DES BONNES OEUVRES ET DES AUMONES
Ainsi cette bonne veuve, au troisième livre des Rois , après avoir consumé toutes ses provisions pendant la famine, ayant fiait d'un peu de forine et d'huile qui lui restait un pain cuit sous la cendre, qui était le dernier repas qu'elle et ses enfans devaient dire, et Ëlie étant survenu là-dessus et lui ayant demandé à manger, elle lui en donna sans délibérer, et cette mère qui aimait si tendrement ses encans , ne lui allégua point pour excuse qu'ils mouraient de foim. Elle fit en la présence de Dieu une action qui lui était extrêmement agréable, et la fit promptement et gaiement ; et elle ne donna pas une partie de ce qu'elle avait de trop, mais donna tout du peu qu'elle avait. Ses enfans étaient ai¥amés,et elle les laissa pour nourrir un étranger; et au milieu d'une pauvreté si pressante, elle songea plutôt à soutenir la misère d'autruî que la sienne propre. Elle méprisa la vie de son oorps pour conserver celle de son Ame. Aussi Êlie qui était la figure de Jésus- Christ, pour montrer qu'il ne laisse point les actions de miséricorde sans récompense, lui dit : c Voici ce que dit le Seigneur : La corbeille de farine et la cruche d'huile ne diminueront point jusqu'à ce que Dieu Casse pleuvoir sur la terre ^.d Ce qui fut fait, et ses vaisseaux furent remplis sans décroître pour récompense de sa charité. Ainsi la mère n'ôta point à ses enfans ce qu'elle donna à Ëlie, mais augmenta au contraire par là le peu de bien de ses enfans. Cependant elle ne connaissait point encore Jésus- Christ, et n'avait point oui parler de ses préceptes. Elle n'était point rachetée par sa croix et par sa passion, et elle ne lui donnait point à boire et à manger pour le sang qu'il avait répandu pour elle. Combien donc est coupable un chrétien qui, se préférant soi-même et ses enfans à Jésus-Christ, garde ses richesses et n'en veut point faire part à ceux qui languissent dans la pauvreté? Mais vous avez, dites-vous, plusieurs enfans , et cela vous empêche d'être extrêmement aumônier. Au contraire , c'est ce qui doit vous le rendre davantage; car plus vous avez d'enfans, plus vous avez de personnes pour qui vous devez prier Dieu , dont vous devez racheter les péchés, dont il vous faut sauver les âmes. Et comme à mesure qu'ils sont en plus grand nombre, vous
1 111. Rois, 17, 14.
êtes obligé de travailler davantage pour les nourrir selon le corps; vous êtes <d)ligé de même de foire plus de bonnes œuvres pour leur conserver la vie de l'esprit. Cest ainsi que Job ayant beaucoup d'enfans offrait à Dieu beaucoup de sacrifices ; et il immolait tous les jours une victime pour chacun d'eux, parce qu'il est impossible que nous ne tombions tous les jours en quantité de fautes. L'Écriture en rend témoignage quand elle dit: «Job, qui était un homme juste et droit , avait sept fils et trois filles, et il les purifiait en offrant pour eux à Dieu autant de victimes qu'ils étaient, et un veau pour leurs péchés ^ » Si vous aimez donc véritablement vos enfans, si vous avez pour eux de l'affection et de la tendresse , travaillez par vos bonnes œuvres à leur attirer les grâces de Dieu. Ne pensez point à ce père infirme et mortel, mais tâchez de leur donner pour père celui qui étant éternel et tout-puissant est le père des enfans spirituels. Faites-le dépositaire des biens que vous gardez pour vos héritiers. Qu'il soit le tuteur de vos enfans, qu'il en soit le curateur, qu'il en soit le protecteur. Un bien mis entre les mains de Dieu ne peut être ni confisqué par le prince, ni ravi par un procès injuste. One succession est en sûreté quand on la donne à garder à Dieu. Cest le moyen de pourvoir à ses enfans, c'est le moyen de ménager les intérêts de ses héritiers. L'Ëcriture sainte nous le déclare en ces termes : a Je suis bien vieux, mais je n'ai jamais vu le juste abandonné , ni ses enfans chercher leur vie. 11 donne et prête tout le jour, et sa postérité sera bénite 2. » Et encore : a Celui qui vit bien et sans reproche laissera des enfans heureux après soi 3. » Vous êtes donc un prévaricateur, et non un père, si vous ne procurez les véritables avantages de vos enfans , si votre affection ne va à les conserver pour l'éternité. Mais pour vous qui avez plus de soin d'acquérir les biens de la terre que ceux du ciel , et de donner vos enfans au diable qu'à Jésus-Christ, vous commettez un double crime, et parce que vous ne vous souciez pas d'attirer sur eux le secours de Dieu , et parce que vous leur apprenez à aimer plus le bien que Notre- Seigneur. Ressemblez plutôt à Tobie, et donnez à vos enfans les préceptes salutaires qu'il donna à son Fils, lorsqu'il lui dit: a Écoutez, mon fils, ce
