‹ Choix de monumens primitifs de l'église chrétienne (volume 2)Chapitre 48 sur 80 · VERS L*AN 200 DE J.-C · texte numérisé non relu

VERS L*AN 200 DE J.-C

id je pense 3 mon cher Octavias et qu'il ent de ces agréables momcns que nous !%sés ensemble, je goûte (antde plaisir, rait que je suis encore en ces (emps Son image en disparaissant h mes yeux, que plus profondément gravée dans ir et s'est pour ainsi dire incorporée i sens les plus intimes. Et certes, ce sans raison qu'un si saint et si excellonnage m'a laissé tant de regret de , puisqu'il m'a toujours tant aimé )ut, et dans les passe-temps et dans les es plus sérieuses , il voulait ce que je vous eussiez dit que nous a*avions X qu'un cœur et qu'une âme. 11 avait ^fois le confident de mes amours et le ion de mes erreurs ; et lorsque les nuait dissipés , et que je sortis des ténè- Ignorance pour naître à la lumière de il voulut et re mon guide, et eut la gloire révenir dans une si sainte entreprise, rappelant ainsi les dernières époques liaison , ma mémoire s'arrêta sur Feurave et importantqu'il eut avec Gécilius ésence, lorsqu'il le ramena de ses vaines ions à la connaissance de J^^u^-Christ.

Hait venu à Rome pour mé voir plutôt r ses aitaires, et n'avait pas craint, nour de moi , de quitter sa famille et r des enfans encore tendres et en l'âge 3nt le plus aimables, lorsqu'ils comà prononcer â demi les mots et que le e leur langue donne tant de grâces à ju'ils disent. Je laisse â penser si je fus 1 bonheur si peu attendu. Je ne pouvais T de Tembrasser , et de lui demander avait fait en mon absence. Mais quand lier feu fut passé, après avoir passé s jours ensemble et nous être fait l'un à

l'autre le récit de nos aventures, noo$ fûmes d'avis d'aller à Ostie^ cité charmante, où les bains de mer pouvaient â la fois rétablir ma santé et offrir d'agréables délassemens à mon esprit. Les vacances des vendanges me permettaient de m'éloigner du barreau. La douce température de l'automne avait succédé aux grandes chaleurs de l'été. Arrivés dans celte délicieiise ville , un jour nous allâmes nous promener sur le rivage; on y jouissait d*un air frais qui ré* veillait les esprits et rendait les membres plus vigoureux ; il y avait un plaisir inexprimable à presser mollement le sable du rivage qui coa* servait les légères empreintes de nos pas. Gédlius, qui était de notre compagnie, voyant une idole de Sérapis, la salua en passant en baisant sa main selon l'usage du vulgaire superstitieux, m. Alors Octavius s'adressant à moi : «Tu as tort , me dit-il , mon frère , de souffrir qu'un hommequi est tous les jours enta compagniesoit dans un si grand aveuglement que d'aller se prosterner en plein jour devant des pierres, qui sont parfumées et couronnées de fleurs â la v6» rite, et qui sont taillées en idole, mais quine sont pourtant que des pierres : il y va certes autant de ton hpqneur quç 4u,fjçn ^oe pas le laitS(Sf dans cettfs erreur.» Nous avions alors traversé plus de la moitié de la ville, et commencions k suivre le rivage à l'endroit où il eiit le plus découvert. Les ondes venaient battre doucement la grève et avaient étendu le sable comme si elles l'eussent préparé pour la promenade ;st comme la mer n'est jamais bien tranquille , même quand les vents sont apaisés, elle nous offrait alors non des vagues tumultueuses et écumantes,mais des flots faiblement agités qui se précipitaient vers le rivage. Cependant nous prenions plaisir à nous égarer le long de la côte; les flots venaient expirer & nos pieds, et puis

MINUCIDS FÉLIX.

nous les voyions rega£;Der la mer et rentrer dans ce vaste élément. Ainsi nous continuions agréablement notre promenade sans quitter le rivage qui se courl>e doucement dans cet en* droit. Octavius nous entretenait de la navigation avec tant de plaisir, que nous ne nous lassions ni de nous promener ni de Tentendre. Il est vrai que, pour ne nous point trop éloigner, nous retournions sur nos pas, lorsque, étant arrivés à rendrait où Ton retire à sec les vaisseaux , nous vtmes de petits garçons qui s'exerçaient à Tenvi à jeter des pierres sur Teau. Le jeu consiste à amasser de petits cailloux sur le rivage, et Ton choisit les plus ronds et les plus polis qu'on peut trouver ; puis les tenant de plat on se baisse jusqu'à terre , et on les lance de toute sa force ; si bien qu'ils ne font que friser le dessus de l'eau, ou rouler tout doucement, ou sautiller à petits bonds sur les vagues , et c'est là le secret du jeu. Celui qui peut lancer son caillou le plus loing, et lui faire faire le plus de bonds , celui-là est victorieux.

