ANCE
Tliali'S de Milet, qui fut un des sept sa(;esd€ la Grèce, et qu'on croît avoir été le preraifr qui ait traité des causes naturelles, faitnai'rr toutes choses de l'eau; il soutient que Dieu SN servi de cet élément pour les former. Ainsi, suivant cette opinion , Teau est la matière, eî Dieu est l'agent qui Fa mise en œuvre.
Dieu, selon Pythagore,est une âme qui mm toutes les parties de ce grand un/vers, qui K répandue partout, et qui donne la vie aux anmaux et l'être à tout ce qui eiiste.
Annxagorc veut que Dieu soit une intelligence infinie, qui a en soi le principe de tout niouvemeut.
Antisthénelaisscaux peuples ses dieux; iDaisil n'en reconnaît qu'un, qui est l'auteur de la nature.
Cléante et Anaximènc croient que cette partie de l'air, la plus pure et la plus voisine du ciel, est Dieu même. A quoi Virgile iiofre pocie semble faire allusion , lorsqu^il dit que :
l/;iir, <iiii est le Père toiit-puiManI, detoend daai leiciDde la T<Tre roii t'pousc, par des pluies qui la raideot ftroodr ; et que s'iiiKiniiaiit pur tout cet éMmenl, il y fomie tes Bovei.
les fait (Tultre , et les nourrit.
Clirysippe veut que Dieu soit une vertu nato relie , excitée et comme animée par un esprit divin. Quelquefois il nomme Dieu une nécessite divine.
Zenon l'appelle une « loi divine ci naturelle, i Tous enfin, dans une diversité apparente de tcntimens, conviennent qu'il y a une Provideocf. Car (lue ce suit ou la nature, ou un air subtil, ou une souveraine raison, ou une intelligcncf. on une nécessité fatale, ou une loi divine, oi telle autre chose qu'il leur plaira d'imagioer. c'est ce que nous appelons Dieu. Et qu'importe que tous ces noms soient difFérens, 8*ils rappellent les esprits à une même notion , et s'ils f forment la même idée?
Quoique Aristole ne soit pas toujours d'accord avec lui-même, et que ses opinions se eu» battent quelquefois, il marque en ceci nneo» formité toujours égale , et sans jamais varier 1 confesse qu'il n'y a qu*une seule et unique ialelli{;ence qui (jouveme le monde.
Platon, qui est estimé le plus sage et leptai éclairé des philosophes, établit dairemeflt un seul gouvernement monarchique à^m Toni vers; et sans se servir des noms d^air, deraiioi ou de nature , il appelle Dieu ce souvcnii
INSTITUTlOiNS DiVlMiS. — LIVRE I.
monarque, el il le fail Taulcur de ce grand et admirable ouvrage.
Cicéron , qui le suit el Timitc en plusieurs choses, rend souvent témoignage à Tunitéfle Dieu : et dans son Traité des lois il ne fait point de difficullé de le nommer TÉtre suprême. Il se sert même de cet argument, pour prouver que le monde est gouverne par ce premier de tous les êtres : c'est dans le livre de la Nature des Dieux : ail n'y a rien, dit- il, de plus grand, rien de plus eicellent,que la nature divine; par conséquent il n'y a que cette divine essence qui ait droit de posséder Tempire souverain sur toutes les créatures: elle seule est indépendante; donc tout doit dépendre d'elle. » C'est ce qu'il confirme par la définition qu'il donne de la divinité.» Le Dieu, dit-il , que nous concevons, est un esprit libre, dégagé de toute matière, immortel, qui connaît tout, et qui donne le mouvement à tout. »
Enfin Sénéque , stoïcien déterminé s'il en fût iamais. et dévoué entièrement aux opinions du Portique, ne rend-il pas à Dieu en mille rencontres la gloire qui lui est due. Venant à parler de la mort qui arrive dans un âge peu avancé : « Vous ignorez, dit-il à un de ses amis, quelle est la grandeur et la majesté de votre juge; sachez qu'il a un pouvoir absolu sur les hommes, et qu il est le maître des dieux. » Et ailleurs : <c Lorsque Dieu voulut jeter les premiers fbndcmcns de cet édifice merveilleux, qui surprend encore tous les jours nos yeux et nos esprits , il créa des dieux, qu'il fit ses ministres dans la conduite de ce vaste empire ; et quoiqu'il fût présent partout, il trouva bon de faire divers départemens, et d assigner à chacun une portion de l'univers, c{u'il confia à son administration et à ses soins. » Ce philosophe parle le même langage que nous en plusieurs endroits de ses ouvrages. Mais nous récouterons encore autre part; qu'il suffise maintenant d'avoir montré que les plus grands hommes, et les génies lo^ plus sublimes de la savante Grèce et de la sage Italie ont approché de la vérité; et ils Icussent sans doute vue dans toute son évidence, si le malheur de leur naissance ne les eût engagés dans des opinions fausses, quoique établies par la coutume , par une longue suite d'années, et par le consentement des peuples. C'est sur la foi de œs opinions trompeuses qu'ils ont cru qu'il y avait
d'autres dieux que celui qu'ils reconnaissaient pour le premier et le plus ancien de tous ; et qu'attribuant des qualités divines h diverses chases qui servent à Pentretien de la vie des hommes, ils en ont fait des divinités, et leur ont offert avec de Fcncens leurs vceux et leurs hommages.
VI. Venons maintenant aux preuves divines : mais avant que d*en faire voir la certitude et l'évidence, examinons -en ime qui n^est pas à mépriser, soit h cause de son ancienneté qui l'a en quelque sorte consacrée, soit parce que celui qui nous la doit fournira été mis lui-même au rang des dieux. Nous lisons donc dans Cicéron , que le souverain pontife Cotta, disputant de la religion contre les stoïciens et expliquant les divers sentimens qui partagent les philosophes touchant le nombre et la nature des dieux , dit, que l'antiquité avait reconnu cinq diflFérents Mercures; et après avoir raconté l^istoire des quatre premiers, il vient aux aventures du cinquième. Ce fut celui qui, ayant tué Argus, chercha dans l'Egypte un asile contre le ressentiment de Junon. Pendant le s^our qu'il y fit, il donna aux Égyptiens la connaissance des lettres, et leur dicta des lois; et ces peuples par reconnaissance donnèrent son nom^ au premier mois^, bâtirent en sa mémoire une ville que les Grecs appellent encore aujourd'hui Ilermopolis^, et lui rendirent tous les honneurs qu'on ne rend qu'A la diviniré. Quoique ce prétendu dieu des Saïtes^ ne fût en effet qu'un homme, ce fut un homme extraordinaire : il rassembla en lui tout ce que la nature et Tart peuvent produire de lumières , et il posséda dans un degré si éminent les connaissances acquises et infuses, qu'elles lui méritèrent le glorieux nom de Trismégiste^ Il écrivit plusieurs livres des choses qui concernent la religion. Il y étabUt la grandeur, la souveraine puissance et l'unité de Dieu, et il lui donne, comme nous, le nom de Dieu et de Père. Mais afin de réprimer la curiosité peu religieuse de ceux qui voudraient savoir son véritable nom, il soutient qu'il n'en doit point avoir â cause de son unité. Car voici ses propres termes : a Dieu est un; or ce qui est un n'a pas besoin
« Thoth. — » Septembre.
' La viUe de Mercure.
^ LeK peuples d*Éi$y pie.
< Ti-oi» foU graud.