* Job., I, 5. — • P«.,36, 27. — 5 Prov., 20, 7
SAINT CYPRIEN
que je tous dis: Servez Dieu sincèrement, et tâchez de lui plaire en toutes choses. Recommandez aussi à vos enfans d'être gens de bien et de faire raumône, de se souvenir de Dieu et de bénir son nom en tout temps ^» Et encore : a Mon très-cher fils, ayez Dieu dans le cœur tout le temps de votre vie, et prenez bien garde de ne point violer ses commandemens. Ne cessez jamais de bien faire, et évitez le mal, et Dieu aura égard à vos bonnes œuvres. Donnez Taumône de votre bien, et ne refusez aucun pauvre; cela fera que Dieu ne vous refusera rien. Si vous avez beaucoup, donnez beaucoup; si vous avez peu, ne laissez pas de donner de ce peulà. Et ne craignez point quand vous faites Taumône : vous vous amassez un riche trésor pour le temps de la nécessité; car Taumône délivre de la mort et empêche qu'on n'aille en enfer. L'aumône est un don excellent pour tous ceux qui la font dans la vue de Dieu 3.» Quel est ce don, mes très-chers frères, qui a Dieu même pour témoin! Si les païens s'estiment bien honorés dans les largesses qu'ils font au peuple, de la présence des proconsuls ou des empereurs, cl si les préparatifs de leurs spectacles sont d'autant plus grands que les personnes qui y doivent assister sont plus considérables, combien les libéralités des chrétiens sont-elles plus illustres, puisqu'elles ont pour spectateurs un Dieu et son Christ! Combien l'appareil en doit-il être plus magnifique , puisque tous les anges et toutes les puissances des cieux s'y doivent trouver ; puisque le prix qu'on remporte n est pas un chariot ou le consulat, mais la vie éternelle; puisqu'on n'y cherche pas une vaine faveur du peuple, mais qu'on y reçoit un royaume céleste l
Mais afin de faire plus de confusion à ceux qui possédés de l'amour des richesses ne s'en servent point pour leur salut, et qu'ils rougissent de leur lâcheté, imaginons-nous que le diablCi environné des ses esclaves et de ses suppôts , vienne en la présence de Jésus-Christ, et comparant ceux qui sont à lui avec son peuple lui tienne ce discours : Je n'ai point été fouetté ni soufîtlctc pour ceux que vous voyez avec moi ; je n'ai point souffert le supplice de la croix ni répandu mon sang pour eux ; je ne leur promets
pouit un royaume céleste , ni de leur randre I0 paradis et l'immortalité; et cependant voyei quels présens ils me font; combien Us sont précieux, combien ils leur coûtent de travail et de dépense l Us ont engagé ou vendu pour cdt tout ce qu'ils avaient de phis cher; et si leur spectacle n'est accompagné d'éclat et de roagnîiicence, on li^s chasse avec iiûure et infamie, et quelquefois même ils courent danger d'être lapidés. Montrez-tn'en si vous pouvez panni ceux qui sont instruits de vos préceptes, et qui doivent recevoir des récompenses eâestes pour les biens de la terre, parmi ceç riches qui regorgent d'aise et de biens , qui vous fiassent des présens de cette sorte, et qui pour vous donner des spectacles aussi magnifiques, engagent et vendent leurs héritages ou plutôt les échangent contre les trésors du ciel. D'ailleurs, dans ces présens que Ton me fait, personne n'est nourri, personne n'est vêtu, personne n'est soulagé; tout y est consumé entre ceux qui les donnent et ceux qui les regardent, et toute cette folle dépense se termine â un plaisir d'un instant. Kiais vous , vous êtes vêta et nourri dans vos pauvres, et vous promettez la vie étemelle â ceux qui les assistent; et nonobalant cela à peine vos serviteurs peuvent-fls être comparés â mes esclaves. Que répondrons-ndui à œb, mes très-chers frères ? Gomment ddftodroDii-nous l'avarice et l'inhumanité des persdnnearièhea, qui sont sur ce point dans un iveii|^cttient prodigieux? Quel prétexte allégueraua-nous, nous qui ne voulons pas foire la moindre diose en reconnaissance de ce que Jésua-Ghriat a aoniferc la mort et versé son sang pour noua , et qui sommes inférieurs aux esclavesdudlaUePNolre- Seigneur nous a donné des préceptes; il a instruit ses serviteurs de ce qu'ils diWTent foire; il a promis des récompenses à ceux qni feront de bonnes œuvres et menaoé du suppUoe eoa qui n'en feront point, et ainsi il nous a apprit par avance l'arrêt qu'il doit prononcer ttb jow. Quelle excuse [>eut donc aporter œluî qni ns foit point l'aumône? de quelle Séfoliae aopettlil senir? Et puisque le serviteur ne foit passa qu'on lui commande, le maître n*aurft4-il pss droit d'exécuter ses menaces ? Car voîoi de qndif sorte il parle sur ce siyel : «Lorsque le Fils de l'homme , dit-il , viendra dans sa gloire, occoaipagné de tous les anges , il s^assiéra sur son