IV. Gomme nous prenions plaisir, Octavius et moi, à voir jouer ces cnfans, Cécilius, sans s'amuser à ce divertissement ni rirede l'ardeur de cette petite jeunesse, demeurait tout pensif et mélancolique , et montrait bien qu'il avait quelque chose dans l'esprit qui lui donnait de l'inquiétude, a Quoi donc ! lui dis-je , où est celte gaieté accoutumée, et cette humeur si charmante, même dans les affaires les plus sérieuses?» — Je ne vous cèlerai point, dit-il, qu'Octavius m'a piqué : on dirait qu'il ne vous blâme que pour m'offenser , et qu'il ne vous traite de négligent , qu'afln de me faire passer pour ignorant et pour stupide. U fout décidément que j'aie raison de cette injure • et que nous discutions tout de bon cette matière. S'il veut bien disputer avec un homme qui comme moi professe hautement les opinions qu'il attaque, il verra peut-être qu'il est plus aisé de s'entretenir de ces choses avec ceux de son parti que de «oatenir une conférence réglée avec des hommes isvants. Allons nous asseoir sur ces pierres qui avancent en la mer et qui défendent les bains contre la violence des vagues , nous pourrons nous reposer et discuter tout à notre aise, d Nous allâmes donc nous asseoir , et ils me mirent au milieu d'eux , non pas pour me faire honneur , car l'amitié nous rend tons égaux , mais comme

arbitre de leur différend, pour mieux entendre les raisons de part et d'autre , et pour pouvoir séparer les deux disputans. Alors GécUins corn* mença de la sorte :

V. a Mon frère, encore que tu saches fort bien de quoi nous sommes en dispute, puisque tu as éprouvé ces deux différentes sortes de vie» et quitté le service de nos dieux pour embrasser le christianisme, il faut néanmoins que tu composes tellement ton esprit que tu tiennes la balance égale comme un bon juge , afin que la sentence semble naître de la dispute plutôt que de ton sentiment. Si tu veux donc te conduire dans cette occasion comme un étranger qui ne nous connaîtrait ni l'un ni l'antre « il n'est pas difficile de montrer que toutes les choses du monde sont douteuses et incertaines, et que la connaissance que nous en avons est plutôt une opinion qu'une science. C'est pourquoi je ne m'étonne point s'il y en a quelquesuns qui, ennuyés d'une trop longue recherche de la vérité , se laissent aller à la première opinion qui se présente, sans approfondir les choses davantage ni consumer leur vie dans un travail inutile. Et c'est une chose déplorable, et qui met en colère quand on y pense , de voir certains ignorans qui n'ont aucune connaissance des lettres et qui sont tout à fait étrangers dans l'empire des Muses , gens de basse condition , occupés même à des métiers vils et abjects, décider hardiment sur ce qu'il y a de plus grand et de plus important dans la nature, et qui a exercé les philosophes de tous les siècles, sans qu'ils aient jamais pu se résoudre. En effet , l'esprit de l'homme est si peu capable de si hautes connaissances , que nous ne connaissons I ni les choses qui sont au-dessus de nous ni cellef qui sont à nos pieds; et c^est une espèce d'impKi^ de vouloir sonder les secrets de la Pro* vidence,et de s'enquérir trop avant de ce qui est là-haut dans le ciel et de ce qui est ici-bas dans les entrailles de la terre. Heureux si , selon cet ancien oracle de la sagesse, nous pouvons nous connaître nous-mêmes. Que s'il n'est pasen notre pouvoir de retirer notre esprit d'un travail audacieux et inutile, et de le contenir dans les bornes de la raison et de son humilité ; si , rampant à terre comme nous faisons, nous ne pouvons nous empêcher de nous élever vers le ciel et de vouloir monter au delà des astres, n'ajoutons