LACTANCK.
do nom : Dîcu est celui qui est, voilà son nom. Dieu est donc sans nom parce qu'il est seul, et que les noms ne sont nécessaires que lorsqu'il y . a nombre; ils ne servent enfin qu'à empêcher la confusion qui se rencontrerait dans la pluralité, si l'un n'était distingué de l'autre par un nom particulier. »
Il faut maintenant parler des livres que les sibylles ont laissés; nous y trouverons, sur la vérité que nous voulons établir , des preuves plus certaines et qui ne seront pas sujettes aux défauts de celles que nous avons produites jusqu'ici ; car nos adversaires refuseront peut-être d'ajouter foi aux poètes, parce que la perfection de leur art consiste à feindre et à rendre le menson(;e vraisemblable, et ils ne croiront pas non plus devoir déférer à l'autorité des philosophes, parce qu'étant des hommes, ils peuvent se laisser surprendre à Terreur ou à l'apparence.
Varron , qui pour sa profonde érudition ne vit aucun parmi les Grecs qui ne lui cédât, ni aucun des Romains qui osât l'égaler , ce savant homme, dis -je, dans son Traité des Choses Divines qu'il adresse à Gaïus César, souverain sacrificateur, venant c^ parler des fonctions des quindécemvirs,qui sont préposés à la garde des livres sibyllins, prétend que ce nom ne fut pas donné à ces livres sacrés pour avoir été l'ouvrage d'une seule sibylle ; mais que les anciens ayant ainsi nommé toutes les femmes qui paraissaient remplies de l'esprit de prophétie ou agitées de la fureur poétique, tout ce que ces femmes inspirées prononçaient reçut le nom d'oracles sibyllins , et elles celui de sibylles , ou du nom de celle qui prophétisait à Delphes , ou plutôt parce qu'elles passaient pour être les interprêtes des volontés divines , le nom de sibylle étant composé de deux mots qui signifient, e:i langue éolienne, les desseins des dieux. Au reste, on en compte dix , et Varron rapporte leurs noms sur la foi des auteurs qui en ont parlé : la première parut dans la Perse: Nicanor,qui a écrit Fhistoire d'Alexandre, en fait mention; la seconde, selon Euripide, dans son prologue de Laiiiia, était originaire de la Libye; la sibylle de Delphes, au rapport de Chrysippc, dans son Traité sur la Divination, était la troisième ; celle de Cumes était la quatrième : le poète Nicvius et
l'historien Pison en parlent, l'un dans son poëme de la guerre de Capthage et l'autre dans ses Annales. L'Ërythréenne fut la cinquième; Apollodore d'Erythrée la fait citoyenne de la même ville que lui. Ce fut elle qui, voyant partir les Grecs pour Troie , leur prédit la ruine de cette ville, et dit qu'Homère ferait un poème qu'il remplirait de fictions et de mcnsonf^^^. Samos donna le nom et la naissance à la sixième ; les Annales de cette Ile par Ëraloslhène eu conservent la mémoire. La Gumane, nommée Amalthée parDamophile et parHérophilc,cslia septième ; cette sibylle, si célèbre dans l'histoire romaine, vivait sous le règne du premier des Tarquins; elle lui apporta un jour neuf volumes, elle lui en demanda trois cents pièces d'or. Le roi, indigné de la hardiesse de cette fcnime, ou étonné de sa folie , ou plutôt efFrayjé de la grandeur du prix qu'elle mettait à sesliiTes, la rebuta; mais elle, sans s*émouvDir, en brûla trois, et demanda la même somme pour les six qui restaient; Tarquin, surpris et irrité tout ensemble d'un procédé si nouveau , la traita encore plus rudement, ce qui l'obligea à en brûler trois autres. Le roi, ému de crainte, et peut-être touché de curiasité , voyant qu'elle persistait toujours à demander les trois cents pièces d'or, les lui fit compter sur l'heure, etfitmecire dans le Capitole les trois livres qui s*é(aîeat sauvés du feu et de lavarice de la sibyllie. Leur nonibre fut dans la suite beaucoup augmenté de ceux que plusieurs villes de Grèce et d'Italie envoyèrent à Rome; et on rassemblait avec soin tout ce qui portait le nom de sibyllin, ou qui paraissait en avoir le caractère. La huilième Fut nommée rilélespontique ; elle était née dans 1rs champs de Troie, au bourg de Marpesse, près de la ville de Gergithium;elle prophétisa sous le règuede Gyrus , et du temps de Solou , si nous en croyons Héraclide. La neuvième était de Phrygie, et publia ses prophéties à AncjTe.Li dixième et dernière fut la Tiburline; elle se nommait Albunée,et on lui avait dressé un autel sur le bord de l'Anio. On dit même que son image tenant un livre à la main fïit trouvée au fond de ce fleuve , et que le sénat ordonna qu'elle fût transférée au Capitole pour y recevoir les honneurs divins.
Les livres des sibylles sont entre les mains de tout le monde, hors ceux de la sibylle de Cames,
dont les Romains font un grand mystère , n'étant permis qu'aux quindécemvire, dont nous avons parlé, de les voir et de les lire. Chacun de ces livres est appelé le Livre de la sibylle , sans que Ton puisse bien discerner de laquelle des dix chaque livre est en particulier ; la seule sibylle d*£rythrée se nomme au commencement du sien ; elle déclare que, quoiqu'elle soit née à Babylone, elle prend toutefois le nom d'ÉrythréenncElle rendit ce nom célèbre dans la suite parla noblesse de ses expressions et parla sublimité des choses qu'elle prédit ; car quoique ses autres compagnes aient publié d*une commune voix l'unité de Dieu , celle-ci le fait d'une manière plus relevée et plus digne de la majesté de celui qu'elle annonce. Voici ce qu'un auteur très-exact, Fenestella, rapporte d'elle au sujet des quindécemvirs : il dit que le Gapitole ayant été rebâti sous le consulat de Gurion, aprte un incendie qui n'en avait fait que des ruines, ce premier magistrat de la république proposa au sénat d'envoyer à Ér}'lhrée quelques personnes de considération pour fiiire une recherche des livres de la sibylle et les faire transporter à Rome. Le sénat députa pour cet effet trois personnes de probité ^ , qui retournèrent chaînés de mille vers qu'ils avaient eu soin de tirer de Toriginal avec beaucoup de fidélité et d exactitude. Varron raconte la chose dans les mêmes termes. Voici donc de quelle manière cette sibylle parle de Dieu dans ses vers :
l\ n'y a qu'un Dieu, dont la grandenr eit infinie , et Tet- •enoe iucréée.
Dieu est seul, infiaiment életé an-deicus des autres êtres : il a créé le ciel et les astres , la terre et les arbres qu'elle porte; la mer et les eaux qui s'y précipitent.
Peuples, adorez oe Dieu, qui est un seul , rendez-lui l'honneur qui lui est dâ comme au nialire du monde; il est seul de toute élcmilé, et il sera seul dans toute l'éternité.
Une autre sibylle fait parler Dieu de cette sorte.
Je suis le Dieu unique, et il n'y en a point d'autre que moi.
Ces témoignages doivent suffire pour notre dessein ; mais l'occasion se présentera peut-être d'en parler encore; et nous achèverons alors de rapporter les témoignages des autres sibylles. Au reste , puisque nous avons entrepris de défondre la vérité contre ceux qui la combattent
* P. Gabinius, M. Oclaciiiu.c, cl I^. Valciiiiii.
I sans la connaître, et qui fuyant la lumière de la véritable religion aiment à demeurer dans les ténèbres de celle où ils sont nés , de quelles plus fortes preuves pourrions-nous nous servir pour les détromper, que de celles que leurs propres dieux nous fbtu'niront ?
