DES BONNES ŒUVRES ET DES AUMONES
royaume, il assure ailleurs qu*ii est acquis pour le jour du jugement fi ceux qui font de iïîHiîies œuvres dans rftijlise^ Vous appréhendez qiir votre revenu ne vienne h manquer si vous eu îissisfez libéralement les pauvres; et vous ne savex pas, misérable que >'ous ^tcs, que tandis ïTiie vous craifynez que votre bien ne vous man- <pie, la vie et le salut vous manquent en effet. Vous prenez bien garde que vos richesses ne diminuent, et vous ne considérez pas que vous diminuez vous-même, parce que vous aimez mieux votre aq];ent que votre âme. Vous avez peur de perdre votre patrimoine , et vous vous perdez vous-même pour votre patrimoine. Cest donc avec (;rande raison que Tapôtre saint Paul dit : a Nous n'avons rien apporté en ce monde, et nous n'en saurions non plus rien em|)orter. Pourvu donc que nous ayons de quoi vivre et nous vélir, soyons contens; car ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans les pièges du diable, et sont possédés de beaucoup de mauvais désirs qui précipitent les hommes dans la mort et la damnation. Car Tavarice est la racine de tous maux , et quelquesuns s'y étant laissés aller ont fait naufrage dans la foi , et se sont engagés dans une infinité de malheurs ^. » Vous appréhendez que votre bien ne vous manque si vous en faites beaucoup d'aumônes ; mais quand est-ce qu'un homme de bien a jamais manqué de quoi vivre? puisqu'il est écrit : « Le Seigneur ne laissera point mourir le juste de faim 3. » Élie est nourri par les corbeaux dans le désert <; et Daniel, enferme par Tordre du roi dans la fosse aux lions, y subsiste miraculeusement 5; et vous craignez en faisant de bonnes œuvres et vous rendant Dieu favorable de manquer du nécessaire? Kotre-Seigneur faisant reproche à ceux qui n'ont guère de foi : «Regardez, dit-il, les oiseaux du ciel ! ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des greniers; et cependant votre Père céleste les nourrit : n'êtes -vous pas plus queux 6?» Dieu nourrit les oiseaux, et des gens qui n'ont aucun sentiment de la Divinité ne manquent de rien ; et vous qui êtes chrétien, qui êtes serviteur de Dieu , qui vous employez à feirc de bonnes œuvres , qui êtes cher à votre Seigneur, vous avez peur de manciuer de qucl-
* Matlfa., 25. 35. -« = 1. Tim., «, 7. = Prov.. 10 , 3.
* m. RoiH 17, 0. — * Uaiiiel , 14, 30. — « Mattb., 6, 'JO.
que chose? Croyez- vous que Jésus-Christ ne nourrisse pas ceux qui le nourrissent , ou que les choses de la terre puissent manquer à ceux à qui l'on donne même celles du ciel? N'est-ce pas là une pensée infidèle ? Ce sentiment n'estil pas impie et sacrilège? Que fait un incrédule dans la maison de la foi ? Pourquoi vous appcUct-on chrétien , si vous n'avez aucune confiance en Jésus-Christ? Le nom de pharisien vous conviendrait mieux. Car Kotre-Seigneur dans l'Évangile parlant de l'aumône, et nous avertissant de nous faire des biens d'ici-bas des amis qui nous reçoivent dans les demeures éternelles, TÉvangéliste ajoute : « l^s pharisiens qui étaient extrêmement avares entendaient toutes ces choses, et se moquaient dclui^» Nous en voyons aujourd'hui dans l'Église quelques-uns comme cela qui ont les oreilles et le cœur fermés, si bien qu'ils ne sont capables d aucun avis salutaire. Kt il ne se faut pas étonner que ces sortes de personnes méprisent ce qui disent les serviteurs, puisqu'ils nont tenu compte de ce qu'a dit le maître même. Pourquoi vous flatter de ces vaines imaginations, comme si en effet c'était la crainte de manquer qui vous empêchât d*être charitable? Pourquoi tâchez-vous de vous couvrir de ces faux prétextes? Avouez plutôt la vérité, et puisque vous ne sauriez tromper ceux qui vous connaissent, ne faites point difficulté de dire ce qui en est. N'cst-il pas vrai que c'est l'avarice qui vous obsède, et qu'elle a répandu dans votre cœur des ténèbres épaisses qui vous empêchent de voir la lumière de la vérité? Vous êtes esclave de votre argent. La convoitise vous lie et vous garrotte, et vous êtes retombé dans la captivité d oi\ Jésus-Christ vous avait dégagé. Vous gardez des richesses qui ne vous gardent point. Vous amassez des trésors qui ne font que vous charger ; et vous ne vous souvenez point de ce que Dieu dit â ce riche qui se réjouissait d^à dans l'espérance d'une abondante récolle : « Fou que tu es, on te redemandera ton âme cette nuit, et que deviendra tout ce que tu as amassé 3?» Pourquoi veillez-vous auprès de votre bien sans vous donner aucun rei)os? Pourquoi en l'augmentant augmentez-vous vos peines? Pourquoi voulez-vous devenir si riche pour en être plus pauvre devant Dieu? Partagez votre revenu
«Luc, 10, 11 — »y^t(/., i:>,20.