OCTAVIUS

point pour le moins une seconde erreur à la premifav , et ne remplissons pas le monde de vaines opinions et de fantômes qui épouvantent les hommes. Car si les principes des choses sont de certaines semences qui naturellement se sont unies , pourquoi dire qu'un Dieu en est raotenr?Sries membres de ce grand univers ont été formés et arrangés fortuitement , où est ce Dieo créateur du monde? Si c'est le feu qui a allumé les astres , si la matière du ciel s'est suspendue d*elle-mémeet la terre affermie par son propre poids , si la mer s'est formée de Thumeor qui est sortie de cette masse pesante, pourquoi celle religion ? pourquoi ces craintes? Quelle est cette étrange superstition? L'homme et tous les animaui qui viennent au monde ne sont rien qu'un mélange d'élémens qui se dissolvent ensuite, et reprennent leur premier être : ainsi tout retourne à son principe et redevient ce qu'il était auparavant , sans qu'il y ait (fàrbilre, d'ouvrier, ni de conducteur de tontes ces choses. C'est ainsi que par un assembbge continuel de la matière des feux célestes nous voyons toujours reluire un soleil : c'est ainsi que les vapeurs et les exhalaisons de la terre ferment toiyours des nuages qui , s'épaisaissant ensuite et s'élevant peu à peu , se résolvent enfin en pluie , ou bien font souffler les vents, on lancer la grêle, ou gronder le tonnerre, ou briller Téclair , ou éclater la foudre. Cest pourquoi ils tombent indifféremment tantôt sur une montagne et tantôt sur un arbre, tantôt sur des temples et tantôt sur des palais, tantôt sur ceux qui craignent Dieu et tantôt sur ceux qui le méprisent. Parlerai-je des tempêtes diverses et incertaines par où l'on voit sans ordre et sans choix toutes les choses du monde bouleversées , les bons et les méchans enveloppés dans une même ruine sans distinction de vertu ni de mérite, les coupables et les innoceus consumés dans un même embrasement, tout un peuple périr confusément par la peste? et lorsque le fléau de la guerre se promène par le monde, les bons ne sont-ils pas souvent emportés des premiers? Dans la paix même la méchanceté n*est pas seulement mise à l'égal de l'innocence, elle est adorée : de sorte que voyant la prospérité des méchans , vous ne savez si vous devez détester leur crime ou souhaiter leur bonheur. Que si le monde était gouverné par une provi^

dence et par la puissante main de quelque dieu , jamais Phalaris et Denys le Tyran n'auraient été rois; jamais Rutilius et Camille n'auraient été bannis; jamais on n'aurait contraint Socrale à boire la ciguè. Voilà des arbres tout chargés de fruits , des moissons et des vendanges toutes préparées; en un instant tout est consumé par des pluies ou désolé par une tempête. Certes, ou la vérité est bien cachée, et les ressorts de la Providence fort inconnus; ou, ce qui est plus vraisemblable , c'est que le hasard domine, sans lois et sans règles.

VI. <f Puisque donc les mou vemens de la nature sont incertains, ou que nous sommes sous l'empire de la fortune, combien n'est il pas plus rai* sonnable et plus juste de conserver la discipline de ses ancêtres , de suivre les religions que nos pères nous ont laissées , et les dieux qu'ils ont adorés et avec lesquels nous avons été familiarisés dès notre jeunesse , sans entreprendre de juger de choses si hautes. Ne vaut-il pas mieux en croireces premiers hommes qui, étant venus en des siècles moins corrompus et comme à la naissance du monde , ont mérité de trouver des dieux plus favorables , et de vivre même sous leur conduite; car nous voyons que toutes les provinces , les villes et les empires, ont des religions et des cérémonies qui leur sont propres, et qu1ls adorent des dieux de leur pays : comme les Éleusiniens, Cérès; les Phrygiens , Cybèle ; les Ëpidaurieos , Esculape ; les Chaldéens. Bel ; les Syriens , Astarté ; les Scythes , Diane ; les Gaulois , Mercure : mais les Romains les adorent tous , et c'est par là que leur puissance s'est accrue, qu'ils se sont rendus les maîtres du monde et qu'ils ont poussé leur empire au delà des bornes du soleil et de l'Océan. C'est en montrant une vaillance religieuse , en remplissant leur ville du service des dieux, de vierges chastes, d'un grand nombre de prêtres et de cérémonies ; en vénérant les dieux irrités lorsque d'autres ont vomi contre eux des blasphèmes, et cela au moment où Rome était saccagée et qu'il ne leur était plus resté que le Capitule; en ne craignant point , pour la célébration de leurs mystères , de passer sans armes au travers des Gaulois , étonnés de la hardiesse de leur zèle; en adorant encore des dieux vaincus, au moment même où leurs ennemis ont pris leor villç et font sentir Vinsolence de la victwe ; en

MINUCIUS FÉLIX

cherchant des dieux par toute la terre , pour les honorer et leur donner des temples dans Rome ; en dressant même des autels aux mânes et aux di- TÎnités inconnues ; c'est en un mot en adorant les dieux de tous les peuples, qu'ils sont devenus les rois de tous les peuples. Cette dévotion s'est toigours conservée parmi eux, et s'est accrue avec le temps ; car l'âge apporte je ne sais quel respect aux temples et aux choses saintes, et plus l'origine en est obscure et incertaine, plus ils sont révérés.