VII. Apollon, celui de leursdieux qu'ilscroient le plus éclairé et le plus savant dans la connaissance des mystères, ayant quitté Delphes pour venir demeurer à Golophoa dont l'agréable séjour l'avait charmé, im jour que quelqu'un l'interrogeait touchant la véritable essence de Dieu , lui répondit ainsi :
n est né de hii-màne; il ne doit point â une mère la fk dont il jouit, ni à un maître la science qu'il possède; nulle langue ne peut eiprimcr son nom : le feu est sa demeure : ToilA quel est Dieu. Pour nous autres anges, nous ne somoKs qu'une portion de la Divinité.
Ces paroles peuvent-elles s'entendre de Jupiter ? Est-il sans mère et sans nom, et l'un et l'autre ne sont-ils pas connus ? Mercure Trismégiste,dont nous avons ci-devant rapporté le témoignage , donne encore plus d'étendue à cette réponse d'Apollon; il ne se contente pas, comme lui, de ne point donner de mère à Dieu, il ne lui donne pas même de père , parce qu'il est lui-même son principe. Et en effet celui qui donne la vie à toutes choses, la peut-il rece» voir d'un autre?
Cest donc une proposition d'une étemelle vérité qu'il n'y a qu'£i/i Dieu , qu'un Père , et qu'u/i McUtre. Et nous croyons l'avoir jusqu'ici suffisamment prouvé, soit en y employant la for<^ du raisonnement , soit en produisant, pour l'appuyer, une foule de témoins qui ne doivent pas être suspects à nos adversaires, puisqu'ils sont d'un même parti. Mais peut-être quelqu'un nous fora la même question que Gicéron fait faire àHortensius.«cSi Dieu est seul , de quelle félicité peut-il jouir dans une si triste solitude?» Il est vrai que Dieu est seul, mais il n'est pas vrai qu'il soit solitaire comme on se l'imagine, ni relégué, pour ainsi dire, dans le fond d'un désert. Il a sa cour , il a ses ministres que nous appelons ses anges ; et c'est la pensée d'un philosophe ^ , que nous avons allégué en un autre endroit : a Dieu , dit-il « a
' .Viu'quc.
LACTANCE
créé de purs esprits pour èlre ses ministres dans le {gouvernement du monde. Mais ces ministres ne sont pas des dieux, et ne veulent passer pour tels. Ils n'ont garde d'accepter des autels, ni de demander des sacrifices. Toute leur {gloire consiste dans la prompte obéissance qu1ls rendent aux ordres du Tout-Puissant.» Qu'on ne présume donc pas que ces esprits soient ces fausses divinités que le peuple adore : (|uoique, après tout, il nous soit fort indifférent quon ait cette pensée , elle ne peut avoir aucune force contre nous, puisque Tunité que nous reconnaissons en Dieu exclut toute pluralité. Qu'ils s'informent du moins , ces adorateurs des faux dieux, quel nom ils peuvent leur donner sans crime. Qu'ils sachent qu'on viole le respect qu'on doit à Dieu, lorsqu'on donne à plusieurs un nom qui ne peut èlre qu'ù un seul ; et que ce {;rand Dieu ne communique à personne ni S(m nom ni sa puissance. Qu'ils apprennent de leur Apollon ce qu'ils doivent croire de Jupiter et des dieux qui sont moindres que lui. Il leur enseii;nera par son oracle, que Jupiter n'a pas plus de part à la puissance souveraine que les autres dieux à la nature divine, et que de simples esprits ne sont pas des dieux , mais les hérauts ou tout au plus les ministre du vrai Dieu. Ce n'est pas que dans cet oracle votre Apollon ne soit un imposteur lorsqu'il parle de lui-même ; cur n'étant qu'un mauvais démon, il a bien l'audace de se mettre au nombre de ces bienheureuses intelligences que Dieu appelle ses auges. Il est vrai qu'il se rend quelquefois justice , ou plutôt la force de la vérité l'oblige à confesser malgré lui qu'il est un esprit impur. C'est ce qu'il fit dans cette autre réponse , qu'il rendit à ceux qui lui demandaient la manière dont il voulait être invoqué , et dans la formule de prières qu'il leur prescrivit :
O vous qui savez tout, cpii coouaisfcz tout, tous qpi êtes présent |>anout , exaucez nos TCtux , ô démon.
En donnant le modèle d'une autre prière qu'il veut qu'on lui adresse, il la commence par CCS mots :
Lucifer, qui avez formé cette belle hamonic qui unit ensemble toutes les parili'S de runirert , sage dénioo , etc.
Il se condamne donc lui-même par sa propre l)ouche, et demeurant d'accord qu'il est ce fameux rebelle ^ qui dès le commencement du
^Lucifer.
^ monde se révolta contre son créateur, il est en même temps contraint d'avouer qu'il mérite la peine qui est due à son crime. C'est ce qu'il confesse nettement dans un autre de ses oracles.
Les démons qui habitent sur la terre, et ceux qui parcourent les campagnes liquidi^s, gémicM*nt sous la pi-s;ioleur iks coups que le bras de Dieu fait tomber sur eux saas relAcbe.
Nous traiterons dans le second livre de ces deux espèces de démons. II nous suffit pour ic moment d'indiquer que lorsque Apollon se veut honorer lui-même et se placer dans le ciel de sa propre autorité , il nous apprend quel nom nous devons donner à ces substances spirituelles ^ qui environnent le trône de Dieu.
Que les hommes ouvrent donc enfin les yens, qu'ils renoncent à leurs anciennes erreurs, et que sortant des téuèbres d'un culte faux et pror fane ils se laissent conduire, à la faveur d'une lumière plus pure, à la connaissance de leur Dieu, de leur Père. Mais qu'ils sachent que quelque efforts que fasse l'esprit humain, quelque élévation naturelle qu'il ait , de quelque pénétration qu'il se glorifie, il se trouvera toujours accablé de la puissance de Dieu lorsqu'il eu voudra mesurer l'étendue, ébloui de sa maye^itê s'il la veut regarder trop fixement, et arrêté tout court s'il pi*étend s'élever jusqu'à la conr naissance de son origine.
VULOn ne peut sans doute résister à la Foitr et à la multitude des preuves que nous venoiu d'alléguer, ni douter un seul moment que le monde ne soit régi par un pouvoir absolu, et par une providence infiniment éclairée , qui n'est autre chose que Dieu même. Platon, fiappé de l'éclat de cette majesté, et considérant qu'elle doit être la force et la vertu qui donne le mouvement et la vie à tous les êtres, avoue, dans son Tlniée,(\\iit l'esprit ne saurait comprendre ni la parole exprimer tant de grandeur et de puissance. Après cela qui osera seulement penser qu'il y ait rien, je ne dis pas de difficile, mais d'impossible à Dieu, i ce Dieu qui ayant formé dans son entendement le dessein et le plan de tant d'ouvrages merveilleux, lésa produits au dehors par sa puissance, et les a perfectionnés par sa parole. Sa sagesK les gouverne, son esprit y maintient Tordre, si bonté les conserve; et quoique nos yeux soient témoins de ces miracles, ils demeurent totyours
' ïx uoiu d'anges.
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE l.
incompréhensibles, toujours ineffables. U ne peut être parfaitement connu que de lui même. C'est ce qui m'a souvent fait déplorer en moi-même Taveuglement de ceux qui adorent les fausses divinités; car enfin peut-il y avoir des hommes qui aient le cœur si étroit et Tesprit si obscurci, des hommes qui aient dégénéré de telle sorte de la noblesse de leur origine et de Texcellence de leur nature , pour se pouvoir persuader que ce qui est sorti de l'union purement naturelle d'un homme et d'une femme renferme en soi des qualités divines qui méritent leur culte et leur adoration. Qu'ils écoulent ce que la sibylle ^ chante dans ses vers, et qu'ils déftrent du moins à un oracle pour lequel ils ont tant de vénération.
