaillir? U se nourrit à force . il remâche perpétuellement l'air qu'il and il s'enfle et qu'il rejette , quand il ésenfler, tout son aliment n'est que mée. Gela n'empêche pas néanmoins »oit fort changeant, il paraîtra tout il n'est, sans cesser aucunement |u'il est. Il a cela de propre de n'avoir ' que celle qu'ils emprunte des choses :he; comme elles sont diversement il prend aussi diverses teintures; est-il elque pierre , il l'imite et l'exprime si ent sur sa peau , que vous diriez véri- : que c'est une pierre : après , s'est-il d'une plante, les impressions sont si naturelles et si imperceptibles, que orneriez malaisément entre elle et le qui la représente. Mais bien qu'il en couleur de pierre ou de plâtre, et 3le ne tenir rien de l'animal , ne vous pas, c'est toujours lui-même, tant il u'il n'appartient qu'à lui de se jouer, idit, de sa peau.

à dire combien l'homme, qui est le e des animaux , est changeant et vafallait premièrement parler de la vagarrufe qui se trouve dans les autres

animaux , et en prendre un , i tout le mmns , de chaque espèce, et qui fût un des plus muablés. Ce roi des animaux ne change pas de plumes ; il n'en a pas : il retient toujours le même sexe et la même peau , et s'il a à changer d'âge, ce n'est pas de la décrépitude à l'adolescence : mais de l'adolescence à la décrépitude ^ du berceau au tombeau , dont il ne lui est pas possible de reculer d'un moment, quand l'heure est venue : de quoi est-ce donc qu'il change ? d'habits. Donnez-lui quelque origine que vous voudrez, qu'il soit sorti des mains de Dieu, qui a créé toutes choses, c'est la croyance des chrétiens ; ou de celles de Prométhée, c'est la vôtre. Personne ne doute que son ouvrier ne l'ait fait tout nu , il avait trop bonne opinion de son ouvrage pour le voiler, et tous les traits en étaient trop délicats pour les cacher, l'air était en ce temps-là d'un tempérament qui ne pouvait offenser celui de l'homme , ternir sa beauté, ni faire sur sa peau quelques impressions moins agréables. L'ambition ne l'avait point encore corrompu , et la nudité ne lui pouvait déplaire , sur laquelle il n'avait encore pas fait de réflexion. U était sans habit , ce fut ainsi qu'il plut à son ouvrier, et que l'ouvrier fut satisfiiit de son ouvrage. Mais, à le prendre selon les termes de l'histoire, non pas de la fable, c'est-à-dire dans la croyance des chrétiens , que la vérité même a enseignés , non pas des infidèles que le démon, auteur du mensonge, a trompés, ce premier et nouvel homme voulut hâter le cours de la Providence , et aller contre la défense que Dieu lui avait faite de manger du fruit de l'arbre qui donnait la science du bien et du mal. Étant donc devenu sage avant le temps et contre l'ordre, il rougit sur-le-champ à la vue de son corps, et courut à un figuier pour prendre des feuilles et en couvrir promptement ce qu'il ne pouvait regarder sans confusion. On le chassa incontinent de ce lieu, où, s'il eût attendu la Providence et obéi à la loi, il eût été l'origine immortelle d'une lignée fortunée et heureuse comme lui. U se couvre d'une peau aussitôt, et s'habille de cuir, comme un criminel condamné aux mines : en effet, la terre lui devait être ce que la mine est à un coupable , un supplice qui l'exercerait lui et sa postérité , tout le temps de leur vie.

Mais il ne faut pas étaler ces perles devant

TERTULLIEN

tout le monde, il y en a qui sont de la nature des ^ animaux immondes, qui font litière des choses qui spnt les plus précieuses.G'est pourquoi tout le monde ne mérite pas qu^on leur développe tant de mystères. Je veux parler maintenant selon vos sentimens, et aux termes que vos faiseurs d'histoires vous en ont foit accroire. Cest le conte que les Égyptiens font ordinairement , ce qu^Âlexandre , qui Tavait appris de Bérose, couche avec beaucoup de soin et d'ordre dans son histoire, ce que vous lisez tous les jours, qu'Ammon, qui fut un des plus riches de son temps en troupeaux , se retira en Egypte, sous le règne d'Osiris : Mercure était pour lors en la cour de ce prince égyptien , voici à votre avis le secret. Il rencontre un mouton par hasard, le manie , et ayant senti avec plaisir combien la laine en était molle et délicate, il écorche une jeune brebis, prend la toison, et fait ce que la fiicilité de la matière lui persuade , voyant que la laine suivait les doigts, et que plus il la tirait, plus elle se rendait pliable. Il forma un fil semblable à ceux du Tillet dont on faisait autrefois les cordes. Isis,mère d'Osiris, avait totjûours les yeux sur Mercure , et remarqua si bien tout, qu'elle trouva Tusage de filer la laine , de Tour^ dir et en faire des habits.

Cependant, de Garthage, comme si œ n'était pas à Isis que vous fussiez redevables d'une si belle invention, vous avez mieux aimé suivre le caprice des Grecs que d'être justes et équitables. N'attribuez- vous pas à Minerve ce qui est dû seulement à Arachné, vous savez la dispute qu'eurent autrefois ces deux filles touchant le fil et l'aiguille, qui ferait mieux une toile, une tapisserie et autres ouvrages semblables. Minerve ne réussit pas si bien en son entreprise qu'Aracbné , qui emporta le prix sans difficulté. Un fil ne passait pas l'autre dans sa trame, et il n'y avait point de partie où les règles de l'art ne fussent parfaitement gardées. Ge n'est donc pas là ce que la diligence de cette habile ouvrière, qui avait si glorieusement vaincu Minerve, attendait de vous? Vos ancêtres n'ont pas été moins injustes en cette cause , et on ne vous peut rien reprocher dont ils n'aient été les inventeurs ou les approbateurs.

Depuis ce temps-là, on n'a point cessé de diversifier les matières, on ne s'est pas contenté de se couvrir de laines de Milet et de Selge,

villes d'Asie, d'Aitin enItalie,deTarente de Galabre et de Grenade , province d'Es|! Elles sont très-excellentes et n'ont pas 1 de passer par la teinture pour être empl< particulièrement celles de Tarente, qui extrêmement noires, et celles de Gre dont l'écarlate ne s'éteint jamais.

Toutefois il a fallu tirer des arbres de q vêtir ; ne s'habille- t-on pas avec le lin , q une .sorte de plante? on le met dans l'eau défait de son vert , après il devient blanc; file , on l'ourdit, on le tisse, et voilà le ! qui est le plus délicat de nos habillemen pêche des toisons même dans la mer, ee n pas seulement les Sères, peuple de la ( qui nous fournissent de soie et de cotx sont les coquilles, principalement ceik sont les plus larges ; elles sont revêtues mousse qui ressemble fort à la laine, c d'une chevelure, c'est ce que le luxe recbei avidement et achète si cher ; car il n'y a pei aucune nacre dont la pêche ne coûte d'un homme. Tellement que ce n'a pas éti pour se vêtir de planter des arbres ni de du lin et du chanvre, si on ne péchait a dans les gouffres les plus creux de la m quoi contenter la passion d'un homme ot leux et adonné au luxe.

Il n'est pas que vous n'ayez souvent on 1er du ver à soie : représentez -vous mi animal qui s'écoule et se dissipé Ini-mé une infinité de petits filamens dont il r l'air; il s'en fout bien que l'araignée soi ingénieuse que lui; il y a sans compa bien plus d'artifice dans sa toile que dan de cet autre insecte : l'astrologie n'est pa régulière dans ses cadrans, qui sei obliger le soleil de nous rendre compte voyages. Vous voyez des lignes qu'il nous en l'air, où il emploie une partie de « stance , et dont il fait le centre , elles soi posées les unes près et au travers des i avec tant de proportion que leur distanci elles et la grandeur des mailles qu'elles i travestissant , croissent à mesure qu'elles gnent du point d'où elles partent. A«t-j tendu sa toile ou plutôt ses filets, comme jouait et qu'il eût a divertir des spectatei un secret tour de passe-passe , il fait disp: en un moment tout son ouvrage. Nos chai

DU MANTEAU

pas plus babiles dans les traits les plas leax de lear métier. Son estomac est le il replie et resserre toute cette riche odise qu'il ne tient pas longtemps calais qu'il développe et étale incontinent ivec beaucoup plus d'abondance et de lu'il ne lavait produite le premier coup, ûis cela n'arrive pas toujours. Il dégéai à peu avec son travail qui Tépuise t SBC et d'bumeur ; il se forme des ailes ie, et prend la forme d'un papillon ; ce is un yer enseveli dans sa coque, c'est iale qui vole : c'est pourquoi si vous le bonne heure , lorsqu'il n'a pas encore > filé , vous lui trouverez dans le ventre faseau qu'il a avalé, et le dévidant^ nez un peloton de soie très vivement

bien des sortes d'étofFes ; mais la main toutes mises en œuvre depuis n'a pas 11 ingénieuse que celle qui les a tirées ie Teaa et de la terre ; si cette main en a d'un même élément et de si différentes, les a travaillées si diversement, qu'on lie jamab d'une même façon ^ et qu'il «rs quelque nouvelle mode qui plait ;e que les premières, moiencement qu'on ne se mettait en e des choses nécessaires , et de qui on nrait passer sans beaucoup d'incommoitait assez d'être couvert, n'importait nent , pourvu que ce fût commodément re beaucoup ofJFensédes injures de l'air; 1 à l'abri du mauvais temps, et suffit pourvu contre la nécessité, on trouva était pas assez libres dans ces premiers 8, que l'action et le mouvement n'étaient es, qu'on n'avait ni grâce ni façon , et était pas tant habillé qu'on était ense* le fit-on, on chercha les moyens de noder encore mieux, et on trouva la ï et la grâce avec l'aisance dans les has les uns ont voulu paraître plus richee les autres ; c'était trop peu à ces esprits IX d'être propres ou gracieux, s'ils ne autrement que les autres , et d'une mali les distinguât tout à fait d'avec ceux timaient moins qu'eux; s'ils n'étaient billes d'une plus riche étoffe et d'une ute particulière. Ainsi le désir d'être

commodément, proprement et magmfiquement est cause de toutes les diverses modes qu'il y a eu depuis dans le monde.

Nous pouvons réduire toutes ces diverses modes à deux chefs, l'un de celles qui sont communes ; l'autre de celles qui sont particu*» lières : les particulières sont de chaque nation , que l'habit ne distingue pas moins que le langage, et qui porte chacune le sien, seulement en usage dans le pays; les communes sont de toutes ensemble , indifféremment. Elles peu* vent, outre l'habit du pays, prendre, par exemple , le manteau que je porte ; il est de mise partout, et vous ne trouverez point de canton où il n'y ait quelqu'un qui le porte.

Je sais bien que c'est l'habit des Grecs; lea plus sages qui fussent parmi eux s'en servaient « et c'était le privilège des philosophes d'aller par la ville en manteau , tant la sagesse était, à leur opinion , bien logée dessous ; mais maintenant qu'on parle grec en Italie , ne puis-je pas dire que l'habit des Grecs y est entré avec leur langage, et que les Latins n'eussent pas estimé bien parler ce langage sous un autre babit que le manteau ? Je dis bien plus, que les Latins lui ayant donné un nom en leur langue, et l'ayant appelé pdUium, ils en ont autorisé l'usage et montré qu'on avait autant de droit de le porter à Rome que dans Athènes, et qu'il n'y avait pas moins de sages en Italie qu'en Grèce. S'il fot ainsi nommé lors qu'on ne le portait pas encore, et bien longtemps avant que les Italiens s en servissent, il le fallait connaître premièrement , et apprendre avec le nom la dignité qui lui soumettrait un jour les épaules de ce peuple, à l'heure qu'il serait plus grand et plus sage.

Combien a t-on vu à Rome de philosophes , de médecins, d'orateurs et de grammairiens emmantelés? Caton même, qui avait été si ennemi des Grecs et de leur langue , voulut faire de la robe un manteau. Il y avait quelques années qu'il avait obligé, par édit solennel, les Grecs qui étaient de son temps à Rome, et qui enseignaient les lettres grecques, d'en sortir, avec expresses défenses d'y rentrer jamais. Mais comme il eut goûté après les délices de cette langue , et admiré l'agréable diversité du dialecte, quoiqu'il eût déjà un pied dans le tombeau , il ne rougit pas néanmoins de consacrer les derniers momens de sa vie à l'élude des

TERTOLLIEN.

auteurs qui Tavaient le mieux parlée, et de mourir Grec, lui qui n'avait voulu vivre que Latin. Lorsqull était préteur, ne répara-t-il pas en quelque sorte le tort qu'il avait Fait aux Grecs? Il portait sa robe en guise de manteau; il avait toujours Tépaule droite toute découverte, et agençait si bien sa robe, que vous Teussiez prise pour un manteau, lui pour un philosophe, et son prétoire pour une école : il ne faisait rien cependant qu'il ne fût obligé de faire, c'était l'avantage que sa dignité lui donnait, et qui lui était commun avec les consuls et les pontifes ; ils portaient leur robe comme les plus cyniques de la Grèce portaient leur manteau : on appelait cela se ceindre à la gabinierme; tant il est vrai que ce que Terlullien fait dans le christianisme trouve des exemples même dans les actions des phis sages personnes de votre gentilité.