Vil. a Ce n'est pas avec moins de raison, je le déclare, dussé-je me tromper, et du moins mon erreur vaudra encore mieux que la v6tre,quenos pères se sont adonnés aux augureset à consulter les entrailles des bêles, ou qu'ils ont institué le service des dieux et consacré des temples. Consultez dans les livres la mémoire des choses passées, vous trouverez qu'ils ont introduit toutes ces cérémonies et tousces mystères, ou pour remercier la bonté divine, ou pour détourner les fléaux de sa colère. Témoin la mère des dieux , qui manifesta à son arrivée la chasteté d'une dame romaine , et délivra Rome de la crainte de ses ennemis. Témoin les statues à cheval de ces deux frères, qu'on leur dressa au même endroit où ils montèrent , lorsque retournant de la défaite de Persée, leurs chevaux encore tout baletans et couverts d*écume, ils annoncèrent la victoire le même jour qu'ils l'avaient gagnée. Témoin ces jeux qu'on recommença sur un songe qui annonçait le courroux de Jupiter. Témoin ces Décius, qui obtinrent la victoire en se dévouant pour leur pays. Témoin encore ce Curtius, qui remplit le gouffre qui s'était entr'ouvert au milieu de Rome , et ferma cet abîme par l'honneur qu'il rendit aux dieux qui commandaient ce sacrifice. Et certes le mépris des auspices a fait voir la présence des dieux plus souvent que nous n'eussions voulu. Alliai ce nom funeste, nous l'enseigne assez, ainsi que la bataille de Claudius et de Junius contre les Carthaginois, qui ne fut pas tant un combat qu'un misérable naufrage. Le Trasimèoe a TU ses eaux teintes et enflées du sang des Romains, par le mépris qu'un consul fit des augures. Les Parthes ont remporté nos dépcailles pour nous punir de notre dédain de y^t^ imprécations. Je laisse à part les événejBCQS fAus anciens de notre histoire sur la nais-

sance des dieux et les présens qu'ils ont foit* aux hommes. Je passe les vers des poètes et les oracles qui ont prédit les destins des choses, de peur que l'antiquité ne vous semble trop fabuleuse. Considérez ces temples qui sont les remparts de cet empire , et par lesquels Rome est magnifiquement embellie; ils sont plus célèbres par les dieux qui y habitent et qu*on y adore , que par la pompe de leurs omemeos et par la richesse des offrandes. C'est li que les prêtres puisent la connaissance de l'avenir par la fréquentation des dieux ; c'est de là qu'ils tirent les oracles contre nos dangers et les remèdes à nos maladies. C'est là qu'ils j>rennent l'espérance des affligés, le salut des misérables , la consolation des malheureux et le soulagement de nos peines. Nous voyons même et reconnaissons pendant notre sommeil ces dieux que nous blasphémons de jour et que nous ne voulons pas avouer.

YIII. <c Ainsi,puisquedu consentement géoéral de tous les peuples il existe des dieux , quoique leur nature et leur origine soient inconnues , souffrirons - nous ces impudens qui , enflés de je ne sais quelle sagesse impie , s'efforcent de détruire une croyance si utile, si ancienne et si salutaire? Qu'un Théodore le Cyrénien ou qu*un Diagoras que l'antiquité a nommé l'Athée , fassent tout ce qu'ils voudront pour renverser l'opinion des dieux, pour abiolir toute sorte de religion et de crainte, et détruire le plus fort lien de la société humaine, ils n'auront jamais assez d'estime et de réputation pour faire prévaloir leur fausse .sagesse et leurs leçons dimpiété. Si les Athéniens ont chassé de leur pays un certain Protagoras, qui disputait de la divinité plutôt en philosophe qu'en profane, et ont brûlé ses écrits en pleine assemblée, souffrirons-nous des hommes, permettez-moi de m'exprimer un peu hardiment dans la chaleur de la dispute, souffrirons-nous, dis-je, des hommes d'une faction infôme ei désespérée, qui s'attaquent impunément aux dieux, et choisissant leurs prasélyles dans la lie du peuple et |)armi des femmes crédules et aisées à tromper par la facilité de leur sexe, les excitent à une société profane, pour ne point dire une conspiration , qu'ils necimen* tent point par quelque sainte cérémonie, mais par des sacrilèges , des assemblées noc*

OOTAVIUS.