La diTinilé ne peut être formée dint le sein d'une femsie, et llKxiiiiie ne saurait prodoire on dieu.
Si cela est, comme on n'en peut douter, que deviendra la divinité d'Hercule, d'Apollon, de Bacchus,de Minerve et celle du grand Jupiter, puis qu'il est certain que tous ces dieux doivent leur naissance àTun et à l'autre sexe? Mais qu'y a-t-il de plus éloigné de l'extrême pureté qui doit être en Dieu, que le moyen qu'il a donné aux hommes pour conserver leur espèce? Si donc les dieux sont immortels, si l'éternité est leur partage, quel besoin ont-ils d'un autre sexe ? Est-ce pour leur donner des successeurs? Us ne doivent jamais finir , et quand leur postérité pourra-t-elle leur succéder ? Cest ce qui a introduit parmi les hommes et les animaux la nécessité de l'union entre les sexes différens ; parce que tout ce qui reçoit la vie étant sujet à la mort, chaque espèce finirait bientôt sans cette union qui la conserve, et lui procure en quelque sorte l'immortalité, a Je conviens, dira quelqu'un, que Dieu n'a pas besoin d'un autre sexe pour avoir des fite qui lui succèdent; mais qu'il s'en serve du moins pour se faire des sujets , ou pour augmenter le nombre de ses ministres; v comme si Dieu , dont la puissance ne peut être bornée, ne pouvait sans ce secours produire autant de créatures qu'il le jugera nécessaire pour sa gloire et pour son service. Car s'il a bien voulu accorder à des insectes le privilège de pouvoir se former une postérité du suc de quelques herbes ixioriférantes et du plus pur sang des fleurs .
■ Erythréeime.
( qui osera nier qu'il ait le pouvoir de peupler le monde de nouvelles créatures, sans avoir recours à un moyen si peu digne de la simplicité de sa nature?
Que les hommes ne soient donc plus si insensés que de rendre à leurs semblables un cultf qui n'est dû qu'à Dieu. Mais on voudra peutêtre savoir ce qui a rempli le monde de tant de divinités, ce qui a obligé les peuples à élever des autels en tant de lieux : c'est l'amour qu'ils ont eu pour leurs princes ; c'est cet amour qui leur a mis l'encensoir à la main. Ils ont cru ne pouvoir rendre à la mémoire de leurs rois ce qu'ils croyaient leur devoir , soit à cause de leurs vertus, soit pour la découverte de quelques arts utiles à la vie civile ou naturelle, soit enfin pour reconnaître les bienfaits qu'ils en avaient reçus, qu'en leur rendant après leur mort les honneurs divins. U ne faut qu'ouvrir les historiens et les poètes pour être d'abord convaincu de cette vérité.
IX. Mais entrons dans les détails, et examinons les mœurs, la conduite et la vie de ces hommes dont la superstition a fait des dieux. Commençons par Hercule ; rinnocence opprimée et la vertu malheureuse n'eurent jamais un protec teur plus zélé. Il passe lui-même pour un modèle achevé des vertus héroïques, et il est parmi les dieux ce que fut autrefois parmi les Romains l'illustre Africaine Cependant lorsqu'il parcourait la terre pour la purger des monstres qui l'infestaient , il la remplissait de monstruosités plus horribles, et on le suivait moins à la trace de ses victoires qu'à la suite de ses adultères et de Ses incestes. Mais doit-on s'en étonner ; il était lui-même le fruit d'un double adultère 2. Que pouvait-il y avoir de divin dans ce fils d'Alcmène , qui, devenu l'esclave des passions les plus honteuses, n'épargnait ni condition ni sexe , et qui allumant partout un feu impur , violait de toutes les manières les lois de la nature les plus inviolables. Et, à bien considérer ces fameux travaux qui l'ont rendu si célèbre , on ne voit pas que pour en venir à bout il ait eu besoin de la divinité. Combattre un lion , faire perdre la vie à un sanglier , percer des oiseaux à coups de flèches , nettoyer une éiable ,
« Scipion.
* De Jupiter et U'Alcmènc, femme d'Amphitryon-
LACTANCE
surmonter la résistance d'une fille et lui enlever sa ceinture, mettre en pièces des chevaux accoutumés au sang et au carnage avec leur barbare conducteur; qu'y a-t-il après tout en cela de si grand , de si digne d'admiration ? Ce sont, à la vérilé, des exploits signalés, mais ce sont des exploits d'un homme. Et s'il a remporté plus d'une victoire, c'a été sur des ennemis qui n'étaient ni immortels ni invincibles. Car , comme dit l'orateur romain :« quelle est la valeur qui puisse résistera la violence du fer et aux forces d'un athlète? Mais de réprimer la fougue de la colère, et d'apaiser les saillies d'un esprit emporté , ce sont là les hauts faits d'un véritable héros ; » et c'est cette bravoure qui a été inconnue à Hercule. Qu'on me donne un héros de ce caractère; je ne le mettrai pas seulement audessus des hommes, je le placerai sur un même trône avec Dieu. Et qui doute qu'il n'y ait beaucoup moins de gloire à terrasser un lion ou un sanglier, qu'à surmonter sa colère, qui est une bète incomparablement plus difficile à apprivoiser ; que les harpies, ces oiseaux insatiables , ne soient plus faciles ù chasser que l'avarice et Tambilion , passions toujours avides d'honneurs et de richesses; qu'il ne soit plus aisé de désarmer une Amazone, que d'ôter à l'impureté les «unies dont elle se sert pour triompher de la pudeur; et que ce ne soit enfin un travail moins pénii)le de vider une ctable où l'on renferme tous les jours dix mille bœufs, que de nettoyer une àme que les vices remplissent d'ordure. Il n'y a donc que celui qui aime la justice , et qui sait vaincre par sa modération les passions les moins soumises à la raison, qui mérite le nom de héros, et qui ait droit de prétendre à la gloire , l'unique récompense de la vertu.
Si l'on comprenait bien quelles doivent être les actions d'un Dieu , de quel caractère de grandeur elles doivent être marquées , combien elles doivent être épurées; avec quel mépris, ou plulôt avec quelle horreur, ne regarderait-on pas celles que l'on publie de ces prétendues divinités, et qui font le sujet de l'admiration des petits esprits ? Elles leur paraissent grandes et relevées, non qu'ils les mesurent par la force et la vertu qui est en Dieu , mais ])ar la faiblesse de l'impuissance qui est en eux.
Mais peuvent-ils nier que ee fils du };r;in(i Jupiter n'ait Ole réduit à la plu.^ hunfcuse de-
toutes les servitudes. Je ne parle point des services qu'il rendit à Euryslhès, il pouvait en cela avoir quelque motif honnête ; mais comment ceux qui l'adorent ne rougissent-ils point, lorsqu'ils le voient aux pieds d'Omphale, revêtu d'une robe de femme au lieu de sa peau de lion, et portant une quenouille à la place de celle massue formidable, l'instrument de ses victoires et la compagne de ses travaux? O turpitude !ô infamie! mais la gloire ne lui est plus rien, quand la volupté se présente. Et ce n e.Nt ni un Lucilius ni un Lucien, gens qui ne pardonnent ni à hommes ni à dieux , ce n'est, dis-je, ni ce poète satyrique, ni ce piquant sophiste qui ont ainsi parlé du grand Alcide ^ ; ce sont ceuxlà mêmes qui chantent les hymnes à son bon- Qeur, ce sont ses plus dévots adorateurs. Et à qui ajouterons-nous créance, si nous la leur refusons? Que si contre toute apparence on les soupçonne de ne pas dire la vérité , qu^on nous produise des auteurs qu'on croie irréprochables, qui nous informent de l'origine de ces dieux, de leur naissance, de leur nombre, de leur pouvoir ; qui nous apprennent quelles vertus nous devons révérer en eux, quelles actions éclatantes nous y devons admirer, quels mystères la religion nous y propose à adorer; mais ces auteurs ne se trouveront point. Groyons-en donc ceux qui, bien loin d*avoir en la pensée de ternir la mémoire de leurs dieux par Thistoire qu'ib nous en ont laissée , n'ont eu au contraire iatention que de leur attirer par là le culte et le rcspect des hommes.