IV. Mais si ce que tout le monde s'est toujours persuadé est véritable, qu'il importe de vivre à la romaine , et d'être habillé à Carthage comme on l'est à Rome (je parle à ceux de Carthage , qui sont les plus persuadés et les plus scrupuleux en ce point), pourquoi- imiter les Grecs avec tint d'affection et de plaisir, dans ce qui les a ainsi corrompus , et donner place à la dissoluticm sons la robe, qui semblait n'en avoir trouvé que sous le manteau ? Est-ce bien imiter les Romains, que de leur vouloir seulement ressembler d'habit? n'est-ce pas très-mal imiter les Grecs que de ne leur vouloir point du tout ressembler d'habit, et de leur ressembler parfaitement dans tout ce que la volupté qui les a perdus leur a pu suggérer.

Dites-moi, de grâce, à quoi s'exerce-t-on maintenant à Carthage , à courir, à lutter et à se battre. C'est pour cela qu'on se souille de boue, qu'on se roule dans la poudre, et qu'on n'use que de viandes sèches : comme si cette abstinence donnait plus de force et d'agilité, comme si là poudre donnait plus de prise , et la boue en donnait moins sur un antagoniste. Mais encore, à quoi servent tous ces pénibles et fâcheux exercices ? Certes à rien, sinon à s'user le corps, à perdre les forces et la santé , à avancer la vieillesse, et à mourir après mille maladies trèscruelles. C'est ce qui est arrivé aux Grecs, de qui vous tenez la lice , la lutte et l'escrime. Il n'y en a point d'autres qu'eux qui vous aient appris i vous exercer si mal : s'il y en a quel-

I ques-uns, nommez-les-moi, et me dites endroit du monde ils habitent. Non, Grèce qui a été si contagieuse à l'Afriqu a appris à tant de provinces,si utilement < autrefois, à si mal user des forces que 1; leur avait seulement données pour eu terre, et qu'elles n'emploient plus à qu'à leur ruine.

Étant proches de ceux de Numidie vous êtes, et quasi Numidiens, serait-i ble que vous eussiez appris d'eux h vo raser de si près, et si généralement ei les parties où croit le poil , qu'il n'y ait haut de la télé exempt du rasoir? Pour ne le saurais croire; je sais trop bien Numidiens ne baissent rien tant que le | et qu'ils n'aiment rien plus au contrair poil long. Qu'ils aient du poil tant qi voudrez, ils n'en auront jamais asse; leur chevelure a beau être longue et i ils en souhaitent avoir davantage ; autr pourquoi porter sur leur casque une i chevelure , et se couvrir la tète d'une q cheval au lieu de plumes? Les voyant sous cette affreuse crinière, qu'ils a| et éparpillent dessous leurs cheveux qi dent jusqu'à la ceinture, vous diriez sont autant de lions qui ont le crin hi qui se précipitent de fureur.

S'ils usaient de poix-résine, et de p comme vous, s'ils se brûlaient et s'arr^ le poil comme vous faites, s'ils n'en la point au menton, ni aux autres endroi croit, seraient-ils bien si velus qu'ils s( raient-ils bien tant de barbe , nous parai ils si hideux? au moins ne verrait-on ] de .mentons gris ni de têtes blanches. C médierait avec ces pincettes qu'on a in exprès, pour corriger en ceci les vices c Les ayant toujours en la main comme ' avez, pensez- Vous qu'il ne fissent pas d'efforts de leur main que l'âge leur fai ger de cheveux, et qu'ils ne s'en pr d'autant, s'il y en avait quelqu'un b gris. Ils n'en feraient pas moins avec h toutes les autres parties de leur corp matière ghiante et ardente emporterait ne laisserait pas la racine d'un poil. Von donc point d'exemple parmi les Nu pour défendre cette damnable et ignoo

DU MANTEAU

s, et vous justifier du crime dont vous fiables, fiaiisant violence à la nature, et it Tordre qu'elle apporte au discerne- % âges. Si vous n'aimei mieux vous at- [Intention des pincettes et vous donner i de Toos être avisés les premiers d*un âge qu*on fait à présent de la poix-réaot avouer que vous tenez Tuu et l'autre Cl, qn^ils ont inventé cette sorte d'intttt commencé à si bien user de cette !;is sont les exemples que vous avez I n'y en a point après eux que vous allégaer.

i ib inventèrent la lutte , l'onction et le de vivre des lutteurs, le rasoir et les a, et trouvèrent un nouvel usage de la nie; tandis qu'ils ont pratiqué une si rcolioa et continué un si louable usage, atoi manteau. Quel prodige donc, 6 lioais! que vous ayez retenu toutes ces as Barques de luxe des Grecs, et si le ■ caest une des plus apparentes, que fer.rejeté. Il y a, croyez-moi, tant de aire la lice, l'huile, la boue , la poudre, les sèches, le rasoir, les pincettes, la e manteau , qu'il y a de quoi s'étonner P€ir frotter d'huile, de boue et de pou- 4ger si sec, courir, être partout si : après tout être sans manteau. Savezique tout le droit qu'ont ceux d'Asie de t de se tondre ainsi, de s'exercer comme s exercez , de faire ce que vous faites , rivilége qui n'appartient qu'au mani n'ont fait part de ces délices qui les sinés qu'aux Grecs, c'est-à-dire à ceux •nt le manteau*

idez-moi un peu, Carthaginois , peri^ Romains, que je vous fasse cette deqai ètes-vous ? qui sont les Grecs et hantent le Lycée et le Portique P quel entre vous et eux? qn'ont-ils pour métré imités de vous ? je ne parle qu'à X, à vous , 6 Romains, qui êtes venus au grandeur où vous êtes ; ayant triomphé avant d'avoir triomphé des peuples que tvait corrompus : pour vous, Garthagivous n avez dégénéré , qui n'avez pas e vertu que de courage , et qui parti- I bonheur de Rome, lui ayant donné

mplir W trtoe qu'elle s'est élevé sur

toutes les nations, un prince afHcain^ de naissance, mais véritablement romain de vertu. A quoi bon chercher la bonne grâce ailleurs que chez.vons , qui attirez sur vous les yrax de tout le monde, et dans d'autres exercices que ceux qui vous ont rendus les plus glorieux de la terre. Toutes ces mignardises et afféteries umt l'amusement et l'occupation des esclaves , pourquoi bair tant leur habit , et aimer si passionnément leurs sottises : si lliabit n'est pas honnête, il n'y a que ces sottises qui le rendent infâme. Cependant vous avez si peu de considération, que comme si les Grecs n'eussent été ridicoles qu'en portant le mantau, et non pas en faisant ces sottises, il n'y a que le manteau que vous amdamniez et qui soit indigne de vous : en vérité, c'est. ce que je ne puis comprendre. Est-on plus Grec, et pour parler d'une nation débauchée en termes sortables^ plus déshonnête et dissolu en portant le manteau, qu'en s'arrachant le poil, la barbe et les cheveux? c'est se moquer,. l'habit ne les a pas gâtés, il n'y a que les mœurs qui les aient perdus.

Ce n'est pas la coutume qoi fiiit que la noa^ veauté des. habile sdt un crime, e^est la nature. Quand l'ambition et la volupté masquent les hommes, en leur donnant un autre visage que le naturel, quand on se déguise sous les dépouilles d'un autre sexe que le sien, alors on fait tort à la mam qui nous a formés, et on confond la diversité bien ordonnée de la nature, qui conserve Fespèce par la distinction du mâle et de la femelle. 11 y a certes bien à dire entre l'honneur qu'on doit au temps et à la religion ; c'est à la coutume d'être fidèle au temps, et à la nature d'être fidèle à Dieu. Ce que le temps exige de la coutume, c'est de s'opposer au changement et à la nouveauté, et de maintenir ce qu'il a une fois introduit dans le monde, c'està-dire la façon de s'habiller, comme les anciens s'habillaient. Ce que Dieu exige de la nature, c'est que personne n'altère rien de la forme qu'il nous a donnée une fois, que chacun ne semble que ce qu'il est , et que ce quil a été fait, et. que l'art n'ajoute rien aux traits et aux linéamens qui sont naturels. Quant à la coutume, il sufBt de s'accommoder au temps; il est variable, la

TERTULLIEN

coutume le doit èlre; il est donc à propos de changer quelquefcHS d'habit, selon le temps. Il n'en va pâs ainsi de la nature, il se faut régler selon Dieu : or en Dieu il n'y a pas une ombre de changement, il est immuablement ce qu'il a été, et sera ce qu'il est. Cest pourquoi les lois de la nature sont inviolables : il ne les i^at donc pas violer par le changement d'une chose qui est immuable dans notre nature, et qu'on change en quelque manière, quand on se déguise et qnand on fait douter aux autres de ce qu'on est.

Ce furent ces lois si dinnes et si saintes qu'Achille, le béros dont Lariise tire tant de gloire, pour avoir été sa ville et le lîeu de sa Daisaaoce, viola lorsqu'il fiit vêtu en jeune fille, et qu'il prit les atours de ce sexe. 11 n'avait jamais eu de nourrice, il ne ctmnaissait ni lait ni mamelle : au lien de bouillie, on l'avait noun-i de la moelle des bétes sauvages. Je m'en rapporte à son nom , il justifie assez la créance commune'. Ghiron, qui apprit aux hommes le manège et qui hisait d'ordinaire sa résidence dans les montagnes et dans les forêts, fiit le monstre qui l'enseigna, et lui donna, dans sa caverne, le secret de monter h cheval. Néanmoins ce n'était pas répondre h ce qu'on se promettait de son éducation et de ses premiers exercices, qne de trahir ainsi son sexe et de démentir sa nature: cela était supportable dans l'ftge qu'il était encore tendre et sans vigueur : les soins d'une mère qui ne le voulait pas perdre méritaient qu'on lui pardonnât la feute qu'elle Ittdeledéguiser sous l'habit d'une fille, de peur qu'on ne se saisit de loi par force , et qu'tHi ne le contraignit, tout jeune qn'il était , d'allé h la guerre. Si ce premier déguisement Fut un crime, il n'y avait qne Thétis qui en fAt coupable : il n'avait pas encore de jugement pour consentirau dessein de samère,etpourapproa- . verces artifices. Mais è le voir la barbe au menton , et savoir qu'il s'est déJS acquitté avec une des filles de LycomËde du devoir de son sexe , qu'il a fait ce que ferait un mari , qui le pourra souffrir dans la robe d'une femme ? il dressera ses cheveux en pyramide, à plusieurs étages et à divers degrés ; il se fardera , il se mirera, il te

■ Achille, quaM k'/fiiXK, c'eit-â-dire nos lèTres, parce qu'il ne s'en était p^t terri jt («ter,

mettra au col un collier de pertes, il poitf des pendans d'oreilles, comme en portcntl' femmes, il ne retiendra rien de son «eie((' fera de la femme partout; en un mot, il H' tel qu'on le représenta depuis en écasson nf ' mont Sigée, le lieu de sa sépulture : ItF dira que c'est Actiille,ce brave et invi " capitaine ? Qu'on le nie, mais qu'il ted auparavant de tout ce lascif et honteux atlM et qu'il se restitue & lui-même. ] longtemps sans le faire, il faut qu'il f les armes , ce sera bientôt un homme, li d siié nous fera recouvrer Achille. En I Ulysse ne lui eut pas sitAt donné l'ala glissé secrËlement des armes près de lol,^ mi t bas la robe, et revêtit une armure a Homère a bien raison de dire que le R l'épreuve des bons courages, et que c'M puissant attrait pour rendre tous les autmlll tiles. Enfin si le signal ne lai eût point alM " courage, et qu'il n'eût pas eu le cœur d'AlUMl mais celui d'une fille ou d'un efféminé , il fiH point de doute qu'il n'eût toujours fait la JaHi fille, et qu'il ne se fût tellement accoutuméM cet habit , qu'il ne l'eût jamais quitté ; et dB qui ne lui eût pas fait l'amour, et qui D'eAt> ' I épousé Achille, croyant épouser unefllléS cela est, n'est-ce pas ici un double monsM-^ nn changement doublement prodigieniPAdVi qui était homme, parait femme; AcbtIItts paraissait femme, parait ce qu'il est, €ttM homme, et il en porte les dehors. Quoi ! t^tlM ainsi cacher la vérité et découvrir le mensottl ^ire croire qu'il était ce qu'il n'était p^ c'est A dire une femme, et persuader apiW contraire, qu'il était liomme et non pas Femn L'une et l'autre façon de changer ne valent la celle-lï est contraire à la nature, celle-ci dll mageable et pernicieuse. En disant paralUM qu'il n'était pas, il accusait la nature de l'am f^it ce qu'il dc devait pas être, un hommed devait être néanmoins Femme : en mootnoU qu'il était , il se mettait en danger de perdid vie ; il montrait qu'il était homme , et booâl généreux : il fallait donc prendre l'épée, «t | hasardrr H toutes les occasions.