SAINT CYPRIEN
avec Notrc-Sei{yncur. Associez Jésus-Christ à vos biens, afin qu'il vous associe à son royaume. Qui que vous soyez qui pensez être riche en ce monde, vous vous trompez. Écoutez ce que votre Seigneur dit dans FApocalypse à ces sortes de personnes : «Vous dites : je suis riche et opulent, et je n'ai besoin de rien; et vous ne savez pas que vous êtes chétif et misérable, pauvre, aveu{;le et nu. Je vous conseille d'acheter de moi de Tor étincelant pour vous enrichir, de vous couvrir d'une robe blanche pour cacher la honle de votre nudité, et d'appliquer un collyre sur vos yeux pour voir clair K T) Vous donc qui êtes riches, achetez de Jésus-Christ cet or étincelant afin que, vos souillures étant purifiées par les aumônes comme par le feu, vous puissiez être vous-même de Tor très-pur. Achetez une robe blanche, afin qu'au lieu que vous étiez nu et difforme en Adam , vous soyez revêtu des ornemens éclalans de Jésus -Christ. Et vous, dame de condition qui êtes dans rÉj^lise , frottez vos yeux non des pommades du diable, mais du collyre salutaire de Jésus-Qirist , afin que vous puissiez mériter de voir Dieu , en vous le rendant favorable par vos aumônes et votre bonne conduite. Mais je ne m^étonne pas qu'étant telle que vous êtes, vous ne vous servez pas de votre l)ien à des œuvres de charité. Vos yeux sont tellement peints et noircis que cela forme cuniuic une nuit épaisse au devant d'eux qui les empêche de voir les pauvres. Vous êtes riche, et cependant vous croyez célébrer comme il faut les divins mystères en ne regardant pas seulement le tronc , en venant à l'église sans sacrifice , et en prenant même une partie de celui que le pauvre a offert. Considérez cette veuve de l'Ëvangile qui, se souvenant des commandemens de Dieu au milieu de la dernière pauvreté, mit dans le tronc deux deniers, qui é( aient tout ce qu'elle avait. Aussi Notre-Seigneur la voyant , et prenant moins garde à son action qu'à sa volonté , et à la somme qu'elle donnait qu'à celle d'où elle tirait ce qu'elle donnait, dit : a En vérité je vous dis que cette veuve a donné plus que tous les autres; car les autres n'ont donné que de leur abondance, au lieu que celleci a donné de son indigence même 2. » Femme heureuse et illustre, d'avoir mérité avant le jour
«Apoc.,;>, 17. -> Lue, 21, s.
du jugement d'être louée de son juge! Que les riches aient honte de leur avarice et de leur peu de foi ; voici une veuve et une pauvre veuve qui est libérale. Tout ce que l'on donne c'est pour les veuves et pour les orphelins, et en voilà une qui donne au lieu de recevoir; pour nous apprendre quelles peines sont préparées aux riches avares, puisque les pauvres mêmes ne sont pas exempts de faire l'aumône. Et pour montrer que c'est à Dieu même que ces charités sont faites , et que quiconque les fiait attire sa grâce et en mérite récompense, Jésus-Christ les appelle des dons de Dieu, et dit que cette veuve mit deux deniers dans les dons de Dieu. Ce qui ne sert encore qu'à justifier davantage cette autre parole, que «celui qui secourt le pauvre prête à Dieu à usure ^.a Au reste, mes très-chers frères, que personne ne s'excuse de faire l'aumône sur ce qu'il a des enfons, puisque c'est Jésus-Christ seul que nous y devons considérer, comme nous ayant assuré que c^est lui qui la reçoit, et qu'ainsi ce n'est pas des serviteurs comme nous que nous préférons à nos enfans, mais Notre-Seigneur lui-mèoie^. Cest aussi ce qui lui a fait dire pour notre instruction : «Celui qui aime son fére ou sa mère plus que moi n'est pas d igné de moi , et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n*est pas non pins digne de moi ^. » Nous lisons b mime chose dans le Deutéronome pour fortMer notre foi et animer notre amour. «Ceux qui disent h leur père et à leur mère : Je ne vous connaôs point , et à leurs enfans : Je ne sais qui vous êtes, gardent vos préceptes et vos ordonnances^.» Car si nous aimons Dieu de tout notre ooeur, nous ne devons préférer ni nos parens ni nos enfans à Dieu. C'est pourquoi saint Jean dit dans son épttre, que ceux qui ne sont pas charitables ne l'aiment point : «Comment, dit-il, cdaiqni étant riche voit son frère dans le beaoin et ferme ses entrailles à la compassion, pent-il avoir l'amour de Dieu^?» Gard Dieu récompense avec intérêt les charités qaVm dit anx pauvres^, et si Ton donne i Jésna-Christ ce qu'on donne aux moindres chrétiens, qodle apparence de préférer les choses de la terre à celles du ciel , et les humaines aux divines'^
' Prov., 19, 17. - * l)eiil.,a3,U,-
'Maub, 25,10.
.< Nauh., 35, 40. — • Ibid.» i9, V 5 Jean, 3, 17. — • Pïw., 19, 17.