Ce sont donc des faits constans qu'Hercule s'embarqua avec les Argonautes, et qu'il alla mettre le siège devant Troie , irrité de ce que le roi Laomédon avait refusé de lui payer son salaire pour avoir rendu la sanlé à la princesse sa fille : ce qui nous apprend que ce dieu était ou un habile médecin qui guérissait par des remèdes naturels, ou plutôt un savant magidco qui employait pour guérir des secrets inamous à la nature. Et ce siège de Troie nous peut encore servir d'une époque certaine pour savoir le temps auquel il a vécu. Enfin, pour acheter !e récit d'une si belle vie, étant saisi de fureur, il (lécliira de ses f)ropres mains sa femme et ses cnfans. f/es peuples en firent un dieu ; mais suo \
• lliituK-.
mui Phiioctctc, qui fut aussi son unique Iiérit wv , en jugea sans doute autrement. Car ce fut lui qui mit le feu au bûcher où Hercule se jeta ; il vit brûler son corps , et il recueillit ses cendres , qu'il renferma dans un tombeau sur le mont OEta. Et pour se récompenser lui-même de cet office de piété, il emporta son carquois et ses flèches.
X. Le dieu Esculape doit la vie à un crime d'Apollon son père , et sa divinité à la guérison dllippolyte. Mais sa mort lui fut véritablement glorieuse, puisqu'il la reçut de la main de Dieu même qui le tua d'un coup de foudre. Tarquitius, qui a écrit la vie des hommes illustres, dit de lui qu'il a eu une naissance incertaine, et qu'ayant été trouvé dans un bois par des chasseurs , une chienne le nourrit de son lait ; qu'il f(it ensuite donné à Ghiron, qui lui apprit la médecine; qu'au reste on le croit originaire de Missène , quoiqu'il ait passé la plus grande partie de sa vie à Épidaure, et que son tombeau se voieàGynosure'.
Et que dirons-nous d'Apollon son père, sinon que, poussé par un désir amoureux, il se loua au roi Admète pour garder ses troupeaux, et ensuite à Laomédon pour bâtir les murs de sa ville capitale 2; mais ce prince lui retint son salaire, et commença par lui à se moquer des traites qu'il faisait avec les dieux. La passion qu'Apollon eut pour Hyacinthe ne futpas moins funeste â lui-même et à ce beau garçon qu'elle était criminelle: il raime,ct il en abuse; il joue avec lui, et il lui donne la mort ^.
Mars, fameux par ses homicides, fut absous par le peuple d'Athènes, et arraché au supplice qu'il avait mérité.
Mais pour ne pas paraître aimer toiiyours le sang , et pour adoucir sa férocité naturelle , il se mit à faire l'amour avec Vénus.
Castor, et son frère Pollux, sans aucun égard pour les droits sacrés de l'hospitalité , enlevèrent les femmes de leurs hôtes. Mais Idas, outré de l'injure qu'il avait reçue de Tun de ces deux gémeaux , la vengea dans son sang. Les poètes
1 Capo di Sidro dans rAchaîe. — * Troie.
" 11 jouait avec lui au palet, et Zéphire, qui était spectateur du jeu et jaloux d'Hyacinthe, poussa le palet d* Apollon contre la télé de ce beau jeune homme, et la lui cassa. Apollon, pour se consoler, le changea en une fleur qui porte son nom.
nous disent que celui qui restait voulut parta« ger avec son frère sa triste destinée, et queTun et l'autre vit et meurt tour à tour; en cela les plus infortunés non-seulement des dieux , mais aussi des hommes , de ne pouvoir ni vivre ni mourir ^ Cependant Homère reconnaît de bonne foi (ce qui n'est pas ordinaire aux gens de son métier) que tous deux sont morts. Car introduisant Hélène assise auprès de Priam sur les murs de Troie durant une trêve, et repassant tous les princes grecs qui étaient venus au siège de cette ville, comme elle cherche des yeux ses deux frères 3, le poète l'avertit que sa recherche est vaine, et que la terre tient leurs corps enfermés dans son sein.
Quelle réputation Mercure a-t-il laissée après lui, sinon d'avoir su parfaitement l'art de tromper? Et tout ce qu'il pouvait espérer de l'équité publique, c'était de recevoir d'elle le titre de dieu des larrons. Cependant on lui a donné une place dans le ciel, pour avoir enseigné aux hommes le jeu de l'escrime et celui de la lutte.
Pour le père Liber ^ tous les dieux lui doivent déférer la place la plus honorable dans leurs assemblées ; car si l'on en excepte Jupiter, il a eu seul L'honneur de commander une armée , et de la ramener victorieuse après avoir conquis plusieurs royaumes ^. Mais par malheur ce vainqueur des Indiens se laissa honteusement vaincre par la volupté ; car ayant abordé à l'Ile de Naxos, accompagné d'une troupe iniâmed'eunu^ ques, il trouva siur le rivage la détestable Ariane; et la crainte qu'il eut qu'elle ne le prît pour un de ces demi-hommes qui le suivaient, le fit résoudre à l'épouser, quoiqu'elle eût encore les mains souillées du sang de son frère, et de la trahison qu'elle venait de commettre contre son père : il la fit monter ensuite dans le ciel , et il ne rougit point de placer parmi les étoiles ^ les restes impurs de l'amour de Thésée.
* Ces deux flrèret partagent Tannée entre eux , et pendant les six mois que Tun est sur la terre, l'autre demeure aux enfers; mais, retournant à son tour à la rie durant les autres mois, son frère va prendre sa place parmi les morts.
• Castor, Pollux, Hélène et Clytemneslre, éuieot toui quatre enfans de Jupiter et de Léda.
' Bacchus. — * Les Indes.
^ Cela est fondé sur ce que les astronomes nomment une ceriaiiie constellation la couronne d*Ariane.
LACTANCE
Knfin, pour rcmonlcr jusqu'au maîtro de tous los dieux, Iclrès-bon, le très-grand, le Irès-puissant Jupiter, ainsi qu'il est nommé dans une prière solennelle, ne donna-t-il pas dès ses premières années des marques d*une impiété consommée? 11 ébaucha même , si Ton ose se servir de ce terme, un parricide, et sans vouloir attendre que la mort le mit en possession du trône de son père, il Ten fit descendre par force, et le contraignit de sortir de son propre royaume, et de chercher dans une extrême vieillesse un asile contre Fambition sacrilège de son fils : c'est ce qui lui attira sur les bras les armes des Titans, et sur la terre un déluge de maux. Enfin, ayant obtenu la victoire sur ces fiers ennemis, et donné la paix au monde, il passa le reste de sa vie dans les désordres les plus honteux. Car sans parler d'un très-grand nombre de filles, dont il corrompit Finnocence, peut-on voir, sans indignation, le lit d'Amphitryon violé, et la maison de Tindare couverte d'un opprobre éternel par l'incontinence de ce souverain des dieux. Mais ce qui fit rougir la nature, et ce qui devait intéresser tous les rois dans un même ressentiment, fut lorsqu'on vit sa passion furieuse et brutale monter sur le trône, et arracher un enfant royaU d'entre les bras de son père, pour le faire servir à ses infâmes plaisirs. C'était peu pour lui d'avoir déshonoré tout un sexe, s'il n'achevait de déshonorer toute la nature , en rendant son propre sexe complice de ses horribles excès. Si celui qui a commis tant de crimes est très-grand , du moins il faut avouer qu'il n'est pas très-bon: on ne mérita jamais ce nom par l'inceste et l'adultère. Mais peut-être que les dieux ont là-dessus des lumières que nous n'avons pas? peut-être que nous sommes dans Terreur nous autres hommes, et que nos lois ont tort de punir des crimes que les dieux justifient? Le sage Gicéron était sans doute aussi dans l'erreur, lorsqu'il reprochait à Verres on adultère qu'il adorait dans son Jupiter. Et comment osait-il accuser Glaudius d'inceste, à la vue de ce dieu très-bon et très-grand, dont la femme est la même que la sœur^ ?