La cr.iinte qui a donné lieu i ce dégoîw n'est aucunement excusable, c'est la craîoi d'une nère, et d'une m^ i qui on veut ôlcr m aii;cad«fiu

DU MANTEAU

moindre que celle c|ue commit Herid lardeurd'on feu illégitime et crimiamorphota, et lui fit prendre les habits lif e el iofiàme courtisane. Je sais que on dieu qui a des orateurs à Carthage, id héros qui, sous une peau de lion ^orgéavec une massue et des flèches, loirefois Funivers de monstres et de lais dans ce sale et honteux équipage, i de divin, rien d'héroïque, c'est un

1 digne de confusion et de mépris que NI et de louanges. H a fait échange de te, de ses flèches et de sa peau, qui UL Tépilbète qu'on lui donne ordinaianx vètemens et à la dépouille d'une it, tant Tamour d'une reine, mab d'une mpiidique, d'une Lydienne, mab d'une acQ la force de prostituer et de corrom* ode dans Omphale , et réciproquement te dans Hercule. Où est le plus cruel des ^Ihnce, Diomède, où sont les chevaux nrinit de carnage, et à la fisiim desquels ffWtta les jours je ne sais combien de vies am, (fbommes qu'il leur faisait dévorer ■ lie? Où est Busiris, cet inhumain et Ue tyran d'Egypte qui sacrifiait tous les Rn qui venaient en son royaume, et ît b aateb de leur sang et de leur if MiDe si ces auteb eussent été autant iot Où est Géryon à trob tètes, ce monst iïspa{pie avait couronné , et qui la ratKNU entière? à l'heure que sa maltresse ^sà massue, et répandait dessus toutes a de senteur, vous eussiez dit qu'elle

2 lenliment, et qu'elle se plaignait de qu'une main ennemie de sa gloire lui anpéchant la bonne odeur de tant de

de se répandre avec celle des tètes rait écrasées et qui sentaient si mal. Non ur de sang lui était bien plus agréable, douces fumées qui s'exhalaient des d'Omphale, et si elle eût eu autant de e de sentiment, il ne faut pas douter e les eût rejetés, aussitôt qu'elle les acfaés sur elle. Cette voluptueuse et riooesse ne laissa guère sur les flèches le 'hydre ni des centaures qu'elles avaient i lOBgtemiift, elle Tùta avec la même i hd acnâl i nguber la pointe de son

cieuses liqueurs qu'elle fit distiller dessus. Ah ! que la yolupté devint flère et insolente, après tant de merveilleux succès, et de si grands avantages. Elle fit avec les flèches dont Hercule avait percé jadis tant de monstres , des chapeaux de fleurs, et les convertit en aiguilles, entre les mains de Fimpudique qui lui avait donné tant d'ascendant sur la force et le courage. Ces deux vertus l'avaient jusqu'ici outragée, elle les outragea im^nément, et les étoufb misérablement toutes deux. La peau dont Hercule se couvrait était si rude, si dure et si pesante, que je ne pense pas qu'une honnête et généreuse femme y pût mettre ses épaules sans se blesser, il l'eût fallu apprêter et adoucir premièrement. Il y a apparence qu'Omphale le fit, et qu'elle n'y épargna pas le baume ni les plus odoriférantes liqueurs qu'on distille en l'ile de Télos. De peur que le crin ne fut pour un oou délicat , comme était le sien , autant d'épines aiguës et poignantes , elle y mit sans doute le peigne , démêla ce crin tout hérissé, qui tenait l'un à l'autre et pendait du cou die ce lion, comme nous voyons pendre la glace en hiver du toit des maisons; elle remplit la gueule de ses cheveux et couvrit les dents de ses deux moustaches. S'il y avait eu assez de yie dans les restes d'un lion qui ne subsistait plus que dans la peau, pour pousser encore quelque faible rugissement, la voyant ainsi remplie des superfluités d*une femme corrompue, et ne retenir quasi rien de sa première forme sur de si faibles épaules , il aurait rugi. Si on se fût trouvé lors en la forêt de Kémée on l'eût entendu gémir, et le génie, s'il y en a quelqu'un qui l'habite, éclater en soupirs, et se plaindre de la félonie d'une femme lubrique qui faisait à son lion ce qu'Hercule ne lui avait pu faire; il lui avait bien, à la vérité, 6té la vie, mais il lui avait toujours conservé les marques de sa force , et la forme qui le rendait encore si terrible sur les fortes épaules de son vainqueur, qu'on l'eût pris même pour un lion, encore qu'il n'en eût que la peau, le ne m'amuserai pas à vous représenter ici Hercule sous le somptueux et riche attirail d'Omphale^ comme il était fait, quelle façon il avait. Omphale , comnoe je l'ai déjà désignée et dépeinte, en est une assez naïve image : telle qu'elle a été dans la peau d*Hercule, tel fut Hercule dans la soie , l'un aussi ridicole que Taulre,

■' ji,^

TERTDLLIEN.

Si ce n'est qu'Hercale valait mieux qu'Ompbale, et qu'Ompbaleëtaitmoinsblâmable qu'Hercule; celle-ci voulait paraître plus qu'elle n'était, au lieu qu'Hercule paraissait beaucoup moins qu'il n'était ea eFFet.

Après la maind'Hercule , il n'y en avait point qu'on appréheod&t comme celle deCléomaque : il était si robuste et si furieux , qu'il abattait on homme du premier coup. Quelque forces qu'on ràt, il allait céder â un bras sAis le poids duquel on en avait vu plusieurs expirer ; il n'y en avait guère qui ne portassent les marques de son poing; il avait estropié les uns et laissé les autres dam nne perpétuelle impuissante; pas un n'avait le courage de paraître nu devant lui, ni de lever la main. Il ne trouvait point dans la place désignée pour ce combat d'adversaires ni de rivaux.

A l'honneur que tant de saccts extraordinaires et mémorables lui avaient acquis , et qui le faisait prendre pour un autre Hercule, succéda l'infamie. Il tomba dans des désordres qui justiâent ceux. d'Hercule, et le plus grand de ■es excès est le moindre de ceux de Gléomaque. Le lieu où l'on célébrait les jeux Olympiques en mémrare dea exploits d'Hercule , et qui tirait tant dt gl(Hre de la valeur de Cléomaque, fut le mime que Cléomaque déshonora ensuite par ïéaoraâlé de ses infâmes et abominables débauches. Là ceux qui l'avaient vu homme, le virent ftmme, comme telle souffrir les derniers efforts de la dissolution, et faire de son corps un usage directement opposé i sa nature. Cet exécrable impudique reçut autant de plaies entre la peau , qu'il en avût reçu au dehors. Quoique la passion qui le transportait, et ceux qui abusaient honteusement de sa padence, ne trouvassent qu'un endroit par où le blesser, et que le courage ai eût trouvé plusieurs , néanmoins la plaie qu'elle lui fit mit la confusion partout, et obscurcit l'éclat de tant de cicatrices glorieuses.

li a laissé ici bien loin après lui ceux que Novius noua dépeint. Le Comique les appelle foulons, croyant que e'éiaieni bien les plus débauchés et les plus vilains hommes qui eussent jamais été. Ils faisaient de leurs corps comme d'un drap et d'une sarge qu'on foule, et n'avaient jamais meilleure opinion d'eux, que lorsque leur extrême mollesse donnait SHJet aux autre* d'en aroir une tris-iawraiKT

et de les fuir ccnnme la peste des

Toutefois ce n'est rien en comparaison ( œaque , si le vice mérite quelque avan lui est dû : c'est donc ft lui , non pas à qu de cette troupe infime et pemirïeuse quf doit adjuger la couronne , tous les fou doivent point avoir d'autre chef ni d'au c'est le monstre qu'il leur Faut nécessai imiter, s'ils veulent encore être plus dii et plus déréglés qu'ils ne sont. Aussi Lem l'a pas oublié en la farce qu'il a faite des qui se pratiquaient à Gatine, ville de i l'a nommé le premier et mis A la léte les Catinois, qui étaient les plus débon Ne pensez pas que ce brutal celât i ment ses wdures , et qu'il voul6t parai autre en public qu'il n'était en part s'habillât conformément à une proFess l'avait signalé partout, et mis ses louang la bouche de tout le monde ; sa postui démarche publiaient ses excès; et ayant saye et tous leshabillemens d'athlète, qui â son jugement un peu trop grossiei sales et malfaits, il prît la tunique de la robe d'étamine, se vêtit, à la cou d'habits diversement bigarrés , et couvri les marques que les gantelets lui avaiej à la tête d'une riche et superbe m se para n bien, qu'à le voir avec de; aux oreilles et au cou, des bracelets à I et des bagnes aux doigts, vous l'eussi pour une coquette qui a entrepris de do l'amour i ceux qui en sont le moins susc< et de Faire quelque dii^cile conquête; il point de honte de sortir en cet équipa^ vanité était de s'exposer ainsi aux y public.

Ce n'était ici qu'un homme du com

que son poing seulement avait rendu co

ble. Voulez-vous des mis ? Physcon, ainsi

pour son intempérance et son incont

r^na sur l'£gypte,et Sardanapale sur I'.

deux grandes monarchies, mais deux

extrêmement dissolus. La postérité ne

pas que des mains û vicieiifies et si oorr

eussent jamais tenu le acefMre, et que

puissaoles naiioos eussent fléchi sous I

{ minsiiou,si leurssalelés n'avaient obligi

I toriens d'eu parler, et de renouveler des

' iiuicwiïeat encore le feuquinwCBi pi

DU MANTEAU

' toute leur vîe : j'exagérerais avec Yérité irs déréglemens, et ferais ici un tableau r règne, si je n^appréhendais leurs mur- , Sachant que les Romains ont obéi à des qui ne valaient certainement pas mieux , ils nous montreraient en leur vie nés Caches que nous condamnerions en f et nous contraindraient d'avouer que n'a pas en de moindres monstres que ie et l'Egypte.

SD serions -nous s'ils nous portaient à itrémilé , s'il nous Fallait asseoir la cenr les actions d'un empereur et recon- {ue quelque demi-Néron a été encore pur que Ptolémée,el plus dissolu que ipale ? Domitien a surpassé l'un et

et chacun tombe d'accord que ce fut , il Yécut, une sentine d'immondices et le sordonné prince de la terre : cependant icra dire ? il faudrait avoir la hardiesse ryinqne, être de leur école et jouir de droits. Encore ne sais-je si après nous ntenda aboyer, on ne nous traiterait en , et si on nous pardonnerait une satire arait point eu de respect pour les trônes, dopté a présidé jusqu'ici aux changene nous avons vus dans les habits ; c'est elle labillé les hommes comme s'ils eussent femmes, les femmes comme si elles eusé des hommes , et qui a confondu le sexe s livrées qui le doivent faire discerner, lité n'a pas été moins impérieuse, il est Telle a épargné l'homme, et qu'elle lui : les vètemens qui étaient convenables à ;e; mais, cherchant dans ces vètemens des es qui lui fussent aussi glorieuses qu'elles lient propres , elle n'a pas apporté moins ur à les changer, que cette première 1 tout aveugle, précipitée et ridicule I est, et celle qui porta Thétis à déguiser !, diangeant ses habits en ceux d'une fille.

Ique passion que ce soit, c'est un feu qui ft l'appétit et remue puissamment la vo-

L'affectation survient -elle comme un ;, et nous plaisons-nousà être sollicités par ir des ciMMes poar lesquelles nous avons dinatioa, rime aem-dleqiie ses moaveià cliateiiUlenÉMirf'iMiiiiiiii tnl-Ui

devient-elle maîtresse de notre volonté et nous possède- t-el le Tesprit, c'est un feu de notre affection, mais vivement allumé, victorieux et qui nous embrase Tàme. La gloire, ce secret mais puissant chatouillement de l'esprit en lui-même, est l'ardeur qui procède de l'embrasement de rame , et qui fait que l'âme ne le possède pas , mais au contraire qu'elle en est fortement possédée. Ainsi ce n'est pas merveille si nous avons quelquefois tant de passion pour certaines choses , qu'on dirait qu'il n'y a qu'elles qui nous touchent et qui soient dignes de nous.

Telle fut autrefois l'ardeur d'un grand monarque , l'ambition d'Alexandre , qui n'eût eu rien plus grand que lui , s'il eût été plus grand que son ambition , qui eût été plus glorieux , s'il l'eût été moins, et qui eût été maître de l'univers, s'il l'eût été de lui-même et d'une passion qui ne rendait rien si inférieur à Alexandre qu'Alexandre même, de ne furent pas les vaines frayeurs d'une mère, l'amour d'une courtisane, ni les derniers excès de la débauche qui lui firent quitter les habits sous lesquels il avait gagné tant de victoires, et étendu la domination de Macédoine jusqu'aux extrémités du monde, ce fut je ne sais quelle affectation et quel vain fantôme de grandeur qu'il s'imagina trouver dans on habit étranger.