4mi, d€f jeùni^ IPleimels et <to festim hombles , gens qui aimept tes ténèbres et qiii fîileill la lomière , qui 9e parlent point devant le monde et qui n^umiurent quand ils sont en- «mUe, qui fuient les temples comme des sépulcres , méprisent les dieux , se moquent des choses saintes ; enfin ont pitié des autres , étant CQX-mèmessi misérables. Ils ne tiennent compte fli de nos dignités ^ ni de la pompe de nos po^- Éhj quoiqu lis aient à peine de quoi se vêtir; et par une folie étrange et une audace iqcroyablCi 9iéprisent les tourmens présens par Tappréhentfoa de maux incertains , et ne craignent pas de ttoorir pour ne point mourir après qu'ils ne seront plus ; tant la crainte a de pouvoir sur eux , ainit goe les espérances trompeuses dont ils se flattent.

1^. «Cependant, comme les mauvaises plante^ ioiit 1|» plus fertiles , et que les vices gagnent tons les joiirs de plus en plus , cette ipaudite accte s'augmente aussi tous les jours. C*est pourquoi d faut travailler de bonne heure à extirper cette exécrable société : ils s'entre-cpn- D^isent à de certains signes cachés ^ et s'entr'aiment presque avant que de se connaître. La luxurf fiiit une partie de leur religion : ils s'appellent communément Frères et ^urs , pour tfpnsfQrmer une débauche ordinaire en inceste; on dirait que ces malheureux se plaisent 9UX crimes. Et certes sHl n'en était quelque chose ^ le bruit n'en serait pas si grand : on dit encore qu'ils adorent une tète d^àne consacrée par je ne sais quelle sotte superstition ^ religion yéritablement digue de leur vie. Ils ont aussi Çfi vépératipii , à ce qi^'on dit , les parties honteuses 4e leurs prêtres ; yops fjirvez qu'ils .^dojrjçfit ja nature qe l.eurs pères. Je pe w^ si ces soupçons sont f^gx ou v(^ritables, ipaiç vérilai)lemeQt c^ céré.nionies et ces dévofipns cachées et de nuit sont toutes propres i les faire nattre. Et celui ani dit qu'ils adorent un homme qui a été peaau pour ses primes , et que le bois d'une croix fait une partie de leurs céréqoonics 1 celui-là leur attribue des .autels dignes de leurs méchancetés et leur f^it adorer ce qu'ils montent. D'ailleurs, les céréniQnies qu'ils observant quand ils admettent quelqu'un ^ leurs mystj^ res 9 ne $ont pas moips puibliques qu'bQrribl^> On met devant ce nouveau venu un enfant cou? vert de pâte, aQn de cacher le meurtre qu'on veut

f^ire eQmoKttjre ; e'e^t U-dedans qu'il donna, par leur commandement , plusieurs coups de cput^u ; le sang çoulp de toutes parts , ils le sucent Avidement , et ce crime commun est le gage commun du silence et du secret. Mystères pires que tQU3 les sacrilèges ! On sait aussi quels sont leurs banquets, et l'orateur de Gyrta en fait mention dans sa harangue. Ils s'assem^ blent tous en un jour solennel, femmes, enfans, frères, sœurs , et enfin de tous âges et de U>us sexes, et après avoir bien bu et mangé , lorsque la chaleur du vin et des viandes commence à les Chauffer et k les provoquer à la luxure , ils attachent un chien au candélabre et lui jettent un giàteau si loin qu'il nV P^ut atteindre, aOn qu'en sautant il renverse le flambeau. Amsi s'étant défaits du témoin de leur^ crimes, ils se mêlent au hasard, et par ce moyen sQpt tous incestueux de volonté s'ils ne Iç sont tous d'effet , puisque le péché de chacun est le souhait de toute la troupe.