XI. Et l'on pourra croire que celui -là règne dans le ciel , qui ne mérite pas même de régner sur la terre. Un poète grec nous a laissé une fable
' Ganymède. — » Junon.
ingénieuse, où il décrit d'une manière f^î agréable le triomphe deFamour^. Car aprèsa\u:r fait le détail de toutes les victoires qu'il a remportées sur tous les dieux et Japiter en particulier, il le représente sur un char, enchaîné, qui marche devant le vainqueur , suivi de tous Ifs dieux chargés de fers comme lui. Ce n'est qu'une fiction , mais on peut dire qu'elle approche fort de la vérité ; car tout homme qui renonce à la vertu , et qui se laisse vaincre par une passion criminelle , devient Fesdave infortuné , non de Gupidon , comme feint notre poftte , mais de la mort éternelle. Mais laissons là la moralité, et développons ce mystère d'iniquité et d'horreur; ôtons enfin le voile à la superstition , et que les hommes frémissent à la vue de l'état déplorable, où une malheureuse prévention les a retenus jusqu'ici.
(Test une créance conunnne et universellement répandue parmi les hommes , que Jupiter règne dans le ciel , et les sages semblent être en cela d'accord avec le peuple. Tou^ contribue à former ce préjugé dans les esprits : les temples, les images, les hymnes, les prières, enfin tout le culte extérieur de la religion. Cependant ou convient qu'il est fils de Saturne et de Rhéa. Gomment concilier une chose si opposée? Et comment peut-il avoir créé les hommes, s*il y a eu des milliers d'hommes avant loi. Du moîm ne peut-on nier que ceux qui vlvaioat sous k règne de son père ne l'aient précédé dans le monde. On voit un dieu qui règne dans les pr^ miers siècles; on en voit un autre qui dans les siècles suivans lui succède: il se pentdonc faire qu'un troisième vienne encore après celui-d;fl si le monde a pu changer de maître, on peut raisonnablement présumer qu'il en peut encore changer. Dira-t-on que Saturne a bien pa am un fils plus grand que lui , mais que la mioe chose ne saurait arriver à Jupiter: pourquoi? Si ce beau royaume a bien pu passer du pèreaa fils , quel inconvénient trouve-t-on 1 croire qa'll ne puisse passer du fils à son saeoeaaciirP SiS^ tume a vu tomber sa couronne sur b iHe de Jupiter, quel privilège aura celui-ci de conserver toujours la sienne ? Que dis-je, il l'aonit déjà perdue, si le désir de régner n'eût été ploi fort en lui que n'était l'amour. On aait à qud
> Cupidoa
INSTITUTIONS DIVINES. - UVRK L
flOS
exc^s celte pjïssion Ta si souvent porté, qu'il n'a respecté ni Tétat de la virgiuité, ni celui du mariage: déesses ou mortelles; libres ou esclaves ; sur le trône ou clans une cabane : tout a eu le don de lui plaire , tout a ressenti les effets de cette furieuse passion. La seule Thétis ^ fut assez heureuse pour s'en garantir; un oracle rendu â propos la mit â couvert de cet horrible débordement. Cet oracle portait que le fils qui naîtrait de Tun et de Tautre détrônerait son père. La menace était forte; elle ralentit l'amour du dieu et sauva Thonneur de la déesse. Si Thémis ne Veut charitablement averti par cet oracle de ce qui lui arriverait , s'il contentait sa passion, il allait sottement s'ôter lui-même le sceptre de la main ; il se donnait un successeur à l'empire de l'univers, et il vengeait , sans y penser, son père Saturne. Mais quel besoin avaitil qu'un autre lui révélât Favenir, qu'était devenue sa prescience ; quel dieu ! qui ne saurait prévoir sa destinée I outre quil parut en cette rencontre se défier de lui-même. S'il eût cru être le plus grand et le plus puissant des dieux, aurait- il appréhendé d'en mettre au monde un plus puissant que lui?
C'est une chose encore assez plaisante de l'entendre jurer par le Styx.
Les dieux , dit un poëte , obterrent en cela une rapenUtion vaine et ndicule,qu*ils ont reçue par une espèce de tradition.
Mais de qui l'ont-ils reçue ? Il y a donc une puissance supérieure, qui punit le parjure dans les dieux. Mais s'ils sont immortels, qu'ont-ils à craindre? Il n'y a que de pauvres mortels qui doivent apréhendcr la vue de ce^ eaux infernales. O hommes! pourquoi levez- vous les yeux au ciel, pour prendre les dieux à témoin de vos sermens? Ne voyez-vous pas ces mêmes dieux , qui , pour confirmer les leurs, s'abaissent jusqu'aux enfers, et y trouvent un objet de vénération et de crainte. Ce sont les Destinées auxquelles tous les dieux obéissent, et Jupiter lui-même. Si donc les Parques ' sont plus puissantes que tous les dieux ensemble, pourquoi reconnaissons-nous un pouvoir limité, et que ne nous soumettonsnous plutôt à une puissance souveraine et absolue que les dieux sont forcés de reconnaître? Car
* La déesse de la mer.
' 1^ Parques sont les Destinées elles- méniei.
qui doul(î que qui se soumet i\ la loi ne i>oit inférieur à celui qui donne la loi? Gelui-lâ seul est tout-puissant qui fait la destinée, et ne lui obéit pas. Revenons maintenant à ce que nous n'avons fait que toacher en passant.
Il est certain que Jupiter aimait passionnément Thétis; mais il fallut se contraindre, il fallut se priver d'un plaisir qui devait lui coûter si dier, et la crainte le rendit chaste, ce que jusque alors la vertu n'avait pu faire. Mais avouons que cette crainte est moins d'un dieu que d'un homme mortel , d'un homme faible , d'un homme qui a toujours présent lesouvenir du péril qu'ila couru autrefois de perdre la vie au moment où il la recevait, et d'être enveloppé dans la même infortune que son frère > , qui sans doute ne lui aurait pas cédé l'empire s'il eût vécu. Pour lui, on sait qu'il se sauva heureusement des dents meurtrières de son père, encore toutes teintes du sang de ses frères; on sait qu'il fut élevé en secret par de certains solitaires du mont Ida^, qui lui donnèrent un nom qui exprime éfçalement le feu et la vie : non qu'il soit animé d'un feu céleste et divin , ni encore moins que ce soit lui qui donne la vie à tout ce qui respire, ce qui n'appartient qu'à Dieu seul, mais à cause qu'il fot le premier des fils de Saturne à qui le destin conserva la vie. Les hommes auraient donc pu avoir un autre maître , si la tromperie que Rhéa fit à son mari Saturne ^ ne leur eût donné Jupiter. Mais enfin tout cela n'est que pure fiction; ce sont d'agréables imaginations et des ornemens empruntés, dont les poètes se sont servis pour parer les éloges des hommes illustres qu'ils avaient entrepris de louer, et ils n'ont pas cru le pouvoir faire d'une manière plus obligeante, ni qui fût plus digne de leurs héros, qu'en les faisant passer pour des dieux. Ainsi, l'on peut dire que tout ce qui est rapporté de leurs actions est vrai , si on ne les considère que comme des hommes; mais que tout est feint et supposé, dès qu'on les regarde comme des dieux. C'est ce qu'il est facile de faire voir par plusieurs foits que nous allons rapporter.