Il avait surmonté le Perse l'épée à la main, et le Persan ne reconnaissait plus d'autre puissance que la sienne : néanmoins il fut surmonté; le vaincu fut le vainqueur; le Perse le dompta par la chose même qui avait été cause que le Persan eût été dompté , par ie luxe : l'habit rendit les Macédoniens Perses, quoique les armes eussent rendu les Perses Macédoniens. Enfin Alexandre, lassé de vaincre, mit bas la cuirasse avec laquelle il ne pouvait être vaincu, prit Fhabit de ceux qu'il avait vaincus, et se captivant dessous, il perdit l'honneur de toutes ses victoires, il n'y avait rien de si mince et si délié que cet habit; il était fait d'une soie fort fine et encore plus légère que le crêpe : c'est pourquoi on voyait aisément sa poitrine à travers , et toutes les marques des écailles de sa cuirasse , qui étaient distinctement imprimées dessus. Il suait encore, et les fatigues de la guerre qu'il venait de terminer ne lui avaient pas jusque-là permis de reprendre sw baleine; mai9 la soie qui était trop

molle et délicate poor résister à Tair, fut un éventail qui Teut bientôt rafraîchi.

Nous n'avions pas peut-être d'assez nombreux témoignages de Torgueil de ce prince de 1^ Macédoine ; pour nous faire sentir les vaines tumeurs de son esprit, il fallait sans doute qu il parût revêtu d'une robe qui n'était autre chose sur ses épaules, sinon un deuil superbe et pompeux, un deuil qu'Âleundre vaincu portait d'Alexandre vainqueur, et qui lui reprochait par un langage muet l'injure qu'il se faisait de s'ensevelir ainsi en vie, avec toutes ses palmes, dans le tombeau que le luxe d'une nation efféminée et dissolue lui avait préparé. N'appelez -vous pas cela s'avilir avec faste et tirer vanité d'un si^et d'ignominie ? Oui certes, puisque ce grand capitaine s'est figuré trouver de la gloire dans un habit qui ne lui pouvait apporter que de la confusion.

Si ce n'est que la philosophie lui fournisse en même temps de quoi se déffHidre ici contre ceux qui le voulaient bl4mer, étant certain qu'il n'a rien fait en ceci que plusieurs philosophes n'aient fait ; quand je dirai ceux mêmes qu'oa a estimés les plus sages , me tromperai-je ? Je ne le pense pas , an moins le dit-^n. Âristippe n'étaU-ii pas philosophe ? Si les cyniques ont composé une secte à pari , et s'ils étaient réelle* ment des philosophes, il faut bien croire qu'Aristippe tn était le chef; commeni était-il babillé? de pourpre, il n'enseignait pas autrement la phi* losophife : tout «artisan qu'il paraissait , c'était toujours un philosopha , il était à la cour ce qu'il était k Técole, & Técole donc comme à la oovn La poutpre qui est une couleur des plus vives et des plus agréables, était è son avis si conforme k la sagesse dont il faisait profession, qu'il n'eût pas cru être vêtu en bomme sage ^'il eût pris d'autres couleurs.

Vraiment M pouvait se persuader touchant l'or, ce qa*il s'était persuadé touchant Técariate. CiMMne l'écarlate est la plus belle des couleurs, de même Tor est le pkis beau des métaux : si l'écarlate, pour être la plus belle des couleurs , appartient à la sagesse , qui est entre les choses que Thomme doit souhaiter, ce que cette couleur est entre les autres, pourquoi non l'or? L'or donc chaussera aussi dignement le philosophe , comme la pourpre le revêt, et je œ vois pas qu'il y (Ht da rapport de la cbauasure à

l'habillement, si le lustre de l'or qui est cuir ne répond pas à celui de l'écarlate Tétoiïè est teinte , et si le soulier ou le pat se salit le plus n'est couvert du métal qui s le moins.

C'est pour cela que les Grecs, qui ont i plus curieux dans leurs habits, et ceux qui cherché le plus scrupuleusement la bienm ne séparent jamais l'or d*avec la pourpre souliers sont dures. L'un sans l'autre, une mode qui n'a rien de grec t ^t c'es barbare eq Grèce que d'en user autremei

Mais, me direz- vous, Empédocle en u ainsi ? Il était couvert de soie teinte en éc et chaussé d'airain : c'était pourtant un ] sophe et un Grec. A cela je dirai qu'il plus sage que les autres, et qu'il a roieu] contré qu'eux en fait d'habit, si c*est la pr tion qu'on y recherche davantage. Il savai les femmes inspirées qui servaient aux ; de Baccbus étaient habillées de soie et d late , et qu'il n'y avait personne qui dût i savoir la proportion en matière d'habillc qu'un dieu : les bacchantes donc qui son femmes que Baccbus agitait, n'ayant eu qi pantoufles ou sandales de cuivre, il cru c'eût été offenser une divinité , et pécher c la proportion et la bienséance, que de ne { chausser de la sorte; si on avait à imite persomu» sacrées , mais furieuses, il ne I pas que ce fût i nioitié. Afin donc (}e mu qu'il était habillé k la bacchiquje, et qi patins dorés n'empêchaient pas Técarlafe i Thabit des fous et des extra vagans, il C^irfi des souliers en fprme de cymbales; parlant que du pied , il n'en dit pa3 qaoi déK3vantage des siens que s'il les çût cuml de la langue. Tellement que les souliers philosophe furent une satire sonnante.

G'ea bien dommage que Diogène ne plus, et que ce cynique ne grondl quelque lieu dans un tonneau: je m'assun eût traité Empédocle comme il mérit; n^eût pas foulé aux pieds la soie ni l'écarb ce philosophe, coipme il foula autrefo riches et superbes lits de Platon ; il ne i pas remplis de boue et de fange, lui c avait locyours jusqu'aux oreilles, m Empédocle ce qu'il dit à Platon , que c'ét superbe d'un philosophe qu'il lonhUt av

DU MANTEAU

feùt pris par le corps et Yeti jeté avec sa soie,

a pourpre et son airain dam quelque profond

doâqiie. Cétait le moins qu'il eût pu faire à un

philosophe qui était assez fou pour croire quHI

liait dieiii et si sage i son avis qu' il pouvait , sous

nnbit «TuQ insensé , se moqMcr de la divinité

qti fkmnait la vogue à cet habit , le portant

4le-a|toke. Gomme si Bacchus , tout dieu qu'il

çit, et te^ philosophes, tout sages qu'ils sont ,

iiiîeiit npins ridicules sous cet habillement

qB*aiie troupe de femmes écerveices. Superbe

et oryoetllçux animal qui devait , s'il était dieu,

Hlaer en cçtte Qualité les déesses des immon-

jkes qui résiciaieat dans les cloaques, et qui

ttiàeoi j»9r .çpn^uenl ses sœurs, et puis \ç»

konin^; il eOtépfiQuvé sa9S doute si la sagesse

le raidit dig^e de Tbonneur qu'il prétendait

U (trp ^t 9t s'il pourrait porter l'habit d'iia

lia fans Vitre , et se moquer de ceux qui le

pqrtiâeitf, $aos se moquer de luj-mème*

TqillL ks liabits que les plus judicieux /et les plps imfs pe sauraient voir de bqn œil « ni ans iQQQlrer aM doigt ceux qui les portent , et kar fifff^ mattvaise mine. Ils ont raison , la patuecn Ot offensée et les bonnes mœiirs en sppt corrooipjue^, oq perd le respect qu'on doit avoir laor 9QP i^; et r^mour que nous devons pvfcf à if YcrUi que notre sexe demande de Mi; des bomfpes qui sont obligés de vivre utrpiBCpt qtie les femmes non -seulement ne TiveoC pas comme elles , miais ils font ce qu'elles ne Ibnt ni ne doivent faire.

STil ]f a quelqu up qjuû veuille se vêtir comme k œmîqqe Méoandre, être i son ^i^ dans ID^ robe qjoi traîne à terre, et lui donner avec h comDUHbté quelqu/es rayons de majesté et de (loire; si quelqu'un! cherche ^ sépanoiiir d3P»s cette profusion d'étoffes , et voir après lui une large et loofpie qi^eue qui balaie la poussière (t laisse des traces partout pù il passera, j'en appelle & Mto^udre lui-même qui dit d^ns uqe de ses comédies : « Voyez donc ce fou ; que d'étoffé perdueU

llak en vérité, depuis que Rome n'a plus de censeurs, ou du moins depuis qu'ils ont perdu l'oiage des yeux et de la sévérité ; depuis qu'on n'étudie plus si exactemeat les mœurs, et qu'il n'y a presque plus de puniiioa pour le déréglemcm; depuis qu'on a cessé d'opposer la vçfiv i la liceiiçe , ^t qw^ le vice des grands

a trouvé moyen de la faire ployer, qu'elle est à présent sans rigueur même pour les petits, dites-moi, que ne trouvc-t-on pas à reprendre dans toutes les cqndiiiops ?

La populace est ici on pe peut plus insolente et plus débordée ; son caprice et ^es fougue^ l'emportent sur tous les statuts d^s magistrats et sur l'aulpri^é des souverains ; il faut qu'oa reçoive entre les chevaliers d^ esclaves qi|i viennent d*être affranchis , qp ne ,sait pas encore biep s'ils le sont , et à quel titre iU jouis* sent de cptte franchise, néanmoins ou ils sopt chevaliers, ou ils le paraissent, Qt^ ils en portent |e^ marques et ^n tiennent 1^ place; pn ne sait comment Içs discerner d'avec les vé*riiables.

CQmt)ien d'étrangers, de captifs, de gfns dq bas aloi , et dont la naissance est obscnre et infâme, passent pour gentil^mmes ? U n'y n que ieni joqrs qu'ils se sont rendus , qu'ils ont prêté le serment de fidélité et fait hompsge û U grandeur romaine, et cependant ils tranchent des nobles; çt couvçpt^ comme Us sont, ayant train e^ cpuleurf , fl n'y 9 personne qui ne les prenne pour de grands seigneurs.

Une ipOnit^ de m^r^i^ds çt de «coquins, qui ont les épaules encoire toutei rouges des coupa de fouet qu'ils Qnt reçus, portent Tbabit des hoQr nêtes geps : le hqprre^u vient de les quitter, iU n'ont pas essuyé la honte de leur visage, et on a epcpre la p^érooire togte fraîche de l'exemple qu'ils çni donné publiquement ; cbétife et malheureux esclaves , ils ont encore le joug sur le co) , ils traiiicnt encore une partie de leurs fi^rs, et péAnmoIns qui est phis leste et mieus accom^modé qu'eux?

Il nV a plus de difi^ence à faire entre Ip bourgeniMS et le paysan , l'un est aussi bien vêtu que Tautre; pn n'est pas moins somptueux au viMage qu'à la ville, et il n'est pas jusqu'aux bouviers qui ne trouvent de quoi fournir aux frais d'un habit aussi beau que celqi d'un marchand.

Discerneriez-vous bien maintenant un avocat d'avec un liibleur F Est-ce l'habit qui distingue les gens de justice d'avec un tas de fripons qui se font audience partout où ils se rencontrent, parlent de tout, qui n'ont jamais dit une parole sensée , qui portent jugement de tout et ne savent pas de quoi il est question ? Esprits

TERTDLLIEN.

mal Pjits, effrontés et importuns, qui se mdent de conseiller tout le monde, et qui décident des affaires comme s1ls en étaient les rapporteurs ou les arbitres. Ils sont habillés comme des conseillers, et il y en a qui sont aussi fiers que des présidens.

On voit des lourdauds s'habiller en soldats, qui ne savent ce que c'est que déporter les armes et qui n'ont jamais été à la guerre , vous diriez d'autant de capitaines et cavaliers , et ce ne sont après tout que des villageois, qui n'ont fait autre chose toute leur vie que de mener la charrue ou travailler à la vigne.

Habitans de Garthage, qui en voulez ainsi au manteau , et qui outragez tant ceux qui Font pris, comme si c'était Thabit des faquins, ne vous y trompez pas, les plus vils et les plus abjects, les plus méprisables et ceux que je puis appeler les derniers des hommes, portent aussi bien la robe que vous.Y a-t-il condition ravalée comme celle de trois sortes de personnes qui tirent leur nourriture et subsistance de nos corps? S'ils sont morts , les portant en terre ; s'ils sont viyans , enseignant Fart de les tuer et en faire une boucherie , ou les exposant à la honte et à l'infamie. Ils trafiquent de la mort, de la vie et de l'honneur, et cela pourtant n'empêche pas qu'ils ne portent un habit qui n'appartient, selon vous , qu'à ceux que l'honneur exempte du tombeau et de l'oubli.