X. Je pjasse beaucoup de choses à dessein ; aussi bien n'y en a-t-il que trop. Et certes les ténèbres qu'ils cherchent pour leurs mystères sont des preuves jissez évidentes de tout ce que nous disons , 011 du moins de la plus grande partie ; car pourquoi cacher tant ce qu'ils adorent ? On ne craint point de publier ce qui est honnête ; ce sont les crimes qui demandent le secret et le silence. Pourquoi n'avoir point d'autels, point de temple, point de figures pour le moins que l'on connaisse? Pourquoi ne parler qu'en cachette, ne s'assembler qu'à la dérobée, si ce qu'iljs cachent et qu'ils adorent n'est infâme ou criminel^ Mais encore quel est ce dieu , seul , abandonné, solitaire, que pas un peuple libre n'iadore, p^s même les Romains, qui ont adoré les dieux de toute la terre. Il ne se trouve de tous |e$ peuples que la seule nation juive, chétive et misér^biP 9 qui ait servi un seul Dieu ; encore i^-c^ été publiquement , avec des temples, des autels, dps cérémonies et des sacri- Pces. Et cependant le pouvoir de ce Pieu e«t si peu de chose , qu'iî est à présent captif des Romains avec tous ses peuples. Mais quelles absurdités et quels prodiges les chrétiens n'inven.tent-ils point ? Ne disent -ils pas que ce Dieu, qu'il; ne voient point et qu'ils ne sanraient montrer, a connaissance de la vie et des actions de tous les bQmmes; qull entend leur voix

MINUCIUS FELIX

pénètre dans leurs pins secrètes pensées , se trouve présent à tout ? Ils le font Âchcux, inquiet, et impudent même dans sa grande curiosité; car il assiste à tout ce qu*on Fait, court par tous les lieux, veut tout voir, tout savoir, tout entendre. Mais le moyen qu*il puisse avoir soin de chaque chose étant occupé en tant de lieux, ou suffire à tout en s'arrètant à tout. Non contens de ces extravagantes opinions , ils menacent le monde et ses astres d'un embrasement universel; vous diriez qu'ils méditent sa ruine : comme si quelque chose pouvait troubler cet ordre éternel établi par les mains de la nature , ou que les élémens dussent rompre leur alliance et cette divine harmonie, pour perdre la machine qui les contient et les environne.

XL «Ils ajoutent à cela des contes de vieilles femmes. Il disent qu'ils renaîtront après leur mort avec leurs cendres et leur poussière. Cependant, par je ne sais quelle assurance , ils croient aux choses qu*ils ont inventées ; vous diriez qu'ils ont déjà ressuscité une fois. Double mal et double folie, de croire à la ruine du ciel et des astres, que nous laissons toujours commenous les avons trouvés, et de ne pascroire à celle des hommes , qui meurent à toute heure et prennent fin comme ils ont eu commencement. Cependant ils ne veulent pas brûler les morts et condamnent notre uftage, comme si les corps , pour être dérobés aux flammes , ne laissaient pas d*ètre réduits en poussière par la suite [des temps et des années. 11 importe vraiment beaucoup qu'on soit consumé par la terre ou par la mer, et dévoré par les bétcs ou par les flammes ! Si les corps ont quelque sentiment après la mort, toute sorte de sépulture leur est un supplice ; s'ils n'en ont point , il semble que la plus tôt laite est la meilleure. Cependant , préoccupés de cette opinion ridicule, ils se promettent , comme gens de bien, une Félicité éternelle après cette vie, et menacent tous les autres, comme des méchans, de tourmens qui ne finiront jamais. Je pourrais dire là-dessus beaucoup de choses; je pourrais dire qu'ils sont pires que les autres, et je ne sois point en peine de le prouver, cela est déjà ftit. Mais quand ils seraient injustes , n est-ce pas toiyours le destin , comme la plupart des

bo vîmes le peaieot , qui cit canae de tout le bîeo

et de tout le mal qui se hït au monde, et c^cst aussi votre sentiment ; car comme quelquesuns attribuent aux destins tout ce que nous foisons, vous l'attribuez à Dieu; ainsi voos dites que ce n'est pas votre volonté qui s^esl portée d'elle-même à embrasser votre secte, mais que Dieu vous y a appelé; et par ce moyen vous Faites un Dieu injuste qui ne punit pas la volonté, mais le malheur. Dites-moi on peu, je vous prie, ressusciterez -vous sans corps, ou avec un corps , et sera-ce avec celui que voos avez eu , ou avec un autre ? Est-ce sans corps? mais je ne crois pas que sans corps il y ait ni vie, ni àme, ni sentiment. Comment donc ressuciter avec un corps? Mais il y a longtemps que le vôtre n'est plus. Avec un autre? Ce ne sera donc plus le même homme. D^ailleurs tattt de siècles se sont écoulés , il s'est passé tant d'années! qui est jamais re^^enu seulement pour quelques heures , comme les poètes feignent de Protésilas , afin qu'on pût ajouter foi à une chose si incroyable? Tout cela n'est rien que chimères d'un esprit malsain, et vaines consolations in« ventées par les poètes et représentées agréablement. Mais comme vous êtes aisés à persuader , vous avez rétabli ces opinions en (aveor de votre Dieu.