Jupiter, prêt à remporter surDjanaé une indigne victoire, fait briller à ses yeux un grand
^ Qui fut dévoré par son père Saturne.
* Dan» nie de Crète.
> En lui offrant une pierre ù la place de son fils.
LACTAiNCK.
nombre de pièces d'nr. Danaé, éblouie de leur éclat, se rend, et reçoit en même temps le prix honteux de sa prostitution. Gela est simple, mais historique^ et voici ce que les poètes y ont mis du leur. Voulant conserver à leur héros le rang qu'ils lui avaient procuré parmi les dieux , ils ont emprunté de leur art des couleurs pour donner à cette action, fort commune d'elle-même, un air de mystère et de prodige. Ils ont donc feint que Jupiter était descendu dans le sein de Danaé en pluie d*or, qui ne leur a pas plus coûté que la pluie de fier qu'ils font tomber sur une armée , pour exprimer une grande quantité de dards et de flèches.
C'est à la faveur de cette même figure poétique que Jupiter se change en aigle pour ravir Ganymède, ou en taureau pour enlever Europe. Une troupe de soldats qui avaient un aigle sur leur drapeau , un navire qu'on nommait le Taureau, ou qui en portait un sur sa poupe: voilà la figure dévoilée et réduite à sa signification naturelle.
On peut dire la même chose dlo, la fille dlnachus,qui fut changée en génisse, disent les poètes, pour éviter, sous cette forme empruntée, la colère de Junon, et qui,ayant traversé un grand espace de mer, se sauva en Egypte, où, après avoir repris sa première figure et sa première beauté, elle reçut de la libéralité des Égyptiens le titre de déesse, et le nom d'Isis >. Mais quelle preuve, nous dira-t-on, avez- vous de ce que vous avancez? Celle que nous tirons des fastes et des archives publiques, où il est ordonné aux peuples de célébrer tous les ans une fête en mémoire de Theureuse navigation d'Isis; ce qui marque qu'elle n'a pas traversé la mer à la nage, mais dans un vaisseau. Qu'on ne s'imagine pas au reste que les poètes aient inventé le corps de l'histoire et les principales circonstances des événemens qu'ils racontent : ils ne font souvent que changer le lieudelascène, et faire arriver dans le ciel ce qui s'est passé fort simplement sur la terre; ou bien ils ajoutent quelque épisode; ou enfin, ils ornent leursiijet de couleurs qui le déguisent, le fardent et le rendent méconnaissable. Et qu'on ne les accuse pas pour cela d'avoir eu un dessein formel d'im-
* Ceat qu'eUe t*y sauva dans un vaisseau nommé ia yache.
poser aux peuples; tout ce quMls prétcndaifnt n'était que de rendre la mémoire de ceux dont ils décrivaient les aventures plus respectable aux hommes, en la revêtant, pour ainsi dire, des dehors et des apparences de la divinité. Et c'estcequiasurprisla créance des peu pies; ils ont reçu comme des vérités ce qui n'était que d'ingénieux mensonges ; et ignorant les Joîs de cet art imposteur, et jusqu'où la licence poétique peut légitimement pousser la fiction , ils ont adoré comme des dieux ce qui ne Vêtait en effet que dans l'imagination du poète. Ils se sont bissé abuser avec d'autant plus de fiujlité, que tout ce qui était l'objet de leur fol n^était pas iabnleux : la vérité , comme nous Tavons déjà remarr que , était mêlée avec la figure ; car le devoirda poète n'est pas d'inventer tout son siyet , odi serait trop grossier, il consiste à embellir odoi qui lui est offert.
Mais rendra-t-on les poëtea seuls coopaUes de la superstitieuse crédulité des hommes? Les peintres et les statuaires y ont sans doute vosl beaucoup contribué , et leur art n^est pas moins sujet à imposer. Cest cet art qui a placé dans les temples ces figures si peu propres à inspirer la piété, ces représentations indéoentes. Car si ce Jupiter que vous adores est véritabkment un dieu, pourquoi offirez-vous I noire coite d'autres images avec la sienne? Que font U autour de lui toutes ces fèmines , qui ne aervas qu'à nous donner un souvenir plus présent ce plus vif de ses honteuses dissolutions. Pourquoi tant de vérité dans la preuve de son sexe? Ne voyez-vous pas que les pierres mêmes publient que votre dieu n'est qu'un homme.
Les poètes, disent-ils, font profession onveite de mentir. D'où vient donc qu'ils lenr qoaleflt foi ; mais plutôt ils font voir enz-mêmes qoe les poètes n'ont pas imposé; car qnand flcst question de représenter les dieux , k divcrsilé des sexes est parfaitement marquée dans lesis ceuvres, d'où il résulterait que les poCles n'ooi rien dit que de vrai. Que signifient, dé grâce, ce jeune enfant et cet aigle , aux pieds de votie J dieu? Sont-ce des monumens de sa gloire?Et n'accusera- vous point aussi les pottes de les f a voir placés? Cependant tout oda de^icst l'objet de votre dévotion. Nous Tavons déjà dît. et nous le répétons, les poètes n'ont pss totf inventé. Ils se sont seulement servi de voiles
pour cacher la vérité, soit qu'ils aient prétendu par lu augmenter dans les esprits le désir de la connaître , soit quils aient voulu en dérober la connaissance au peuple. C'est ce qu'on peut remarquer dans ce célèbre partage du monde entre les trois fils de Saturne, où le sort adjugea le ciel à Jupiter, la mer à Neptune et les enfers à Pluton. Pourquoi n'est-il point parlé là de la terre? c'est que ce partage sepass^a sur la terre. Ce qui est vrai , c'est que ces trois frères partagèrent la terre entre eux : que Jupiter eut pour lui l'Orient, que les poètes nommèrent le Ciel, parce que le jour et la lumière nous viennent de ce côté là; que Pluton eut l'Occident , appelé les enfers par les mêmes poètes, à cause que la nuit et les ténèbres s'y forment après le coucher du soleil ; et que la mer échut à Neptune , à peu près de la même manière qu'elle échut à Pompée, lorsque le sénat, par un décret, lui en donna le commandement, et lui enjoignit d'arrêter les courses des pirates et d'en nettoyer les côtes. On nous demandera sans doute sur quoi nous Fondons cette interprétation: nous répondrons que c'est sur d'anciens mémoires. Ëvehmère nous les fournira ; c'est un auteur digne de foi , et qui vivait il y a plusieurs siècles. Il a écrit l'histoire de Jupiter et des autres dieux , et il l'a composée des inscriptions et des autres monumens sacrés, qui se voyaient de son temps dans de vieux temples, et particulièrement dans celui de Jupiter Triphyllien, où on lisait sur une colonne les exploits glorieux de ce roi du ciel. Il paraissait même par l'inscription qu'il se Tétait lui-même dressée pour conserver la mémoire de ses belles actions, et les faire passer jusqu'à la postérité la plus éloignée. Ennius nous a donné cette histoire en latin : voici ce qu'il en dit. « Jupiter, dit-il , laissa à Neptune Fempire de la mer, c'est-à-dire qu^il lui confia le gouvernement des lies et des côtes. » Ce qui peut encore avoir donné lieu d'appeler Jupiter roi du ciel est la signification équivoque de l'Oympe , qui tantôt est pris pour une montagne, et tantôt pour le ciel; car il parait, par l'histoire que je viens de citer , que Jupiter demeurait sur le mont Olympe. « En ce temps -là (continue riiistorien) Jupiter passait une partie de Tannée sur TOlympe , et il y rendait la justice à ses sujets. Il avait panMlleinont ordonné que ceux qui auraient fait
quelque nouvelle découverte, soit dans la nature, soit dans les arts, qui fût utile au public, eussent à lui en venir rendre compte en ce lieu. »
Ceftt donc ainsi , comme nous Tavons d^à dît plusieurs fois , que les poètes se servent de figures pour exprimer leurs pensées d'une manière plus noble et plus agréable. Ceux qui ignorent ces secrets de Tart regardent les poètes comme des imposteurs et des sacrilèges. Et c'est aussi ce qui a trompé plusieurs philosophes, qui, considérant que ce qui se publiait de Thomme ne pouvait convenir au dieu, se sont imaginé qu'il y avait eu deux Jupiter, Tun réel et Tautre febuleux. Ils voyaient clairement que cdui dont parlent les poètes n'avait jamais été qu'un homme; et cependant entraînés par la multitude et par les préjugés, que l'esprit ne reçoit que trop facilement en matière de religion , ils donnèrent à un homme le nom de dieu, et le fils de Saturne etde Rhéa devint, du consentement de ces grands génies, le maître du ciel et de la terre.