Parlons des femmes , sont-elles en ceci plus retenues et modérées que les hommes ? encore moins. Je n'avance rien qu'on ne voie tous les jours , et dont les yeux de tout le monde ne soient autant de fidèles témoins. N'est-il pas vrai que les plus honnêtes et les plus nobles, quand elles veulent sortir, laissent à la maison l'étole. Tunique marque, en fait d'habit, qui les discerne d'avec celles qui sont publiques et ne sont pas nobles comme elles? Je n'ai point encore vu de dames dans les rues en habit décent; je n'en excepte pas une, elles préfèrent toutes la commodité à l'honnêteté, et ayant à se promener ou à faire des visites, elles aiment beaucoup mieux être à leur aise, que d'être en prison sous une robe, qu'il faut traîner à la vérilé, mais aussi qui est une marque d'honneur, et qui leur est d'autant plus glorieuse, qu'elle leur semble incommode. C'est en vain que Géciona Séverus se plaignit autrefois de cet

abus en plein sénat , et qu^après avoir remontré aux sénateurs combien il importait à la république de le réformer, il les prit à partie, ta cas qu'ils ne le fissent pas, et protesta hautement qu'ils seraient coupables du malheur qui en arriverait. Ce fut avec tant de chaleur et de ressentiment, que tout le sénat ému et Irrilé éclata sur-le-champ en menaces et en défenses^ mais qui ne furent pas si expresses qu'on M retombât peu de temps après dans les mèmef* désordres.

Tellement que Lentulus, qui fut depui augure, ordonna que celle qui avaut eu ta hardiesse de passer outre , et de s'émanciper ' au préjudice des ordonnances du sénat, llkC tenue pour adultère et infSime ; il vonlnt ^ qu'elle reçût la punition qui est portée par îél, lois contre les impudiques qui ont tout'l fait renoncé à la vertu et à l'honneur. Çtà pourquoi , interprétant le droit , il expfiqna le point de la fornication et de l'adultère, es sorte que ce fftt commettre l'un ou l'autre de paraître en public sans l'étole ; cette robe doiK nait à la pudicité tant de majesté et de gloirei j une dame, qu'on ne l'aimait pas seuleuMÉ pour être chaste et pudique, mais qu^on la rei-^ ^ pectait , et qu'elle était pour les yeux mCmel M plus impurs un objet de religion et de oraintë qui leur apprenait à purifier leurs regards et faire un meilleur usage de la vue et de ti beauté, sans pervertir Tune ni corrompie l'autre. ^

Tous ces sages politiques et vertueux magii-. trats voyaient bien que l'honneur était à couvert sous cet habit, et que c'était un sceau tant que les dames le porteraient, qu'il ne serait pas soh lement un témoignage de leur noblesse et dé leur vertu, mais un bouclier pour la pudeur laquelle la vertu ne peut subsister, et la nobi n'est qu'un fantôme. Quelques dames de coii^ diiion même de leur temps, voyant qo'elleir ne pouvaient pratiquer avec ces livrées aucune amitié, ni assouvir leur passion , trouvèrent leé moyens de s'en défaire peu à peu et d*abolir avec impunité une coutume qui s'aooommodaiC . si mal à leurs inclinations et qui était appàjéé de tant d'ordonnances, de règlemen et'de Ma.' Avec les soins et tous les artiflcéi)qne oés liM prits passionnés y apportèKot^niàoir Éiai||' devint maître des iribiluto.

DL iMAiNTEAU.

t de bandeau perdit rintégrité avec lae elle aarait dû maintenir la coutume, et ter puissamment à toutes les sollicitations Yolnpté.

»t an point que celles de notre temps, pour ler plus de cœurs et donner à ceux qu'elles itassi^ettisune plus libre jouissanced'elles^ es, ne se sont pas contentées de quitter la ; diesont mis bôs la cotte qu'elles portaient ms, laissé là leurs galoches, et jeté le ec ta coiffe. Est-ce tout? Cest beaucoup, I, à une femme qui a encore quelque senil d*honnéteté ; mais à celles qui n'ont de nent que celui que leur sensualité leur éj c^est bien peu de chose. Elles ne veulent li lidère ni chaise à bras, c'est une prison des femmes qui sont passionnées de voir ^tre vues; elles ne sont pas plus réserau logis qu'elles ne le sont là-dedans; and dles auraient plus de liberté , il y a d'yeux qui les éclairent, il faut écarter tous ibslades , user mieux des occasions, sortir » seules, et aller à pied où le plaisir les lie. Nos dames ne font pas autre chose : tenant vous les voyez sans suite parmi les f 00 si elles en ont , elle est suspecte ; ce des compagnes qui savent leurs plus se* sintrigues et menées, ou quisont coupables lèmes excès qu'elles ; le même vice qui les les accompagne, elles n'en veulent point les avec elles qui ne soient portées d'un e amour, ou qui ne favorisent leur inclina- » et parce que l'incommodité sert à leur ïin, elles se passent volontiers des avan- I que leur donne leur condition, et ne laigncnt plus de la boue ni de leur déliîse.

;lles-ci , comme vous voyez , n'aiment rien que éteindre leur lumière, se priver des mens qui appartiennent à leur naissance, iscendre dans l'obscurité et l'infamie ; elles eulent de tout ce superbe attirail de gran- , que ce qui leur est commun avec celles sont moins qu'elles, et s'il y a quelque e qui les offense dans leur condition, leur éclat ou le respect qu'on leur doit; il a d'antres, qui sont beaucoup de degrés suons d'elles , qui voudraient trouver, et chérit passionnément ce que celles-là voueac perdre; elles se foqt jour dans lc$

ténèbres où elles sont, se parent somptueusement et se lèvent avec pompe et magnificence. Leur ambition les porte à tout ce qu'il y a d'exquis et de rare dans les vètemens des plus grandes dames , et ce qui les fâche est de n'être pas assez favorisées de la fortune pour marquer en elles-mêmes jusqu'où le luxe et la vanité d'une femme peut aller.

Il ne faut regarder ces louves publiques , qui se rassasient de la perte que les hommes et les femmes font de leur honneur, bêtes carnassières et perpétuellement altérées, qui ne trouvent où assouvir leur faim et étancher leur soif que dans tout ce qu'il y a de plus pur en nous , et pour cela qui traitent l'un et l'autre sexe de bêtes, assujettissant leurs corps aux lois d'un commerce illégitime et exécrable. Je n'ai garde d'oublier ces autres monstres d'impureté, qui pratiquent avec les démons sur les secrets de l'amour, maudites et exécrables sorcières, qui, à la faveur de ces esprits sales et immondes , inspirent dans les âmes je ne sais quelle fureur qui les trouble, les aveugle et les précipite ; ce sont bien les plus grandes ordures qu'il y ait dans la société civile, et les personnes du plus bas étage. Mais vous avez peut-être les yeux assez purs pour ne pas oser envisager de si vi* laines et détestables créatures, le sacrifice qu'elles font publiquement de l'honneur, de la pudeur et de la honte, n'est pas un objet que vous puissiez souffrir. Détournez donc tant soit peu votre vue, regardez-les seulement de travers avec dédain et indignation, comme une méchante chose qui vous a frappé les yeux sans que vous y pensiez, et qui est digne qu'on l'ait en exécration , ce ne seront plus ni des prostituées ni des prostituantes que vous verrez, ce seront des dames et des princesses. Du moins voit-on leur habit misérablement prostitué sur une chair vénale, honteusement exposée à tous ceux qui brûlent d'un même feu qu'elles.

Il est probable que celle qui préside au culte et à l'adoration qu'on rend à la déesse de l'amour ne vaut guère mieux que les deux furies dont nous venons de parler. Gomme il n'y a rien de si sale et si honteux que la divinité à qui elle s'est dévouée, nous devons penser, qu'ayant à lui offrir des victimes , ce n'est pas avec moins d'ordures qu'on lui en offre dans les lieux sales et défbonnêtes, où on s'immole soi-

TERTULLIEN

soi-même par la dissotution de Thomme tout eniier. Ainsi il est des endroits oQ Vénus est adorée comme dans un cloaque, à la vérité beaucoup plus infect que celui qui nous blesse Todorat. Celle femme donc qui a la dispensaiion en chef de tant d'ordures et dt vilenies est bien la plus immonde qu'on se puisse figurer, Voire la bassesse et Tinfamic même. Gertaidement voilà bien dés immondices, mais richement parées. Le corps est revêtu de soie avec tant de superfluité et d'excès, que le vent qui se forme en autant d'endroits qu'il a de plis, lui fait mal au moindre mouvement. A entendre bruire les plis, quand ils donnent les uns contre les autres, et les voir flotter en Tair, vous diriez qu'elle va être enlevée, et que c'est un oiseau qui bat des ailes pour prendre son vol. Le cou, qui est, sans rien exagérer, plus sale que le fumier, est entouré d'un collier à plusieurs rangs; elle à pris tant de plaisir à semer cette partie de perles et de pierres précieuses, et à les ajuster, que vous ne sauriez dire qui est le plus admirable, ou le nombre ou l'ordre. Les mains, qui la rendent coupable de toiUes sortes d'excès el de saletés, sont erilâcéès dé bracelets de trèsgrand prix , quoique ce soit PorAement dès héros, et que les damés ne se puissent excuser de témérité en le prenant, puisqu'il n'est dft qu'à ces hommes braves et invincibles, comme marque de leur valeur et cônime témoignage de ce que leur bras a fait; néannioins cette ennemie de ta générosité et de la gloire des vaillans, ce monstre de lâcheté et d'infamie, rie craint pals d'en faire paradé. Les pieds, qui ne la rendent pas moins coupable qiiè lés mains, ne sont pas moins richeineht astortis : elle â des escarpins de blanc ou d'incarnat^ ou bien elle porte dés mules.

De tels habits sont le sujet d'une trèsjuste censure. C'est là que l'ambition et le luxe sont iusupportables , et quHs devraient être puissamment réprimés, s'il restait encore tant soit peu de vigueur aux lois. En ces rencontres , où les plus modérés s'aigriraient, s'il y avait de la modestie, et si la vertu était te fondement d'une si grande patience, où les pliis sa^es se contiendraient le moins, où tout le monde devrait conspirer à qui mieux mieux contre cet esprit de désordre et de dissolu-

tion, qui de vous jù^qu^ici â dit on mot? Pourquoi un si morne et t\ stupidê silence P A Vous parler firânchement , ]è m'en éionné fort. Ou vous croyez qu'il n'y a en ced aucun désordre, on insus te dissimulez : voat ne 1^ pouvez croire , là chose est trop grande et trop publique, vous le diHsimuleÉ dohc; û cela est , ou vouh êtes dans le mètne désordre, ou te dérégleitieiit vbus ptatt : en qiiefqM sens que vous le preniez, voua êtes ineial« sables.

Je n'excepte pas cette tiouveauté dliàbi^ que tarit d*esprils bizarres, exiràvagans et soperslitieux ont apportée. Le théâtre n^eo t point de si ridicules , ses pantalons ne sont ikâ en comparaison de ceiix-ci, qui sont si grotei^ quement vêtus, que, si ceux-là vous fontrinéi ils vous font pâmer. Mais ce que les bouffim font par plaisir, ces mélancoliqties et hypoooodriaquès le font par piété, pour effarouchcc moins la raison, el accompagner leur extravagance de quelque sorte de respect qui empêche qu'on ne les siffle; ils jurent quec^estiine divinité qui les a ainsi accoutrés, que c^l l'honneur qu'ils lui doivent, non pas leur ci: price,qui leur n fait prendre cet habit, el qo^ik agiraieilt contre la religion , qu'ils preiuieQ^ exprès pour garant, s'ils s'habillaient autrement. Imposteurs, qui intéressent une choie a sacrée dans leurs fantaisies, et qui veulefll qu'un dieu soit comptable de leurs sottises.

Je dis la vérité, qui no sait comment soiit accommodées celles qui sont consacrées an cnll^ de Gérés? Elles sont vêtues de blanc sans aucuQ mélange d'autre couleur^ elles ont une baudet letlc et portent un chapeau , ou une pémiqDe qui en a la forme, avec un gâteau qu'elles mettent par dessus. Voilà , si je ne me trompe, la inan|0| et le privilège de leur ordre.

Celles qui ont pri» le parti dé Beltone, et qei font profession d'honorer une divinité «i .nnglante et formidable, prennent un habit tppt contraire ; elles sont aussi noires que les premières sont blanches: vous diriez qu'elles 9(Mit habillées de tênèhres, tant la couleur de leur habit est obscure. Elles ont la tête Gwverte d^un chapeau de laine de même c^Hileiirt ^ ce n'est que sous celte espèce de deuil j^ avec cette pompe triste et lugubre que Bdioflé les inspire quand on les yoit dans le temple die

DU MANTEAU

de cette déesse farieuse transportées hors felles-iDëmes.

Les prêtres de Saturne ne sont ni blancs ni loirs : comme les premiers sont tous blancs, les autres sont tous noirs, ceux-ci sont tous iMges; ils ont une tunique remplie de grandes kandes d''écarlate,et par dessus un manteau de (Dolearde fen, tel qu'est le rou{;e qu'on apporte àt Galatie. Ceux d*Esculape n'ont point d'autre bablt que celui des Grecs, ils sont chaussés comme eax, et quoiqu'ils apportent plus d'artifice qu^on ne fait d'ordinaire à se couvrir du ■anceau , lui faisant faire plusieurs plis autour da cou , néanmoins c'est toujours le manteau. QMile diversité, je vous prie, mais quelle biarrerie ! Cependant tout cela est deTinveniion lo dieux. Qui le dit? Des fous, qui ont voulu faire passer leur caprice pour un trait de divinité, et Dous persuader qu'à faire ce que feninit les plus extravagans il y a une sagesse plnsqolioaiaine, et que pour être divins il faut être aom sots qu'eux. Vous vous arrêtez néan-* Boiitt à ce qu'ils vous disent , comme aux répooiei de quelques fameux oracles ; et leurs inpostnres sont parmi vous autant de mystères. Cest la raison que vous avez d'honorer leur hdHt, et de respecter leur folie comme une bote et extraordinaire sagesse. Vous n'avez ioac garde de rire , et quoique vous y soyez, je n'aMtore, puissamment provoqués (je parle aux nisonnables et aux judicieux) , il faut que la oalore cède à la religion ; pourquoi donc alors ne pas vous montrer religieux en vous absleamt de la satire avec laquelle vous m'avez fait jusqu'ici la guerre et au manteau que je porte?