XII. «Que ne jugez-vous pour le moins par l'expérience des choses présentes, combien ces promesses et ces espérances sont vaines? Apprenez, pauvres misérables, ce qui doit voos arriver après la mort par ce qui vous arrive durant la vie. Voilà la plus grande et la meil* leure partie de vous-mêmes , si l'on voos veot croire, qui a fiiim et soiF, qui est travaillée de pauvreté et de misère : et Dieo le sooffre , et Dieu le dissimule ! Ou il ne veut pas secourir les siens, ou il ne le peut, de sorte qu^il est, oa impuissant ou injuste. Toi qui te figures une immortalité après cette vie, nesens-tu pas ta condition, ne reconnais-tu pas ta Faiblesse lorsque ta vois les dangers, lorsque tu es dans les ardeurs de la fièvre et dans les tranchées de la douleur? Misérable, qui ne veut pas confesser sa misère alors qu'il la sent! Mais laissons ces petites choses : voici des supplices, des toormens, des croix, non plus à adorer, mais à soufFrir; des feux que vous craignez et que voos prédites. Où est ce Dieo qoi peot secoorir les morts, et qoi ne éaurait aider les vivans? Les Romains,

OCTAVIUS

m Tassistance de votre Diea , ne sont-ils pas \ t mattres du monde et de vous - mêmes ? Gemdant vous êtes dans les appréhensions el les foiélodes; vous vous privez des plaisirs bon- Ces ec légitimes. On ne vous voit point aux IX publics ni aux pompes ; vous ne vous trouvez aox festins solennels, ni aux combats sacrés; is avez en horreur les viandes auxquelles les Kres ont touché , et le vin qu'on a emporté i autels. Ainsi il semble que vous craignez me les dieux que vous ne croyez point. Vous mettez point de couronnes de fleurs sur vos es, et n^usez point de parfiims , vous les ré- *vez pour les morts; vous ne mettez pas ilement de guirlandes sur les sépulcres; on as voit toujours pâles et tremblans; dignes miséricorde, même de celle de nos dieux, ifln , misérables que vous êtes, non-seulement us ne ressusciterez point, mais vous ne vivrez feme pas. S*il vous reste donc quelque peu de gesse et de pudeur, cessez de contempler les mi et de rechercher les destins du monde ; ngez à vous et regardez à vos pieds; c*est sez, principalement pour des gens sans lettres, des et malpolis; s*il ne vous est pas donné ! connaître les choses de la terre, à plus forte ison vous serait-il refusé de discourir de llesdudel.

Xin. «Que si vous avez tant d'envie de philopber, imitez Socrate, vous qui êtes si grands irsonnages ; c'est le prince de la sagesse. Tout monde sait sa réponse, lorsqu'on Tinterrorait sur les choses divines : «Ce qui est i-dessus de nous ne nous touche point. » Gepenint il a mérité la louange d'une sagesse extraornaire,et il a pensé lui-même que ce n'était pas lur avoir tout su, que Toracle Tavait prononcé plus sage de toute la Grèce, mais |K)ur avoir 1 qu'il ne savait rien. G'est donc une souvcine sagesse que de confesser son ignorance, est de là qu'est sortie l'opinion d'Arcésilas, t Gaméades et de plusieurs philosophes aca- ^miciens, qui ont douté dans les plus hautes jestions. Cest le meilleur avis, ce me semble, l'on puisse suivre, puisqu'il est très-glorieux )ur les doctes , et qu'il est sans danger pour s ignorans. G'est par là que Simonide se fait Imirer, dans cette belle réponse qui mérite être proposée pour exemple à tous les siècles. e roi Hiéron lui ayant demandé ce qu'il croyait

des dieux; il sollicita premièrement un jour pour en délibérer, et après celui-là deux autres. Enfin après plusieurs remises , comme on le pressait de répondre et que le roi demeurait étonné de tant de délais. « Plus j'y pense , ditil , et plus je trouve la cbane difficile. » Cesl ainsi, à mon avis , qu'il faut laisser indécises les choses qui sont incertaines , et ne pas prononcer hardiment sur ce qui embarrasse tous les sages , ni s'avancer pour résoudre , cependant que les plus grands personnages délibèrent ; car c'est le moyen de détruire toute sorte de religions, ou d'introduire une superstition et une servitude insupportable.»