II y en a qui tâchent de défendre Terreur où ils sont engagés par une seconde erreur. «Nous sommes , disent-ils , convaincus qu'il n'y a qu'un Dieu ; nous l'adorons de tout notre ccBur , et nous n'adorons que lui ; mais ce Dieu, nous l'appelons Jupiter. » Qu'y a-t-il de moins juste que ce raisonnement? Et ne sait-on pas que le culte de Jupiter enferme aussi celui de sa femme et de sa fille ; que ce dieu a un ménage complet , et une famille à laquelle il fait rendre les honneurs qu'on rend à lui-même? Groit-on que Junon et Minerve veulent renoncer à un si beau privilège ? D'ailleurs ce nom n'a rien de divin, il ne donne que Tidée d'un pouvoir purement humain ; car voici comme Gicéron explique ces noms de Jupiter et de Junon : il les fait venir du moihiïnjuifare qui signifie aider, secourir; ce qui ne convient nullement à un dieu; aider , étant proprement ce que Thomme, avec des forces aussi bornées que les siennes, peut faire à Tégard d'un autre homme. Et ce serait faire injure à la puissance de Dieu, et témoigner qu'on n'en est pas assez persuadé, de lui dire simplement : « Seigneur, secourez-nous ; » mais plutôt a conservez-nous , Seigneur ; que votre bonté conserve en nous la vie que nous tenons
1 Jupiter.
LACTANCF.
de voire puissance. »Que si Ton veut que ce nom de Jupiter soit composé de deux mots signifiant père seccurable, nous n'y trouverons pas un sens moins contraire à Fusageetàlaraison. Peuton dire qu'un père donne à ses enfens quelque secours , lorsqu'il leur donne la naissance et la vie ? L'expression ne répond pas à la grandeur du don; et un pareil bienfait demande un terme qui y ait du rapport. En aurait-il avec ce que nous devons à Dieu ? lui qui est notre véritable père , à qui nous devons l'être, la vie , tout ce que nous sommes; lui qui nous forme à son image, qui nous anime de son esprit , qui nous éclaire de sa lumière, qui nous soutient, qui nous conserve , qui nous nourrit , qui nous comble de biens avec profusion, qui durant tout le cours de notre vie nous donne mille marques de sa puissance et de son amour. Celui-là sans doute ne connaît pas le prix des bienfaits, qui ne les reçoit de sa main que comme un secours. Ce n'est pas seulement le défaut de connaissance, mais une impiété formelle , qui ôte à Dieu le nom de Tout-Puissant , pour lui laisser le nom de Secourable ^
Si la vie de Jupiter , si ses mœurs , si toute sa conduite marque évidemment que ce n'était qu'un homme, sa mort ne nous fera pas moins connaître que ce n'était pas un dieu. Ennius dans son histoire sacrée la rapporte en ces termes : a Jupiter , prêt à finir une aussi belle vie que la sienne , voulut partager ses États entre ses amis et les personnes de son sang. Puis, tout couvert d'une gloire immortelle , il quitta la terre pour s'aller réunir aux dieux. Il donna des marques d'un courage infatigable , en faisant cinq fois le tour de la terre; il fit paraître une sagesse éclairée dans les lois qu'il établit ; il montra une prudence consommée , en disposant les hommes à régler leurs mœurs; il fit ressentir à ses peuples les effets d'une bonté toute royale, en leur faisant distribuer une quantité de blé considérable ; en un mot il laissa au monde d'illustres monumens de toutes sortes de vertus. Les Gurètes prirent soin de ses funérailles; ils lui élevèrent un tombeau dans nie de Crète , où ils mirent cette inscription grecque : Zan kponot, c'est-à - dire Jupiter, fils de Saturne. »
Ce récit , comme Ton voit , n'est pas tiré des
\0u de Jupiter.
poêles, mais d'auteurs graves, et dont rhîstoire est en quelque sorte consacrée par l'antiquité, et par le témoignage des sibylles.
Démons inanimét, Tains tînmlicres de oorfw jpnvH de <*, dont la Crète se Tante de oomerrer les mitérables restet, eic.
Cicéron , dans les livres de la Nature des Dieux j dit que les théologiens admettent trois Jupiter ; qu'il y en a un qui est fik de Saturne , et qu on montre son tombeau dans l'île de Crète. Comment se peut-il faire qu'un dieu soit en même temps vivant et mort? Mort en Crète, vivant à Rome ? Qu'il ait ici un temple , et h un tombeau? Que les Romains apprennent enfin que leur Capitole , ce sanctuaire de la divinité, ce chef-lieu de la religion , n'est autre chose qu'un vain monument consacré à l'erreur publique.
Mais il est juste de dire quelque cbose dn père du grand Jupiter , et d'exanainer ses preuves de divinité. 'On dit premièrement que ce fut durant son règne qu'on eut le siède d'or , et que la justice fit l'honneur aux hommes de demeurer parmi eux. Voilà d^à du moins un bel endroit dans sa vie, qu'on ne trouve pas dans celle de son fils; car qu'y a-t-il de plus digne d'un dieu, que de faire régner la justice et la félicité parmi les peuples ? Mais quand je pense que le Ciel ^ a éclairé les premiers jours de sa vie , et que la Terre ^ l'a gardé neuf mois dans son sein , je ne puis me résoudre à le reconnaître pour dieu. Je cherche un dieu avant le quel je ne puisse rien trouver, et qui soit luimême le principe et l'origine de toutes choses ; et il faut nécessairement que ce dieu que fimagine ait jeté les premiers fbndemens de la terre et construit le ciel , bien loin de devoir sa naissance à l'un et ù l'autre , comme on dit que Saturne doit la sienne à ces deux élémeus. Avouons donc qu'il y a encore ici de la fiction poétique , et qui manque même de ce qui pourrait la rendre vraisemblable; car comment deux corps insensibles , inanimés, séparés par on espace si considérable, auraient-ils pu produire un fils qui n'a aucune ressemblance avec ceux de qui il tient la vie, mais une figure et des qualités toutes différentes ? Otons donc encore une fois le voile qui nous cache la vérité. Mino-
* Le Ciel, père de Saturne.
* U Terre, mère de SaUinM.