Mais si ce manteau est le même que les sacriicateurs d'Esculape portent, pourquoi me faire la moue, m'outragcr de la langue et des yeux, et crier après moi quand je vais par les rues ? Si la justice autorise ces outrages , pourquoi pardonner aux prêtres d'Esculape, qui sont plus coupables que moi ? Ils portent un iteau, mais qui le leur a fait prendre? la soperstilioa , pour ne rien dire davantage. Ke le portent-ils pas avec beaucoup moins de simpliciié et plus d'affectation que moi , qui n'affiecle rien que la simplicité et la modestie ,

ei qû ne hais rien tant que la vanité et le luxe.

Le sarez-vous bien , depuis que le manteau a commencé à être l'habit de la sagesse, je ne dis pas humaine ni philosophique, mais chré* tienne, il est devenu plus auguste et plus vénérable que toutes les parures de vos idoles; tant de riches dépouilles et de voiles précieux n^ont rien qui approche de son mérite, il est infini* ment au-dessus des tiares et des autres ornemens de tète, dont les pontifes et autres personnes sacrées se servent parmi vous; et tout ce magnifique et somptueux appareil de religion qu'on remarque dans vos temples n'a aucun avantage sur le manteau : manteau qui est pareillement chez nous l'habit des prêtres, mais des prêtres qui se sont donnés au vrai Dieu, qui assistent tous les jours à ses autels avec révérence, le cœur pur et les mains nettes. Ne croyez pas que j'entreprenne ici son éloge, et que je veuille aucunement amplifier; je dis simplement ce qui est. La sagesse dont ceux qui le portent comme moi fDut profession est divine, elle ne leur manifeste pas seulement l'erreur et le mensonge, mais elle les leur fait abjurer, et leur donne de quoi les combattre, et abattre l'orgueil des esprits qui les ont opposés à la vérité qu'elle nous fait reconnaître, et qui sont les auteurs ' de tant de vaines et ridicules superstitions. Ce sont toutes ces superstitions à qui le manteau a tout à fait renoncé, depuis qu'une si véritable et solide sagesse s'est trouvée dessous.

Quand il n'aurait que cette seule prérogative, d'avoir reçu la lumière que vous rejetez incessamment, et quitté généreusement Terreur où vous croupissez depuis si longtemps, et où vous voulez persister avec opiniâtreté au jugement même des plus aveugles, n'est-ce pas assez pour vous obliger à le regarder autrement que vous ne le faites, comme étant à la vérité les dépouilles d'une sagesse profane, ambitieuse et apparente, nuris dont la véritable sagesse, la chrétienne, c'est-à-dire humble, solide et parfaite, fait bien maintenant un autre usage, pour vous obliger à le regarder désormais comme un véritable objet de religion? Si cela est, comme il n'en fout pas douter^ ce que je VOM^ conseille est d'abaisser vos yeux et dlmoailier vos pensées à l'aspect d'un ornement ai saint; la sagesse, qui loge dessous et oui le rad ii «Voale est la même

qui a bâti Tunivers comme un logis, dont elle a voulu que fhomme Fût le chef; elle le remplit de sa majesté, afin de porter Thomme à reconnaître et adorer l'ouvrier de tant de merveilles. C'est ce que les chrétiens qui portent le manteau Font particulièrement. Retractez -vous donc, et, changeant d'avis, approuvez enfin le changement que j'ai Fait de la robe au manteau, et témoignez que vous avez envie de faire de inëme , c'est-à-dire de vous désabuser et d'embrasser la vérité.

y. Toutes les raisons que j'ai apportées jusqu'ici, quelque fortes et quelque puissantes qu'elles soient , ne sont pas capables de vous rappeler de Tétonnement où le manteau vous a mis. Vous direz encore tout ébahis : a Quoi, est-il possible que Tertullien ait ainsi abandonné la robe et pris le manteau?» Il est trop sage et trop vertueux pour l'avoir fait, son honneur lui est trop cher, et il sait assez combien les plus grands et les plus habiles l'estiment. La robe est trop honorable, et quand il aurait dû la quitter, le devait-il faire pour se vêtir du manteau, qui est l'habit des fripons, des charlatans et des bateleurs? Gela est incroyable à une époque où on trouve tant d'avantages dans la robe et lorsque la réputation qu'il s'est acquise lui ouvre toutes les carrières , et l'appelle déjà aux plus dignes emplois qu'il y ait dans la province.

Véritablement vous avez bonne grâce de hausser ainsi les épaules et de témoigner combien mou procédé vous étonne. Que serait-ce si j'eusse quitté un diadème et un sceptre? Il s'en faut bien que la robe vaille un royaume; la philosophie, le christianisme; l'Académie, l'Église; et cependant on ne blâme pas, mais on loue Anacharsis d'avoir quitté un des premiers États du monde pour la moindre place qui fût à Athènes , la monarchie des Scythes pour le Porche, et d'avoir fait si peu de cas d'une couronne, que de l'avoir abandonnée pour aller chercher la philosophie parmi les étrangers. Il n'y a que moi qui sois digne de reproche, pour avoir ainsi préféré les lumières qui viennent du ciel, et non d'Athènes, à quoi ? à la robe. Il faut bien que la robe soit autre chose que je ne pense , ou que mes censeurs se trompent, qui trouvent à redire à l'échange que j'en ait fait, et qui m'est pourtant si avantageux.

Mais je veux qu'il ne soit rien de tout < j'ai dit, et que tant de preuves convain demeurent néanmoins futiles, que le m^ ne soit pas en moi un signe de perfecli que je n'aie pas trouvé la sagesse ni la que je prétendais avoir, en changeant l< pour le manteau : toutefois vous ave que le manteau mérite d'être préféré robe, et que la robe n'est pas ce que croyez, le plus honorable des habii le mieux séant à un homme de quali d'esprit.

Dites- moi un peu, vous qui vous estii nobles et judicieux , y a-t-il un habit qu aussi simple que le manteau, qui coûte me peine à prendre, et qu'on ait vêtu plus p tement? On l'a en un moment sur les ép et on le quitte aussi aisément qu'on la aussi est-ce le premier avantage qu'il a robe, m'en démentirez vous ?

Un jour avant que de le porter on n faire d'artisan , qui le plisse depuis le jusqu'en bas, comme on plisse la rob droite ligne, et avec tant d'égalité qu'un paraisse pas plus gros en un endroit l'autre. Représentez-vous une baguette | tement ronde, et qui n'ait pas plus de gr â un bout qu'à l'autre; tels doivent è1 plis de la robe.

Ce n'est pas a.<(sez, il lui faut artisteme cueillir et resserrer toute cette grande ] tude de plis en un point qui soit com centre et le milieu de la robe. Ce point nœud qui tient en état toute cette labo structure, et empêche qu'aucun pli i défasse. Après cela il lui faut un instrumi

forme de tenailles fort plates et larges, ei donner plus de consistance aux plis qu'il mes, et faire qu'ils ne se relâchent po les mettra aussitôt là -dedans, les s^ étroitement, et les laissera en presse jus lendemain matin.

Il reviendra avant le jour, présentera mièrement la tunique avec la ceinture, a pas moins de superfluité en ce premier qu'en celui que notre homme va prendn tunique donc étant mise , il la ceindra en que, l'ayant haussée autant qa^il hut^ les soient libres «t qu'elle ne descende pdh

DU MANTEAU

ibit bien mieiu retrancher le superflu que le procurer inutilement tant de peine, et %erce pénible et fôcheux excès de la tis- I, en ne lui donnant d^amplitude et de ;iMor que ce qa*il en fallait pour être ipt du soin de la ceindre et de la hausser, mndra la robe , la mettra sur les épaules, dera si le nœud est en son lieu , et si tout 9i,et rayant accommodée où il y avait ne chose à dire , il approchera le nœud de dif de peur d'embarrasser la droite, et de ' b liberté du mouvement et de l'action, s plis aboutiront sur cette partie qui se mouvoir, ni à agir, et il établira là le le la robe.

oianquera pas à donner tout aussitôt à :e qui lui faut d'étendue et de tour tant [ne derrière. Il la tirera donc de dessus les du côté qu^elle est sans plis et qu'elle » en façon de sein par la circonvolution eitrémités qui font la circonférence du le b robe, et qui lui donnent Fapparcnce Klier.

;agera la droite en faisant passer la » Taisselle, et ce qui restera il le re- Rir la gauche en forme d^écharpe; . couvert cette partie , il l'agencera au t reçu de la robe si proprement et it d'adresse qu'elle paraisse davantage, Kl celui qui la porte plus de grâce et de

,quî que tu sois qui as ici travaillé avec soin à ajuster la robe, et la façonner tomme , sache que tu peux te glorifier r babillé d'un lourd et pesant fardeau, avoir donné un beau sujet de vanité , ime temps de l'en avoir puni, en lui sur les épaules une rude charge avec magnifique.

ne dis la vérité, ou si je la dis avec lagération , ce que vous pouvez croire, die à votre conscience. Je ne veux 'antre juge de notre différend : elle ïttni d'accord avec moi. Quand vous brobe, ètes-vous habillés ou chargés?

n paquet, que vous portez ou un ie me contredites pas ; car, outre que fBcr contre .V09 propres sentimens, et Iriâôer atf rappcôrt de votre conscience MrAÉiBftfinjiMice, j*ai de quoi vous

démentir, sans aller plus loin qu'en votre logis. Je ne passerai -point la porte, et je verrai que vous n'aurez pas sitôt mis le pied sur le seuil, en revenant de la ville, que vous mettrez bas la robe.

N'essayez point de défendre avec opiniâtreté une cause mauvaise , et que le peu qui vous reste dlntégrité vous a déjà fait perdre. Vous n'avancerez rien, tout le monde sait,quand on revient à la maison , qu'on ne se défait point d'autre habit que de la robe, et que cette grande précipitation à la dépouiller est un secret langage , mais contraire à celui que vous avez tenu ci-devant, par lequel vous témoignez avoir de l'obligation à la robe. Quand elle est hors de dessus vos épaules, elle vous permet de jouir librement et à Taise de vous-mêmes et de tous vos membres.

J'aurais autant à dire sur les souliers que j'en ait dit sur la robe; je dirai seulement que c'est un supplice digne de la faute que ceux-là commettent qui portent la robe, et qu'il fallait bien qu'ils fussent aussi mal chaussés qu'ils étaient mal vêtus, à la bonne heure; néanmoins si vous le faites pour vous conserver les pieds, et ne les pomt souiller du tout, vous vous trompez, c'est les gâter par la saleté même: y a-t-il rien si messéant que cette chaussure , en est-il une où les pieds soient aussi incommodés ?

En quelque saison que ce soit , hiver ou été, il n'y a point de doute qu'il y a plus de plaisir à marcher nu -pieds que chaussés de la sorte; si on tremble de froid , ou si on brûle de chaud, au moins on a le pied libre, tandis qu'on est à la gène dans les souliers, et que marcher avec cette sorte d'entraves, c'est augmenter sa peine et être un patient ambitieux.

Je confesseque nousavonsde grandes obligations aux Vénitiens, qui nous fournissent du cuir en si grande abondance, et qui nous ont appris à nous en servir si utilement. C'est dans leurs boutiques qu'on a pris les brodequins ou bottines qu^on porte maintenant , façon qui n'est pas moins commode à la jambe qu^au pied, et qui sert de chausses et de souliers tout ensemble, mais qui n'appartient qu'aux femmes; un homme, à moins que d'être efféminé, ne s'en peut servir: il n'y a rien qui s'accorde si mal avec le courage.

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—l'^rtAfiSlLi^ I -m.

138 TERttfLLtEN.

(hiand notre manteau serait double comme premiers; ce n*est qu^uhe simple sei ' ' ' " ' ^ "^ -' — -' - onl donc bienlAt secoué ce peu qi

traclent d'ordure, et ne reliennt taches qui demeurent toujours sur souliers et des bottines. S'il y a de I ne la voit pas , le pied la cache et Ij sa plante, el les yeux n^y trouvent i offense. Toutefois on est d'ordinair on sent mieux son homme hors le dedans, et c'est Télre tout à fait d< ni souliers ni sandales.