XIV. Ainsi parla Gécilius : «Hé bien! dit-il, après avoir terminé , et d'un visage riant, car l'impétuosité de son discours a vait emporté toute sa colère , que dit à cela cet homme de la race de Plante , le premier des boulangers et le dernier des philosophes ? — Tout beau , lui dis-je, dispensez-vous de vous applaudir à ses dépens. Il ne faut pas chanter le triomphe avant la victoire , ni faire tant le vain pour avoir fait une assez ingénieuse harangue. Souvenez-vous que c'est pour la vérité que vous combattez et non pas pour la gloire. Et certes, ce n'est pas ce que vous avez dit qui me met le plus en peine; quoique d'ailleurs votre discours m'ait extrêmement plu dans sa subtilité et sa diversité admirable. Mais je suis fâché de voir que la vraisemblance des choses change selon la capacité et l'éloquence de ceux qui parlent , et que la vérité la plus claire devient quelquefois méconnaissable. Ou f e laisse emporter à la beauté d'un discours , et détourner de l'examen de ce qu'on traite, sans discerner la vérité, ni prendre garde qu'une chose incroyable peut être vraie, et que la vraisemblance est assez souvent un mensonge. Cependant , cette facilité de croire tout ce qui a de Tapparence fait que les plus habiles ont le plus d'avantage dans la dispute , et qu'à la fin , piqués de nous voir à tout coup déçus, au lieu de nous en prendre à nousmêmes , nous nous plaignons de l'incertitude des choses du monde, et aimons mieux condamner tout et ne rien croire , que de prendre parti sur des choses incertaines. Cest donc i nous de prendre garde que cela ne nous fiisse balr toute sorte de discours , et avoir même en horreur lesbonunes ; car ceux qui croient legè-

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rement se trouvant trompés par ceux qu'ils ont estimés gens de bien , viennent par une aulre erreur â avoir tout le monde pour suspect, et à se défier de ceux à qui ils auraient pu se fier en assurance. Aussi , puisque chacun tâche de 9e défendre de tout son pouvoir, et que d'un c6lé la vérité est ordinairement plus obscure, et de l'autre la subtilité ou l'éloquence plus ^ande, jusqu'à nous persuader quelquefois ce qui n'est point , c'est à nous à considérer le tout le plus exactement que nous pourrons , afin de prendre ce qui est bon, et de louer les subtilités sans y croire.

XV. a Vous sortez des devoirs d'un bon juge , à\t Gécîlius, de venir interrompre la dispute par nn discours qui 6te la Force et la créance à ce que J'ai dit, attendu qu'Oclavius peut répondre à tout de point en point. — Vos remarques , dis-je , sur ce que vous reprenez , ne sont pas fondées; et je crois avoir agi dans l'intérêt commun. J'ay fait comme un abrégé de tous les points , afin que nous puissions examiner mon discours plutôt par la solidité du raisonnement que par la grandeur de réloqqence; et il ne faut as détourner davantage notre attention de la ' ctniridération des choses comme vous le dites vous-même, puisque voilà Oclavius qui se prépare à parler , et que rien n'empêche que nous ne lui donnions bonne audience, d

XM. «Je parlerai , dit Oclavius, aussi fortement quil me sera possible, mais il faut que nous tâchions tous deux de bannir la calomnie, et de dissiper ces nuages avec le flambeau delà vérité. Et pour commencer, je ne vous cèlerai point d*abord que vous avez montré une si grande incertitude , que je doutais si vous n'aviez qu'une connaissance légère et embrouillée des choses dont vous parliez , ou si vous ne vous étiez point égaré; car vous avez dit tantôt que vous croyiez aux dieux, tantôt que vous ne saviez qu'en croire , comme si par cette ambiguïté vous eussiez eu envie d*éiuder noire réponse. Mais je ne puis croire cela de Gécilius, ces petites fine.<tses sont trop éloignées de sou esprit, et s'il a de la subtilité elle est innocente. C'est plutôt qu'il fait comme ceux qui ne savent pas bien le chemin : aussitôt qu'ils en trouvent plusieurs ils s'arrêtent, parce qu'ils ne peuvent croire qu'ils soient tous bons , et qu'ils n'ont pas l'assurance de choisir : de même, ce-

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