(Test dire beatiçoup de choses ei mameau ; mais c^est justifier seuleni que vous avez accusé, et qui me r< pable , et montrer que vous avez toi cuier un habit, pour ëlre ainsi nomn traiter si mal parce que Thabit qu est un manteau , sans examiner s'i de cette persécution. Ayant donc fa est digne de respect, et ceux qui dignes de louange, qu'il est co bienséant, il ne me reste plus qui avouer qu1l est aussi utile que ce qu'il sert plus à la république m robe. Je Tenlreprendrais s1l n'ava plus de force que moi pour agir ( et repousser la calomnie de ses a écoulez-le donc parler.

Je n'ai point d'affaires qui m'a; barreau ; je ne suis point juge, partie, et il n'y a point de cause doiveaucunement solliciter, je nesdii qu^un procès ; on a beau s'assembler de ^Iar$, si je m'y trouve je n'ai po suffrage, et je ne le demande pas.

élire ni à être élu; je suis sans am quelque dignité que ce soit ; je laisi mérite de mes amis, s'il y en a qi dignes d'être élus : je ne mendie s pour eux, je n'abhorre rien tant qu qui corrompt les suffrages, et prive sa récompense. Je ne suis point oblig le sénat, ni d'assister à aucun plaie suis ni ministre ni conseiller d'I aiFfaires de l'empire et de la police chent point pour être tenu de dé occasions, el procédera quelque ri défense ; je ne suis ni législateur i suite, je ne donne aucun arrêt ^ et aucune loi.

célùi diiphilosopheGratès, et qu'on serait assez éynique pot» le rejeter de l'un et de l'autre côté sur le bras gauche, l'enveloppaiit doublement, je vous défie d'y remarquer la moindre des incommodités que nous avons remarquées en la robe ; il n' jr a rien de si commode que le manteau , simple ou double, n'importe, on s'en rçvèt aisément.

Aussitôt pris, aussitôt mis, il ne Faut ni temps ni préparation ; jetez*le sur vos épaules, et le laissez aller, vous voilà affublés et vêtus : cW là tout ce qu'on peut avoir de peine, si c'est une peine que d'être couvert en si peu de temps , qu'on n*a pas plutôt la main dessus qu'on a tout le corps dessous. La bienséance y est gardée , et quoiqu'on soit en un moment en manteau, c'est toujours de bonne grâce que cela se Fait. La promptitude ne nuit point à la grâce.

On en fait ce qii^on veut, vous t'ôtez de dessus Tune de vos épaules, et l'y remettez quand vous voulez. Il vous couvrira tantôt endérement, tantôt à moitié; tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon qu'il sera à propos, et que vous le trouverez bon; ne craignez point qu'il vous tombe de dessus le dos , il tient à l'épaule, et y est trop bien attaché ; rien ne le soutient, ni devant ni derrière : comme il est d'une juste longueur, il ne faut ni pli, ni circonvolution, ni nœud. A n'est point besoin de le ramas.4er autour du cou, ni de regarder à tous momens si les plis formés en écu sont comme il faiit. On s%n aide comme on veut, on n^a que Faire de valet de chambre qui y mette la main, il se raccommode et se rajuste de lui-même sans iàirc peine à celui qui le porte. Les tenailles ne servent ici de rien, et cet instrument, que vous prendriez pour une croix quand il est ouvert , et va étreindre les plis de la robe, n'est d'aucun usage pour ce qui regarde le manteau , même quand vous l'avez quitté.

Il ne faut point de ceinture ; la chcimise qu'on porté sdus le manteau est trop juste, elle n'excède point en longueur ni en largeur, elle est faite selon la grosseur du corps , et ne passe point le genou. Si on a avec cela quelque sorte dé chaussure , ce ne sont pas des souliers ni des brodequins, ce sont des sandales qui ne sont pas^suyettes & la crotte , qui salit et gâte les

DIT MANTEAU

ne me vAi point Mrtir de la maison le frapper à la porte de» grands, perdre » poor les venir entretenir â leur letir donner le bonjonr, et leur parler ts; je n'en ai point qui me pèspnt ri mf donnent assez de soin pour m*emde dormir, et qui me mettent en peine nrè toute la nuit. Qupique eicr lient ou 1 oAléor que soit celui qui doit hnfanfA pablic sur quelque mafière qu'il se iptti, importante ou noii , sa réputation njet ne me sauraient donner le désir de idre, je n*ai (^rde de songer à y trtHiver et pfÎEtênir la (bule par une dili(]^ce nie. Me vit-on jamais dans la cour, dani defuehtbe grand? Je méprise la i^veur, ris it cftii ((ni la recherchent , et con- ^hsridirité et la complaisance des courti-

itpQts paï* ofi les Immondices des plaiiiftaiicnt ne me fbnt point de mal au Ao'ai que faire de pommes de senteurs, 01, ni de musc; j'en suis trop éloigné, t oectipattens me dispensent pout< toute idérobligation que j*aurais de m>n aper jamais. Je suis exempt de faire aux tOQles ce$ profondes et importunes ré- CCS qoe lés avocats et leurs parties leur jiùKl ils sont contre la grille et les balusiirtqu*i!s se présentent pour être ouïs, one n'est étourdi du bruit que je fais au cl; je ne suis point chicaneur, je ne Itepoîrtt les affaires, le droit ni les lois; Pporte point de ionf^^ueur à un procès par tipcrcheries, en abusant dés formes et I*8li<|ue, pour ennuyer et pour ruiner 'W jôlllcileùr. Pour justifier une partie *^ point Tautré , et pour la rendre ^fm crime, je n'en apporte ni n'en ^ point une infinité ; je né me mêle **différendsd'au(rui,jcne veux point "^'ire, et je laissé à ceux qiii ont du * resté à décider de leur controverse. Je '^ point fépée, je ne suis ni capitaine ni l^jene me charge d'aucune commission ^ IVe vous imaginez pas pourtant que ^ nombre parmi le vulgaire , et que t rien de ce qile j^ai dit, je sois pour 'plus bas état qu'il y ait en la république. Plos élevé que cela, je vis hors du com-

mun , et les penséeé qui m^ont tiré de la He, ne me permettent d*a volraucnn commerce avec ceux qui y croupissent.

Je ne pense qu'à moi, c'est moi-même que je me propose, à moi que je m'arrête, en moi que je demeure, et pour moi que j*agls; toutes mes âiffaires sont de n'en point avoir du tout . c*est ft quoi jVthpIoie tous mes soins et ma philosophie. Qu'on dise tout ce qu'on voudra, c'est une vérité dont je suis puissamment persiiadé, que la vie privée vaut mieux que la vie publique. Moins nous sotnniesen nous-mêmes et fl hous" mêmes, plus ce qui est hors denotis nous possède et nous occupe l'esprit; plus nous soinmes éloignés des cotatenteinens de la vie, moins nous vivons.

Quelque avantage quil y ait 1 vivre de la sorte, je suis s(kr néanmoins qiie vousn^pprouverez pas ceux qui vivent ainsi, et que vous les accuserez de lâcheté. Il faut vivre, direz-vous, pour servir son pays , et soti prince ; autrement comment vivre si chacun ne veut vivre que pour soi ? C'est utie maxime fort ancienne : «t^uisque l'on natt par les autres, on ne doit pas motirir pour soi. »Qui est plus intéressé dans sa mort que celui même qui meurt? qui perd plus que lui ? qui a moins à espérer que lui ? comme la perte de sa vie n'est que pour lui, pourquoi voulez'vous que sa vie elle-même soit pour les autres P CTest une folie que de croire qu'on doive jouir d'un bien qu'on ne reçoit pas, et qu'il appai^tlenneà d'autres qu'à celui qui le perd. Que reçoivent le privé et le public quand nouâ naissons? que perdent -ils qiiand nous mourons? Ce n'est pas leur vie que la nôtre, il n'y a que nous qui naissions et mourionè : elle tic leur ci^i dune pàâ due ; pourquoi donc naître pour d'autres que pour soi ? Pourquoi leur donner une vie qui nous est propre, et que la nature a renfermée et) nous , exprès pour nous apprendre que nous en étions les bornes et les limites, et qu'hélant un bien ainsi borné et limité, il né ponvait être à des choses qui be sont point limitées.

Quand on parle de la secte d^Ëpicùré et de Zenon, de la constance et sévérité des stoïciens, et de la tranquillité et la douceur des épicuriens, vous admirez aussitôt la sagesse de ces philosophes, et confessez qu*elle a été grande et extraordinaire. Que nous ont-ils enseigné ?

TERTLLLIEN.

rien , sinon pour èlre heureux qu'il fallait vivre en repos. Celui dont je jouis, et que je viens de vous décrire, est la parfaite possession de soimême, c*est ce repos qu'ils ont appelé Tunique et souveraine volupté de Thomme; ces deux grands maîtres de sagesse s'y sont consacrés avec tous leurs sectateurs, et ils ont fait profession de vivre comme moi et comme ceux qui sont de Tune ou de Tautre secte. S'il en est ainsi» jugez quelle raison vous avez de me blâmer d'une chose que vous louez tant en la personne des stoïciens et des épicuriens.

Bien que je n'aie de commerce qu'avec moi-même, et que les villes et les campagnes soient un ermitage pour moi , bien que je ne sois sensible qu'à mes intérêts, toutefois ils ne sont pas si opposés au bien du public que je ne le puisse procurer, même autant que les personnes qui sont les plus publiques. Toutes les fois que je me rencontre en quelque place tant soit peu élevée , près d'un autel, je monte quelques marches, et ne manque pas d'ouvrir ma bouche, mes discours ne chatouillent pas les oreilles, ne contentent pas la curiosité, ni ne font pas rire , c'est à faire aux orateurs et aux charlatans; je regarde l'utilitéde mes auditeurs, comme ils vivent, ce qu'ils font, et ce qu'ils disent, et leur ayant montré tous leurs défauts, j^ajoute l'instruction et les remèdes. Je ne trompe ni ne flatte, je ne cèle rien de la vérité, et de ce qui peut profiter en quelque manière que ce soit, ces leçonk et ces avertissemens réussissent mieux que tout ce que les personnes publiques font; ils soulagent davantage les communautés, les villes et les États que ne le font la plume et l'épée ; et le vice étant la maladie qui les afflige, que je guéris, et qu'elles ne châtient pas, n'est-il pas véritable que la parfaite santé d'une république est l'effet de ma langue, et non de vos conseils, de vos ordonnances ni de vos soins, vous qui croyez tant obliger le. public, et qui vous opposez si mollement au cours de la corruption.

, Voulez-vous que je vous traité ici comme je vous traiterais en public : la robe a été plus pernicieuse à la républiiqjue que la cuirasse; les magistrats lui ont fait plus de mal que les capitaines, lesharangues plusqueles batailles, et une populace mutinée plus qu'une armte furieuse^

Qu'avez-vous à répondre ? Je vous dis une y qui parle d'elle-même.

J'use de la même hardiesse contre les y\ j'épargne aussi peu Tavarice que Tambîti c'est à la déshonnêteté que j'en veux. Je o cuse rien , j'accuse tout , les plus petites fin comme les plus grandes; la convoitise des chesses , des honneurs et de la volupté est excès que je ne puis souffrir; elle estàfq ce que l'hydropisie et la gale sont au corps: applique les plus fâcheux et difficiles remii et la morale n'a rien d'austère et de piip que je n'emploie pour la vaincre.

Toutefois le vice que je traite avec le plu rigueur, parce qu'il est le plus dangereux,! l'ambition ; j'y mets le cautère, principalemc celle qui porta autrefois Gicéron à acheté^ table ronde, faite de citronnier, mille deuxi cinquante écus d'or : Asinius Gallus a enQ sur les offres qu'on fit d'une pareille taUê vente des biens de Juba, roi de Numidli monta jusqu'à la somme de deux mille .< cents écus d'or. Est-il possible qu elles valoi tant? le bois était-il bien si cher à Rome bien le citronnier y était-il si rare ? qui i geait donc deux hommes d'État si sages e tenus de faire cette dépense ? le dirai-je ? « sais quelles taches et quelles petites veines ce bois était rempli leur frappèrent les ] Quelle ambition ; mais quelle faiblesse! esprit n'avait pas moins de taches que le qui leur plaisait ainsi , et pour y trouver de beauté , il fallait sans doute qu'ils en eu moins, et que quelque véhémente mais 2 passion les aveuglât.

Ainsi Sylla , dictateur, fut aveuglé qoa fit faire des plats qui pesaient cent livrei sujet de craindre néanmoins qu'ils ne fd pas assez grands, sachant de bonne part Drusilanus, affranchi de l'empereur Glaudk fit faire des entrées ou des hors-d'ceuvre qi saient cinq cents livres. Ayant des table si grand prix et qui coûtèrent si cher à (S< et Gallus, fallait-il pour les couvrir conven ment de la vaisselle de moindre poids ? La où on avait à servir en cette vaisselle d répondre à la boutique où elle avait été f comme on fit une boutique exprès pour la 1 on a dû pareillement faire une salle e pour la servir* C'est sur Jes yeux de ces a vei

DU MANTEAU

jeods te collyre, c^est à ces aveu{;les ifa veux, c'est leur aTcuglement que je

hcniaoté de Védios Pollio, il est cer-

ifi'dle mérite le scalpe, c'est une maladie

i,opinift(reet dangereuse; pour la guérir

piqncr bicD avant , et porter la pointe et

ijosqa'à la racine. N*était-ce pas être

que d'aigrir la nature d'un pois-

ii|BB'^pRsqaepmnt defiel, de le provoquer

!cnd pour lui faire avaler des hommes

(? la bmpnne est un poisson qui n'a

de dnts, d'ongles ni de cornes, et qui

de tout ce qo'il a de mauvais daos le

où en la met après avoir été prise ; il

MdlMS si bien faite au carnage et à la

U fB'dle engloutissait un homme. C'est

ii|iraiait plaisir, après ravoir.irritée, à

letierviteurs, et la voir agir en béte

^ineontre sa nature , en les dévorant. Son

[Mb sifeiil plein, et il arrivait souvent qu'on

Éà fable quelqu'une qui n'avait pas

diMles morceaux qu'elle venait d'a-

I kcninier les avait trouvés tout entiers.

Mie de ce poisson lui devait servir de

i; (féuit 11 que la chair des siens dont il

devait être assaisonnée , et prendre

|Btt qnll cherchait , et qu'il ne trouvait

^%ibhmproie, si elle n'était nourrie

'^Micl de la chair de ses domestiques.

IhatMfer j'entamerai et je percerai la lan-

[Ai onteur délicat, je dirai que la gour-

' de Hortensius n'est pas supportable, et

fHlM poDir une bouche où il ne reste plus

^>Ki grande éloquence de quoi se défendre

l^Wit cenqui l'accusent d'avoir le premier

dn pm , au moment où il aurait dû

le plas de sobriété. Ce fut lorsqu'il fit

**f" k la promotion au pontificat et à la

^^■'* fc sacrificateur , et qu'il commença

l*Whndc de cet oiseau qu'il immola si

i~-'^fapeDt à sa bouche. Les premiers de

**ttfcnt I ce nouveau sacrifice, et

•'*ttrer que ce nouveau préire avait

ï* * rtn de son ventre que des dieui.

^J^^'^Lurconefut pas moins friand; peut-

—•J'Wéiédu banquet dliortensius, il avait

^'?î? ^ V^^^ fl**'®° y ^^^^^ cû' ^^^ encore *!*T* 'ï eût été plus gras. C'est pourquoi il

"^Wd^ d'engraisser la volaille, de chan-

ger sa nature à force de graisse ; il sut vicier les qualités de la nourriture, pour lui donner tout un autre goût : il chercha donc soigneusement tout ce qu'il j avait de plus succulent, et de plus agféable à la bouche, pour en nourrir les oiseaux qui étaient destinés à sa table.

Asinius Celer, qui avait été consul , est digne de la même réprimande; il eut si grande envie de manger du barbeau , qu'il en acheta un cent cinquante écus, dont il ne fit qu'un repas. Croiriez-vous bien qu'un railleur et un bouffon eût acheté un plat de terre sept mille cinq cents livres, et qu'il l'eût rempli d'oiseaux de quatre cent cinquante livres pièce? H n'y mit que ceux qui chantaient et parlaient le mieux , dont le ramage était extraordinaire , et qu'on entendait dégoiser avec plus de plaisir. Ce fut Ésope. Vous étonoerez-vous si un mets si cher et si délicat donna encore plus d'appétit à son fils? Il voulut manger d'une chose qui lui coûtât davantage que tout cela : la perle est extrêmement précieuse , puisqu'elle l'est même de nom; elle nous sert à estimer la valeur de tout ce que nous prisons davantage; après avoir dit d'une chose qu'elle est précieuse comme la perle, nous n'avons plus rien à dire : il en fit donc dissoudre quantité, et les huma toutes. Il y a apparence qu'il ne voulut pas faire un plus maigre souper que son père. Il voulait donner au ventre ce qui appartenait aux yeux, comme son père lui avait donné ce qui n'était dû qu'aux oreilles, consacrer au goût la volupté d'un sens, comme son père lui avait consacré celle d'un autre, et faire de la gourmandise un tombeau pour le luxe , qui n'éclate que dans, les perles, et que ce glouton a rendues potables.

Je ne parlerai pas ici de Néron ni d'Apicius, les dépenses de bouche qu'ils ont faites sont trop excessives pour être ignorées. On sait que Sempronius Rufus, qui avait été préleur, fut honteusement privé du consulat pour avoir mangé des cigognes ; c'était une viande dont on n'avait point encore usé à Rome : ce friand commanda qu'on lui en apprêtât, il les trouva si délicates , que sa table en fut couverte depuis, et que la cigogne devint un des rares oiseaux qui fussent en Italie. Mais laissons dans le silence les prodigieux excès de ces trois gouffres insa tiables. ' • • "'

TERTULIIEN.

Ceux qu'il Faut particulièrement purger ici , et qui 8oot les plus mal disposés, sont Émilius Scaiirus, Qgjqtus Cprius et Marc Antoine. En trouvère? vous de plu$ sale^ ft de p|us déshop|[)^tes qge |0 prfipier?4*ai horreur quand il n)fs opyj^t 4e son impureté, et niescbeveu^ se dressent quand je me figure les déportieiqçiu de ce brutal. Le second av^jt perpétuellement des dés à la mftiq; toute sa vie se passa dans le jeu, ily per4^ tout ce qu'il avait. Y eut-il jamais un plus g^rand ivrogne que le troisième , qui passait les n^ils toqt entières au cabaret ou daqs les qiauvais lieux, et le jour ou il dormait, ou il rendait gorge et infectait la fnaispq où il se trouvait de ses continuels vomissemens?

Ne sont-ce p^s là âes hommes illustres ? Ne voilà-t-il pf s de grands politiques , de sages et vertueux personi^iges ? Oui certes , majs s'il vous en souvient encçre, comment étaient-ils ba* billes? U{ plMP9rt étaient comnie vous, ils portaient la robe. En trouverez -vous bien de semblables sous le manteag ? Criez (^nt que voM$ voudrez que le manteau est Tbabit des fourbes, des affronteurs , et des plus mauvaises gens da inonde , vous ne m'en nommerez pas un qui ai; Gommi^ 1^ moindre des crimes que je vieflis de cit^r. Je confesse qu'£sppe et son fils port/èreiu 1^ manteau ; mais qu'y a-t-it de comparable en leiir vieaqx taches que noua remarquas d^m oelle de ces derufi^ra? U père, pour manger aQipptaeuaeiQent d^ oiseaux qu'on estimai/t beaucoup de son l^ipps, fit de grands frais, e'éiait un gausseur qui se voulait moquer du luxe de sou siècle, qui «e faisait cas que de Targil^ et d# la plume : le fUs avala des perles, il le pouvait faire par roptif de santé* pour iuyiter aofi ptsre, et contrôler des da«aes qui dépensaient tant en perles, tfBn de montrer qu'elles étaient aussi peu des ornemens de vanitéque des morceauxde friandises ; quoi qu'il en soit , s'il y a auti'e chose en leurs dépenses que la satire , il y a quelque espèce de sobriété, au lieu qu'il n'y a qu'intempérance en celles de ceux*d , qui ont meqé une vie de pourceaux.

Ab 1 que je plains la ville qui a été remplie de tant d'ordures et de vilenies. Qui 6tera ces ordures et ces vilenies? qui nettoiera celte ville? qui pof^ra l'air qu'on y respirjs, et que tant de pestes ont rendu contagieux? La

robe même n'en est-elle pas infectée Atera l'infection ? les salutaires enseigi qui se donnent dans le manteau, I Ipsopbie qu'on professe dessous, et 1< captes qu elle donne indifférepiment à i n'y a point d'autre remède.

Un personnage d'Euripide avoue que cours d'un homme sage l'avait guéri aul en lui démontrant la fausseté de tant nions qui l'avaient corrompu et rendu > Je dirai bien davantage, quand on ne p parler, quand l'enfance ou la boute nom la langue, et nous ferait garder le silence, pas besoin d'autre langage que de ce manteau , il parle et se fait entendre à monde. La vie et les actions dans un pbil qui n'a ni boupbe ni langue sont un p discours, et la philosophie se platt bien faire qu'à dire. Voir un philosophe , c'a tendre ; il nous parle par les yeux , an impressions en matière de mœurs soi plus vives et efficaces que celles dea c Les vicieux fuient sa présence, s'éloign lui , et ne le peuvent souffrir : s'il leur de le rencontrer, il est pour eux un s< confusion; ils deviennent muets, et le lence les accuse et les convainc dp folie, bien qu'ils soient fous , et que celui qu'i codtreut soit sage , puisqu'il y a tant d'c tion, et qu'il! succombent s^nû ep (c^ contrei^.

En effet, qui n'est paf^ tsm et ne te fy extraordinair^ment ému ^ui approebc adversaire puissaut et redoutable? Sa vu g)&ne; et le supplice même, si noua ai l'endurer , nous causerait sans doute on transes. On n'a p^s Tassurance 4» l'eovi il s'élève aussitôt sur les yeux je ne sai nuage qui les offusque, et la cooscienc cède imérieurement à la vérité , pe pero qu'on apporte la moindre résistance. Q homme méchant et pervers à dire à un 1 juste et vertueux? Le moyen de regardi qu'on craint dans son âme, et de pouvc simuler une crainte qui se montre visage?

Certes il feut bien dire que le manti porte df grands avantages à une répi en confondant ainsi les vicieux i b seule qu'ila en OBt t pour doiuMr 4t la honte I

DU MANTEAU-

lé , et le faire rougir, il suffit de lui parler ■loleaa : quand il n*aurait que cela , ii vaut p. Si la vertu est le soutien des États , ne VDÎt paa que le qnanteau est celui de la , 1 qui il donne tant d'avantage sur le , que pour le surmonter il faut seulement une légère pensée de cet habit ? aussi en a-l-il point que la vertu préfère.

Je laisse maintenant aux philosophes qui me cnt, à penser combien ils sont nécessaires uù Jbar, en quoi ils lui peuvent servir, et cmel bien il peut recevoir d'eux. Ce ne sont pas iS^iBrieinenc les philosophes qui portent le manrlMD Jl y en a bien d'autres, et qui ne sont pas ; pw» utiles au public. C'est celui qui apprend 1^4 fre et à compter, c'est le grammairien , le (- Moricien , le philosophe , le médecin , le poète , ^ je BiMdcieo , Tastrologue et l'augure : en un M tous ceux qui font profession des arts li- Mrani.

^QH IDC direz qu'il n*y a pas de comparaison entre cm et les chevaliers romains. Il est vrai yKoeoi-d sont plus nobles; on les considère fcvwtaige, et ils ont le pas devant; mais n'en oodiiex pa6 que la robe soit pins bonnéieque le liolcaa. Cela serait bon si d'autres que les Aevalien romains ne portaient pas la robe , b plos méprisables b portent. Les maîtres (cueriiie et les glad'ateurs ne sont-ils pas tout oe qu'il y a de bas parmi le peuple? Toutefois je les vois tous en robe, et ce qui est étrange, fund ils ae présentent au combat dans lan)phiihéitre. Vraiment je ne conçois pas qu'on Utae tant un homme pour avoir quitté la robe pour le manteau.

Toilà ce que le manteau a dit pour sa dé- IsMe; voiU les raisons qu'il a opposées à la diomnie de ceux qui l'accusaient d'Être habit

des imposteurs. Elles sont pressantes à la vérité, et je ne sais ce qu1l reste à ses adversaires pour appuyer leur iiyustice; mais pour le rendre plus glorieux et lui donner moyen de triompher tout à lait de ses ennemis , et se réjouir parfaitement malgré la médisance , je l'averiis qu'une secte nouvelle, mais que Dieu même a instituée , Ta choisi pour être l'habit de ceux qui l'ont embrassée, et qui ont fait vœu d'en pratiquer toutes les plus saintes et religieuses maximes. Manteau , c'est à toi que je parle maintenant; tu pensais seulement couvrir les sectateurs de Zenon et d'Épicure, sache que tu couvres les chrétiens, qui sont les disciples du Fils de Dieu; la philosophie que cet incomparable maître leur a enseignée est toute divine , et celle de Zénop et d'Épicure purement humaine , c'est-à-dire défectueuse et pleine d'erreurs : la preuve que je te donne de ce bonheur, c'est que je te porle^ et que je suis chrétien. Regarde si je ne suis pas en manlcau, je fais profession du christianisme 9 mais vivant conformément à tout ce que cette sainte discipline exige d^ ceux qui la professent. Si tu es susceptible de quelque sorte de joie et d'allégresse, en voici le plus grand sujet que tu puisses jamais avoir. Fais donc paraître ta joie au dehors par des signes qui ^ient sensibles à tes ennemis, reproche-leur la fausseté de celle qu'ils ont témoignée en t'putragcant injustement, toi i qui ils n'ont plus rien à reprocher depuis que lu couvres les épaules du chrétien , c'est-à-dire di: disciple de Jésus-Christ, qui est la vérité m^me,et le protecteur de l inoocence. Tant que je trouverai grâce devant lui , je ne saurais craindre les attaques de mes ennemis» C'est lui qui doit donner de la vogue à nos I habits, puisqu'il doit approuver toute notre vie.

tERTÛLLIËN.

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